Revue de réflexion politique et religieuse.

Les romanciers américains et leur société

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

L’écrivain américain ne possède point cet héritage philosophique où la société est présentée comme bonne et positive ; au contraire, son héritage puritain propose une petite élite prédestinée au salut, le reste de la société étant composé de damnés, de laissés-pour-compte par un Dieu sévère et point miséricordieux. Alors la société n’est valable que lorsqu’elle est parfaite ; autrement c’est une chose à suspecter, à fustiger, à vomir.

La profession de « critique de la société » est un phénomène américain de longue date qui s’explique par le fait que, justement, la critique s’exerce à sens unique. Tout est objet de dénonciation, souvent féroce, mais jamais cette dénonciation ne s’adresse aux causes véritables de ce qui est à critiquer. Le dogme veut que l’Amérique soit considérée comme une société idéale, du moins dans ses présuppositions : elle est déjà démocratique, mais on peut toujours pousser la démocratie vers davantage de démocratie, grâce à l’approfondissement sans fin du pluralisme, de la tolérance, des droits de l’homme, du libre échange, de l’entente raciale, réinstaurée la « révolution culturelle » en Chine, moins la violence et les massacres. Mao Tsé-toung avait proclamé la lutte comme principe de la société communiste naissante : lutte et compétition entre deux brigades de travail, deux universités, et naturellement, entre l’ancien et le neuf. Lutte énervante et qui occupe l’attention des gens, fait surgir la peur et la violence.
Aux Etats-Unis il n’y a ni communisme ni lutte de classe, mais il y a bien l’émulation incessante vers davantage de démocratie, de ressources pour telle catégorie de la société, de tolérance religieuse, de renouvellement des énergies et de la production. Cette lutte et l’état d’esprit qu’elle fait naître se limite à des objectifs finalement matériels ainsi qu’aux slogans dont on se sert afin de répandre l’idéal d’une société sans problèmes dans toutes les couches de la société. Celle-ci subit par conséquent un conditionnement permanent dans l’exercice de la démocratie en vue de l’amélioration sans fin et recommencée tous les matins. Le résultat est que la critique de la société — société sacralisée, ne l’oublions pas, à défaut d’un Etat ou d’une Eglise sacralisés ! — ne s’exerce qu’obliquement, indirectement, ou dans des termes autorisés. Il y a, bien sûr, une petite minorité de professeurs marxistes et une autre minorité d’intellectuels saugrenus, mais outre que leurs propos se perdent dans l’agitation quotidienne pour l’idéal super-démocratique, leur terminologie ne trouve pas de sol nourricier parmi les slogans toujours neufs, toujours les mêmes.
En fin de compte, le véritable rôle de « critique social » échoit aux romanciers. Pas aux intellectuels, pas aux enseignants, pas aux publicistes — catégories tenues à l’œil par les fervents de l’idéologie démocratico/utopienne, et disciplinées car dépendants de leurs employeurs : journaux, universités, fondations culturelles. Les romanciers, eux, dépendent du public, dirait-on. Mais la littérature et l’art ne sont guère considérés dans l’Amérique éternellement puritaine comme des activités vraiment sérieuses. Il faut qu’il y ait, dans une société qui se respecte, des écrivains et des artistes — je pense à la littérature sérieuse, pas aux produits vulgaires de la catégorie des best-sellers et en-dessous — mais ils ne contribuent point à ce qui compte en première et dernière analyse : la démocratie et le business.
C’est cette négligence teintée d’un peu de mépris qui les rend libres de dire ce qu’ils veulent car cela reste sans conséquence, non-mesurable sur  l’échelle matérielle et idéologique. Mais attention : les romanciers français depuis Rabelais et même avant, ont été des critiques parfois féroces de leur société. Balzac fustigeant l’argent, Stendhal la société de la Restauration, Zola la misère, etc., sont des accusateurs publics. La différence décisive avec les romanciers américains, je la vois en ceci : les écrivains français, et européens en général, y compris les Russes de la période tsariste, ont accusé une société donnée, cherchant, naïvement ou pas, peu importe, à la changer, à créer une société meilleure : plus équilibrée, plus royaliste et chrétienne, plus républicaine et laïque, moins dominée par l’argent, etc. Les romanciers américains attaquent et démolissent  la société en tant que telle, le fait social, le rassemblement des êtres humains en une société organisée.
Pourquoi ? Leur expérience du fait social leur inculque l’idée qu’une société est toujours fausse, artificielle, inauthentique, guidée par l’intérêt des groupes de pression occultes, enfin un ensemble de slogans où la parole humaine se prostitue en une langue de bois commerciale faite de pieuseries égoïstes bien camouflées (c’est un peu la même chose chez les écrivains sous le régime soviétique : la langue de bois est celle du Parti).
N’oublions pas une chose extrêmement importante : l’écrivain européen est héritier d’une philosophie aristotélicienne et d’une politique cicéronienne — je simplifie cet héritage — c’est-à-dire qu’il tient pour acquis, normal et naturel que l’homme vit en société, que ses facultés s’y épanouissent au lieu de se robotiser et s’uniformiser. L’écrivain américain ne possède point cet héritage philosophique où la société est présentée comme bonne et positive ;  au contraire, son héritage puritain propose une petite élite prédestinée au salut, le reste de la société étant composé de damnés, de laissés-pour-compte par un Dieu sévère et point miséricordieux. Alors la société n’est valable que lorsqu’elle est parfaite ;  autrement c’est une chose à suspecter, à fustiger, à vomir.

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