Revue de réflexion politique et religieuse.

La responsabilité historique de Jean XXIII

Article publié le 1 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Le discours de Benoît XVI devant les membres de la Curie romaine, le 22 décembre 2005, est devenu un point de ralliement et de référence pour beaucoup. En effet, le regard porté par le pape sur le concile Vatican II, sur sa place dans l’histoire des conciles et du magistère, sur les discours et les pratiques qui ont pu s’autoriser du dernier concile œcuménique, semble s’imposer.

Le premier de ces points de rencontre est que l’un comme l’autre, après une présentation d’ensemble de leur sujet, commencent pour ainsi dire leur ouvrage par un chapitre sur le XIXe siècle. La perspective de John O’Malley est principalement historique et, symptomatique-ment, il fait durer le « long XIXe siècle » – c’est le titre du chapitre 2 – de 1789 à la mort de Pie XII en 1958. Le libéralisme politique, à travers les révolutions française et italienne, est mis en évidence dans son opposition à l’Eglise, ou plutôt dans l’opposition de l’Eglise à son endroit. Puis sont venus le modernisme et la nouvelle théologie, tous deux condamnés. Pour la seconde, O’Malley fait l’hypothèse – sans la justifier – que la condamnation qu’en fit Pie XII dans Humani Generis, comme le durcissement sur ce point durant la dernière partie de son pontificat, ne furent pas le fait direct du pape, tellement cela apparaît en contraste avec les amorces d’aggiornamento que furent, selon lui, les encycliques Mystici Corporis et Mediator Dei, pour la première sur l’Eglise, pour la seconde sur la liturgie. De son côté, Pasqualucci reprend de manière synthétique ce qu’il appelle « les notes spéculatives essentielles du modernisme » – titre de son premier chapitre – : agnosticisme, fidéisme, conception de la vérité comme intuition. Fait intéressant, comme O’Malley, il élargit la période historique et la fait courir jusqu’à Pie XII inclus. Pour l’un comme pour l’autre, la discontinuité est trop claire entre ce long XIXe siècle et le concile Vatican II pour qu’on puisse la nier ou se dispenser d’en rendre compte. Un élément factuel est noté par les deux : ceux qui furent sous le coup de sanctions pour leur appartenance à l’école multiforme appelée « nouvelle théologie », devinrent, comme experts notamment – et experts, pour une partie d’entre eux, nommés par Jean XXIII -, des acteurs et surtout des
références lors du concile (de Lubac, Congar, Rahner, Murray). Tous deux écrivent encore qu’il est difficile d’accorder certains textes magisté-riels des papes de ce long siècle précédant Vatican II avec des documents du concile.
Cependant, pour O’Malley comme pour Pasqualucci, ce n’est pas tant une série de faits de cet ordre qui engendre cette discontinuité. Elle est d’un autre ordre. On peut la qualifier d’esprit du concile ; toutefois, tous deux précisent que cet esprit, loin d’être une extrapolation à partir des documents conciliaires, peut être mis en évidence par une analyse des textes eux-mêmes. Ainsi O’Malley déclare-t-il dans son article : « C’est en examinant « la lettre » de cette manière que nous sommes capables de parvenir à « l’esprit » ». Quelle est cette manière ? Il s’agit de prêter attention au genre littéraire et au vocabulaire ; alors, se dessine « un message remarquablement cohérent qui transcende les particularités des documents ». Selon le jésuite américain, le concile Vatican II est « un concile différent de tous ceux qui l’ont précédé » essentiellement en raison de sa forme pastorale, forme qui se montre pour elle-même dans le genre littéraire qui l’exprime. Tous les conciles précédents ont adopté un genre littéraire « législatif et juridique ». Le modèle fut d’abord le sénat romain, puis la forme s’est perpétuée dans tous les conciles, comme dans l’enseignement papal de ce long XIXe siècle déjà mentionné. Sur ce point, ce dernier est représentatif de toute l’histoire conciliaire. Le langage est celui du combat, de la puissance, de l’enseignement, symbolisé par la formule-type du canon : « Celui qui (suit une opinion condamnable)… qu’il soit anathème »1 . Les Pères conciliaires de Vatican II ont rompu radicalement avec ce modèle. En eurent-ils conscience ? En partie, si l’on prend en compte la période initiale de la première session qui vit le rejet des schémas préparatoires : en effet, le motif invoqué à plusieurs reprises fut que les textes n’étaient pas assez pastoraux, trop juridiques et ne puisaient pas assez chez les Pères de l’Eglise. Un style nouveau se mit en place, et il fut acquis dès le début de la deuxième session, les tenants du style canonique ayant capitulé sur ce point. Le style était nouveau pour un concile, car, outre sa source antique et patristique, il fit une courte réapparition dans l’homilétique de la Renaissance italienne, ce que l’on ne peut qualifier de discours magistériel2  : il s’agit du panégyrique ou, plus techniquement, de l’épidéictique.
Sa caractéristique est de « peindre un portrait idéalisé afin de susciter l’admiration et l’appropriation » ; il est « une rhétorique de louange et de congratulation […], de l’invitation », « un art de la persuasion et par là de la réconciliation » ; « Il crée ou manifeste à ceux à qui il s’adresse ce fait que tous partagent (ou devraient partager) les mêmes idéaux et ont besoin de travailler ensemble pour y parvenir. » Et l’auteur de citer la première phrase de la constitution Gaudium et Spes comme particulièrement représentative de ce qui vient d’être avancé. Un vocabulaire, nouveau lui aussi pour un concile, se joint au genre littéraire : on y note d’abord l’absence des champs sémantiques du combat, de la condamnation, de la supériorité ; sont plutôt présents les « mots horizontaux » de la fraternité ou de l’amitié, de la coopération, du dialogue, etc. Ce genre littéraire, comme le vocabulaire qui lui est associé, conduisent à donner à la notion de progrès, de développement, de changement – en définitive d’aggiornamento – un sens spécifique : il indique « une approche des sujets et des problèmes plus historique et ainsi plus relative3  et openended ((Nous renonçons à traduire cette expression du texte original ; elle signifie que les éléments du passé et du présent – tant les faits que les raisonnements – n’imposent (ou n’induisent) pas pour le futur une solution. Selon que l’on choisira « induire » ou « imposer », l’indécision sera plus ou moins grande, ce qui signifie par contrecoup que le passé et le présent sont eux-mêmes moins ou plus sûrs et contraignants.)) . Cela implique un changement inévitable dans le futur, et suggère que le concile lui-même doit être interprété d’une manière openended. Le concile ne peut être interprété et appliqué selon la formule « jusqu’ici mais pas plus loin ». Il n’est pas une « définition ». »

L’allocution d’ouverture du concile par Jean XXIII a-t-elle inauguré ce style du concile, de la lettre duquel se dégage un esprit cohérent ? Le père O’Malley donne un avis circonspect : dans son article, il écrit que Jean XXIII devait entendre le mot aggiornamento dans un sens plus classique, plus commun et restreint ; toutefois, il note dans son livre que les pères du concile s’en sont revendiqués (p. 96). De manière plus significative, il écrit ceci quant au caractère pastoral voulu par le pape en son discours d’ouverture : « Il présenta la question cruciale du style de discours du concile, et il en indiqua la spécificité quand il déclara que, alors que les enseignements fondamentaux de l’Eglise devaient toujours rester les mêmes, la manière dont ils étaient présentés pouvait changer. Pour ce faire, le style se devait d’être « essentiellement pastoral » parce que l’Eglise, à travers le concile, « désire se montrer elle-même comme la mère aimante de tous, bienveillante et patiente, pleine de miséricorde et
de bonté envers les enfants qui se sont séparés d’elle ». L’Eglise doit ainsi devenir servante, être le catalyseur et la matrice de l’unité du genre humain. » (p. 95)
Cette longue citation est une transition à nulle autre pareille vers la thèse de Paolo Pasqualucci. Rappelons que le propos du livre est l’analyse de cette allocution d’ouverture du concile Vatican II. La dernière citation du père O’Malley reprend trois des quatre points, déjà signalés, en raison desquels Paolo Pasqualucci conclut à une rupture par le concile Vatican II. La réfutation des deux premiers points passe par le rappel de textes magistériels qui ont condamné une telle méthode. Le prédécesseur immédiat de Jean XXIII, Pie XII, ne mettait-il pas en garde, dans l’encyclique Humani Generis, contre l’imprudence et l’erreur qu’il y a à présenter les dogmes selon les catégories de la philosophie moderne, dans l’illusion d’être mieux entendu des contemporains ? et pour quel motif ? parce que ces pensées « non seulement conduisent au « relativisme » dogmatique mais, de fait, le contiennent déjà » (cité p. 130). En effet, quelles que soient les différences entre elles, ces pensées ont en commun d’être agnostiques, d’avoir une conception évolutive (historique, subjective) de la vérité qui ne résulte plus de la concordance de l’intellect avec la chose considérée. De plus, elles prétendent à une extension indue de leur champ d’action en refusant que certaines vérités relèvent de la révélation et de la foi, et non des modes ordinaires d’exercice de la raison, ce que, rappelle notre philosophe italien, Pie IX avait condamné. Le repli et la fixité sont-ils alors le seul chemin praticable ? Certainement pas et, par exemple, Léon XIII affirmait que l’Eglise avait fait et ferait tout ce qui serait nécessaire, si le salut des âmes le requérait, en termes d’adaptation aux coutumes des peuples. Et Paolo Pasqualucci de commenter : « Il se limitait à rappeler que, dans l’application de la doctrine immuable à la disciplina vivendi, l’Eglise n’a jamais eu pour idée de faire tabula rasa mais a toujours cherché à respecter les mores et rationes des peuples, quand ils ne contredisaient pas le « droit divin », c’est-à-dire la vérité révélée. L’aggiornamento roncallien voulait en revanche adapter l’étude et l’exposition de la doctrine à une pensée qui lui est non seulement étrangère mais en réalité hostile. » (p. 140) Bien qu’ils concluent différemment, nos deux auteurs sont d’accord sur ce fait que l’appel de Jean XXIII à exposer la doctrine selon les formes de la pensée contemporaine n’était pas neutre : nous venons de citer ce que Paolo Pasqualucci en déclare ; voici l’opinion de John O’Malley : « [Le mot] aggiornamento rendait claire l’idée que le catholicisme pouvait s’adapter même au « monde moderne », pas simplement en utilisant les inventions modernes comme la radio mais en s’appropriant quelques-unes de ses dimensions culturelles et de ses valeurs. Cela était un écart par rapport à l’intégralisme qui avait marqué la pensée catholique depuis le commencement du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, et qui voyait tout apport des Lumières et de la Révolution française comme incompatible avec l’Eglise. Voilà qui était un signe de la fin de ce long XIXe siècle. » (What Happen…, pp. 38-39)

  1. Contre la tendance passablement historiciste de John O’Malley, on peut noter que la formule d’anathème se trouve telle quelle dans l’épître de saint Paul aux Galates. []
  2. Le père O’Malley est avant tout un historien du XVIe siècle. []
  3. On n’ose pas traduire relativiste… []

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