Revue de réflexion politique et religieuse.

Numé­ro 162 : La guerre sys­té­mique

Article publié le 17 Juil 2026 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Les socié­tés contem­po­raines seraient affec­tées d’un mal por­tant atteinte au vivre ensemble : le retour de la vio­lence, ver­bale d’abord mais éga­le­ment phy­sique, phé­no­mène par­fois qua­li­fié d’ensauvagement, plus sou­vent et de façon plus neutre décrit comme bru­ta­li­sé. On évoque ain­si, depuis plus d’une dizaine d’an­nées, la « bru­ta­li­sa­tion du débat public », consé­quence sup­po­sée de l’usage mas­sif des réseaux sociaux[1]. Bien qu’ils n’aient jamais été par­ti­cu­liè­re­ment apai­sés, les débats poli­tiques, ain­si que les insultes qui peuvent par­fois être échan­gées à l’occasion des rituels élec­to­raux, mani­fes­te­raient désor­mais une « bru­ta­li­sa­tion de la vie poli­tique ». La vio­lence ferait ain­si son entrée, ou plu­tôt son grand retour, dans la vie publique. Le champ intel­lec­tuel serait éga­le­ment tou­ché par la conta­gion de cette cris­pa­tion des débats d’idées, ren­dant dif­fi­ciles les véri­tables échanges intel­lec­tuels, ou du moins leur visi­bi­li­té, la chambre d’écho média­tique (et édi­to­riale) étant réser­vée aux prises de posi­tion tran­chées et faci­li­tant les ana­thèmes[2]. Mais ce sont évi­dem­ment les rela­tions inter­na­tio­nales qui sont aujourd’hui les plus tou­chées par ce retour de la vio­lence, en par­ti­cu­lier sur un conti­nent euro­péen qui s’était long­temps cru éloi­gné de toute pers­pec­tive de bel­li­gé­rance.

Aux ori­gines de la bru­ta­li­sa­tion

Le thème de la bru­ta­li­sa­tion fait réfé­rence au débat qui a tra­ver­sé l’historiographie de la Pre­mière Guerre mon­diale et de l’entre-deux-guerres à par­tir des années 1990, spé­cia­le­ment à la suite des tra­vaux de George Mosse[3]. La thèse alors déve­lop­pée consiste à consi­dé­rer que l’héritage de la Grande Guerre, et de la mort de masse qu’elle a pro­duite, a condi­tion­né la vio­lence poli­tique qui s’est mani­fes­tée pen­dant la Répu­blique de Wei­mar, et a, pour par­tie, engen­dré le tota­li­ta­risme natio­nal-socia­liste. Mosse expli­quait ain­si que la vie poli­tique avait alors ten­dance à être vue comme « une bataille qui ne ces­se­rait qu’avec la red­di­tion incon­di­tion­nelle de l’en­ne­mi » (p. 182), les forces en pré­sence, et sin­gu­liè­re­ment la droite poli­tique, se consi­dé­rant comme héri­tières de l’expérience de la guerre. Contrai­re­ment à un récit qui pré­va­lait jusqu’alors, Mosse estime que toutes les forces poli­tiques ont dû prendre en compte les prio­ri­tés fai­sant ain­si réfé­rence à la guerre, de sorte que « la mon­tée de la vio­lence poli­tique fut donc encou­ra­gée par la Répu­blique elle-même et ne doit pas être vue comme le fait de ceux qui vou­laient sa perte » (p. 196). Il opère un lien direct entre la bru­ta­li­sa­tion et la déshu­ma­ni­sa­tion de l’ennemi, évo­quant en par­ti­cu­lier les repré­sen­ta­tions de ce der­nier pro­po­sées pen­dant, mais aus­si après la guerre, déshu­ma­ni­sa­tion sur­tout accrue lorsque cet enne­mi était vir­tuel. Mosse attri­bue ce phé­no­mène à la méca­ni­sa­tion de tous les aspects de la vie, accé­lé­rée par la guerre, et à son empreinte lais­sée sur le lan­gage. Il évoque en par­ti­cu­lier l’acceptation de l’expression déshu­ma­ni­sée « maté­riel humain », dénon­cée avant la Grande Guerre, alors qu’elle s’impose, au-delà même du contexte de bel­li­gé­rance, dans l’entre-deux-guerres.

Cette inter­pré­ta­tion a été l’objet de nom­breuses dis­cus­sions, et son carac­tère trop sys­té­ma­tique a en par­ti­cu­lier été contes­té. La bru­ta­li­sa­tion des socié­tés, dif­fi­ci­le­ment dis­cu­table à la sor­tie de la Grande Guerre, pour­rait ain­si être dis­tin­guée de la bru­ta­li­sa­tion indi­vi­duelle – celle des par­ti­ci­pants aux conflits –, qui n’a pas été sys­té­ma­tique. Ce phé­no­mène est en effet d’autant plus facile avec la dis­tance : plus les com­bat­tants se font face, plus la déshu­ma­ni­sa­tion trouve ses limites, du moins dans le pre­mier conflit mon­dial. S’intéressant au front occi­den­tal de la Grande Guerre, Antoine Prost esti­mait ain­si que « la bru­ta­li­sa­tion vient buter sur la per­sis­tance, par­fois éphé­mère, par­fois inter­mit­tente d’une culpa­bi­li­té », ceci parce que « la dis­tance cultu­relle entre com­bat­tants de pays qui par­tagent glo­ba­le­ment la même civi­li­sa­tion était trop faible pour que ne s’im­pose pas, de façon récur­rente, quand s’af­fai­blit l’é­cho des pro­pa­gandes, l’image de l’ennemi comme sem­blable à soi »[4]. Autre­ment dit, la bru­ta­li­sa­tion sup­pose, pour déployer les effets décrits par G. Mosse, qu’une dis­tance, phy­sique ou cultu­relle, sépare les par­ti­ci­pants au conflit. Les Russes peuvent ain­si, pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, être assi­mi­lés à des « brutes bar­bares aux ins­tincts déchaî­nés » par la Wehr­macht, et la dis­tance cultu­relle faci­li­te­ra la déshu­ma­ni­sa­tion des com­bat­tants durant la guerre du Viet­nam.

Bru­ta­li­sa­tion et rela­tions inter­na­tio­nales

Le tra­vail de lec­ture des rela­tions inter­na­tio­nales auquel se prête depuis plus de quinze ans Jose­pha Laroche, pro­fes­seur de science poli­tique à Paris 1, reprend le concept de bru­ta­li­sa­tion comme grille d’interprétation de la crise contem­po­raine des rela­tions inter­na­tio­nales, en l’articulant tou­te­fois à celui de « déci­vi­li­sa­tion » emprun­té à Nor­bert Elias. J. Laroche voit dans la crise des rela­tions inter­na­tio­nales contem­po­raines la consé­quence de l’émergence d’acteurs non éta­tiques : ce qui lui semble « théo­ri­que­ment déter­mi­nant, ce qui joue bel et bien comme fac­teur dis­cri­mi­nant, c’est pré­ci­sé­ment ce fameux “retrait de l’État”, qui prend désor­mais la forme d’une perte d’autorité éta­tique sur le plan mon­dial. En effet, la scène inter­na­tio­nale, long­temps tenue pour exclu­si­ve­ment inter­éta­tique, a ces­sé de l’être. Elle a per­du en homo­gé­néi­té car l’acteur éta­tique n’est plus tou­jours déter­mi­nant. D’innombrables inter­ve­nants trans­na­tio­naux échappent à pré­sent lar­ge­ment à son contrôle sou­ve­rain et peuvent même par­fois le mettre en échec dans l’accomplissement de ses prin­ci­pales fonc­tions régu­la­trices[5] ». Appli­quée aux rela­tions inter­na­tio­nales, la bru­ta­li­sa­tion serait ain­si liée à la fin de la régu­la­tion éta­tique, fon­dée sur l’homogénéité des États sou­ve­rains et celle des normes adop­tées col­lec­ti­ve­ment pour garan­tir le recours à la force. On assis­te­rait ain­si à « un défer­le­ment de vio­lences inter­per­son­nelles et inter­com­mu­nau­taires que les États ne sont plus en mesure de régu­ler, ni même d’endiguer, indui­sant par là même une bru­ta­li­sa­tion du monde ». À l’inverse, J. Laroche veut sou­li­gner, à la suite d’Elias, le rôle de l’État dans le para­digme civi­li­sa­tion­nel per­met­tant l’intériorisation des contraintes, « l’émergence et le déploie­ment de la diplo­ma­tie tout comme la juri­di­ci­sa­tion des rela­tions inter­na­tio­nales [ayant] éga­le­ment joué un rôle déter­mi­nant dans la paci­fi­ca­tion des mœurs, consti­tu­tive du pro­ces­sus civi­li­sa­tion­nel ». Or les États laissent pro­gres­si­ve­ment la place à des « acteurs non éta­tiques, qu’il s’agisse des ordres des mar­chés, des inves­tis­se­ments d’entreprises, des dérives ban­caires ou bien encore des nota­tions d’agences. Quant aux com­mu­nau­tés infra-éta­tiques et trans­na­tio­nales, on constate que ces réseaux d’individus – qui recourent par­fois à des vio­lences extrêmes – rejettent toute allé­geance envers la puis­sance publique ». Affai­blis, les États ne consti­tuent plus les ins­tances de régu­la­tion et de pro­tec­tion des socié­tés, lais­sant la place aux affron­te­ments iden­ti­taires qui s’imposent pro­gres­si­ve­ment à l’agenda inter­na­tio­nal.  Les qua­li­fi­ca­tifs employés, il y a à peine quinze ans, par Jose­pha Laroche – retour à l’état de nature ; bar­ba­rie au quo­ti­dien ; ensau­va­ge­ment mon­dial ; déci­vi­li­sa­tion en marche – étaient forts ; bien que venant de points de départ oppo­sés, ils pou­vaient ren­con­trer ceux d’Éric Wer­ner[6], décri­vant la frag­men­ta­tion des socié­tés contem­po­raines et l’intériorisation du conflit.

Retour des États ?

Il n’est tou­te­fois pas cer­tain qu’ils rendent compte de l’évolution la plus récente de la conflic­tua­li­té. Sans que les conflits inté­rieurs aient évi­dem­ment dis­pa­ru, le désordre inter­na­tio­nal semble, au moins super­fi­ciel­le­ment, carac­té­ri­sé par un retour des États (ou de cer­tains États), ou du moins par celui de formes plus tra­di­tion­nelles de conflits, aux moyens cepen­dant bien dif­fé­rents. Cer­tains des élé­ments consti­tu­tifs de la bru­ta­li­sa­tion, en par­ti­cu­lier la déshu­ma­ni­sa­tion des conflits, leur vir­tua­li­sa­tion et leur tech­ni­ci­sa­tion, demeurent incon­tes­ta­ble­ment pré­sents et se sont for­te­ment accen­tués, qu’il s’agisse des rela­tions inter­na­tio­nales ou des rap­ports inter­per­son­nels. Mais ils sont com­plé­tés ou accen­tués par d’autres traits, qui relèvent d’une forme dif­fé­rente de bru­ta­li­té, ou de vio­lence assu­mée.

Dans ce contexte, le rap­port du conflit au droit est un bon indice de cette évo­lu­tion. Le déve­lop­pe­ment du law­fare[7], qui décrit les dif­fé­rentes formes d’instrumentalisation du droit par les conflits, notam­ment armés, a pu mon­trer que les guerres contem­po­raines sem­blaient ne pou­voir faire l’économie de leur subor­di­na­tion à la règle juri­dique. La « guerre par le droit » désigne ain­si tout à la fois la gué­rilla juri­dique qui peut être menée, par des orga­nismes non éta­tiques, contre des déci­sions (et des conflits armés) d’acteurs tra­di­tion­nels, et, en miroir, la défense appor­tée par ces ins­ti­tu­tions, en réfé­rence à des normes juri­diques, pour jus­ti­fier leurs inter­ven­tions auprès de l’opinion publique[8]. Cette guerre juri­dique sup­pose tou­te­fois que les acteurs par­tagent une adhé­sion com­mune, au moins super­fi­cielle, à la néces­si­té de res­pec­ter un droit qui s’imposerait ain­si à eux. Le rap­port des États au droit inter­na­tio­nal, en par­ti­cu­lier, a tou­jours été empreint d’un res­pect de façade, les innom­brables vio­la­tions dont il a fait l’objet cher­chant tou­jours à s’abriter der­rière une inter­pré­ta­tion spé­cieuse de règles qui étaient pour la plu­part vagues ou pré­sen­tées comme non contrai­gnantes. C’est à ce sujet que les trans­for­ma­tions contem­po­raines sont les plus sen­sibles, sur deux registres.

En pre­mier lieu, la sépa­ra­tion entre acteurs éta­tiques et non éta­tiques, qui n’a sans doute jamais été vrai­ment per­ti­nente, n’a aujourd’hui plus aucune signi­fi­ca­tion. Les acteurs non éta­tiques par­ti­cipent en effet main­te­nant plei­ne­ment à l’action des États, ce qui n’est au demeu­rant pas une nou­veau­té lorsqu’on songe à l’imbrication des appa­reils d’État avec les pro­duc­teurs pri­vés d’armement ; mais l’imbrication est désor­mais d’un autre niveau, consis­tant à confier direc­te­ment à des firmes trans­na­tio­nales une par­tie de l’activité éta­tique, phé­no­mène accru par le recours mas­sif aux outils de trai­te­ment de don­nées, qui donne un poids consi­dé­rable à quelques entre­prises inter­na­tio­nales, notam­ment Palan­tir dans le domaine de la sécu­ri­té et de la défense. L’État n’est ain­si plus contes­té par les acteurs non éta­tiques : il les intro­duit en son sein, et leur confie le soin de déci­der en son lieu et place. Ce phé­no­mène dépasse ce qui était jusqu’alors qua­li­fié d’externalisation ou de sous-trai­tance : les acteurs « non éta­tiques » ne sont plus exté­rieurs à l’État, ils lui sont désor­mais plei­ne­ment inté­grés.

Le deuxième phé­no­mène est d’ordre psy­cho­lo­gique : sans que les règles juri­diques aient dis­pa­ru, ni que l’invocation rituelle de « l’État de droit » s’estompe, leur non-res­pect peut désor­mais être tran­quille­ment assu­mé, selon ce qui devient pro­gres­si­ve­ment l’un des maîtres mots de l’action publique. Cette évo­lu­tion prend elle-même deux formes : elle peut, tout d’abord, revê­tir les moda­li­tés d’une action res­pec­tant les pro­cé­dures juri­diques, après qu’on s’est assu­ré que les inter­prètes accep­tés de la norme – les juges, le plus sou­vent – ne risquent pas de récu­ser l’action en cause : la dési­gna­tion des juges et leur contrôle (re)deviennent alors un enjeu cen­tral, comme on le voit depuis quelques années aus­si bien dans les « démo­cra­ties illi­bé­rales » que (et sur­tout) dans les sys­tèmes se reven­di­quant des démo­cra­ties libé­rales[9]. La vio­lence ne réside alors pas dans la vio­la­tion for­melle du « droit », mais dans la neu­tra­li­sa­tion préa­lable du dan­ger qu’il pour­rait pré­sen­ter, ce qui, à une autre époque et dans un contexte dif­fé­rent, était le mode d’action pré­fé­ren­tiel des mafias. Lorsque ce contrôle préa­lable n’est plus pos­sible, ou lorsqu’il n’est pas envi­sa­geable, les règles juri­diques sont pure­ment et sim­ple­ment consi­dé­rées comme inexis­tantes, leur vio­la­tion étant alors par­fai­te­ment assu­mée. Le droit inter­na­tio­nal est bien sûr le plus direc­te­ment concer­né, les États et groupes n’en res­pec­tant les pré­ceptes que pour autant qu’ils sont com­pa­tibles avec l’action qu’ils décident de mettre en œuvre.

Le bru­ta­lisme assu­mé

Le droit inter­na­tio­nal est certes né des vio­la­tions dont il a été l’objet, mais ce qui change en la matière, c’est le fait que celles-ci soient désor­mais consi­dé­rées comme « nor­males », ou du moins com­pré­hen­sibles, y com­pris par ceux qui ont le droit pour pro­fes­sion. À pro­pos du conflit en cours dans le golfe Ara­bo-Per­sique, un émi­nent pro­fes­seur de droit peut ain­si écrire qu’« on fait assaut de qua­li­fi­ca­tions juri­diques, dont il résulte à peu près sys­té­ma­ti­que­ment que l’action amé­ri­ca­no-israé­lienne est illi­cite ; ce que, pro­ba­ble­ment, elle est sous l’angle du droit inter­na­tio­nal », pour sou­li­gner immé­dia­te­ment « le dan­ger que l’angélisme juri­dique fait peser » sur l’État de droit, l’illibéralisme se nour­ris­sant « de l’accusation d’impotence qu’il oppose à nos démo­cra­ties. Il pros­père sur notre dou­ceur et sur notre inca­pa­ci­té à faire uti­le­ment pièce à la vio­lence ou, à tout le moins, sur la per­cep­tion que nous avons de l’impuissance publique à la conte­nir. Sous cet angle, nous ferions bien de réflé­chir un peu plus à l’effet, sur nos opi­nions anxieuses et sur­chauf­fées, de ces per­pé­tuels sur­plus d’indignation pro­non­cés au nom et pour le compte de la léga­li­té »[10]. Ce type d’argument n’est pas très éloi­gné de ceux à pré­sent avan­cés sous cou­vert de la « démo­cra­tie mili­tante », expres­sion qui a ser­vi ori­gi­nel­le­ment à cou­vrir les mesures des­ti­nées, dans l’Allemagne d’après 1945, à écar­ter toute pos­si­bi­li­té de retour au pou­voir de par­tis proches du natio­nal-socia­lisme, mais qui est désor­mais employée dans un contexte beau­coup plus large, per­met­tant d’écarter, d’une façon dont l’arbitraire n’est pas tou­jours absent, des indi­vi­dus ou col­lec­tifs n’étant pas conformes à l’interprétation domi­nante des démo­cra­ties auto-dési­gnées comme libé­rales[11]. Là encore, les ins­tances domi­nantes « assument » de ne pas res­pec­ter le droit, en l’occurrence pour mieux res­pec­ter « l’État de droit ».

Est-il pour autant pos­sible de consi­dé­rer que ces évo­lu­tions mani­festent une nou­velle étape de la « bru­ta­li­sa­tion » du monde ? Si l’on par­vient à l’extraire d’une logor­rhée sou­vent désa­gréable (et aux fron­tières de l’absurde), le qua­li­fi­ca­tif pro­po­sé, à par­tir de l’Afrique, par Achille Mbembe, celui de bru­ta­lisme, est sans doute plus adap­té[12]. Fai­sant réfé­rence au mou­ve­ment archi­tec­tu­ral des années 1950, Mbembe décrit le bru­ta­lisme comme « l’apothéose d’une forme de pou­voir sans limite exté­rieure ni dehors, et qui a renon­cé aus­si bien au mythe de la sor­tie qu’à celui d’un autre monde à venir. Concrè­te­ment, le bru­ta­lisme se carac­té­rise par l’étroite imbri­ca­tion de plu­sieurs figures de la rai­son : la rai­son éco­no­mique et ins­tru­men­tale, la rai­son élec­tro­nique et digi­tale et la rai­son neu­ro­lo­gique et bio­lo­gique ». La nou­velle bru­ta­li­sa­tion n’est donc plus, ou plus seule­ment, la déshu­ma­ni­sa­tion de l’ennemi, elle réside en l’affirmation bru­tale de la puis­sance, qui ne néces­site même plus l’habillage argu­men­taire, se sachant non contes­table parce que repo­sant en par­ti­cu­lier sur son imbri­ca­tion totale avec la tech­nique.

[1]. Romain Badouard, « Inter­net et la bru­ta­li­sa­tion du débat public », La Vie des idées, 6 novembre 2018. https://laviedesidees.fr/Internet-et-la-brutalisation-du-debat-public

[2]. Rémy Rief­fel, L’emprise média­tique sur le débat d’i­dées, PUF, 2022, 420 p.

[3]. George L. Mosse, Fal­len sol­diers. Resha­ping the memo­ry of the World Wars, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1990, trad. fr. De la Grande Guerre au tota­li­ta­risme. La bru­ta­li­sa­tion des socié­tés euro­péennes, Hachette, « Plu­riel », 1999, rééd. 2015.

[4]. Antoine Prost, « Les limites de la bru­ta­li­sa­tion. Tuer sur le front occi­den­tal, 1914–1918 », Ving­tième Siècle. Revue d’his­toire, 2004, n. 81, p. 19. Pour une pré­sen­ta­tion d’ensemble de ces débats, voir Johann Cha­pou­tot, Fas­cisme, nazisme et régimes auto­ri­taires en Europe (1918–1945), PUF, « Qua­drige », 2013, en par­ti­cu­lier le cha­pitre inti­tu­lé « Paix ratée et bru­ta­li­sa­tion : y a‑t-il eu un entre-deux-guerres ? », pp. 59–76.

[5]. Jose­pha Laroche, La bru­ta­li­sa­tion du monde. Du retrait des États à la déci­vi­li­sa­tion, Liber, 2012, 2e éd. L’Harmattan 2016. Les cita­tions ren­voient à la ver­sion numé­rique de la pre­mière édi­tion.

[6]. L’avant-guerre civile, L’Âge d’Homme, 1998.

[7]. L’expression a été popu­la­ri­sée par Orde F. Kit­trie, pro­fes­seur de droit à l’u­ni­ver­si­té d’A­ri­zo­na : Law­fare, law as a wea­pon of war, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 2016, 504 p. On trou­ve­ra une pré­sen­ta­tion des débats sur ce sujet dans la syn­thèse pro­po­sée, pour le minis­tère fran­çais de la Défense, par Éric Pomès : https://www.terre.defense.gouv.fr/sites/default/files/ccf/20221024_NP_CREC_Le-lawfare-guerre-hybride.pdf

[8]. Sur ce double sens, voir le bref article d’Amélie Ferey, « Droit de la guerre ou guerre du droit ? Réflexion fran­çaise sur le law­fare », Revue Défense Natio­nale, 2018, n. 806, pp. 55–60.

[9]. Une illus­tra­tion paroxys­tique en a été four­nie par le fonc­tion­ne­ment de la Cour suprême du Bré­sil, à la suite des troubles consé­cu­tifs à la défaite élec­to­rale de Jair Bol­so­na­ro. On ren­ver­ra, à ce sujet, à la pré­sen­ta­tion très étayée pro­po­sée par le Pr. Gus­ta­vo Cer­quei­ra : « Bré­sil : une jus­tice suprême par­ti­sane ? Brève chro­nique d’une dérive consti­tu­tion­nelle », Les Cahiers Por­ta­lis, 2025, n. 2, pp. 181–199.

[10]. Denys de Béchil­lon, « L’Iran, la guerre, le droit : sur les limites du juri­disme et du confort qu’il pro­cure », Le Club des Juristes, 10 mars 2026, https://www.leclubdesjuristes.com/opinion/liran-la-guerre-le-droit-sur-les-limites-du-juridisme-et-du-confort-quil-procure-14865/

[11]. Augus­tin Ber­thout, « L’État de droit face la démo­cra­tie mili­tante. Sur les vicis­si­tudes d’une rela­tion fusion­nelle », Pou­voirs, n. 193, avril 2025, pp. 111–122. Augus­tin Ber­thout est auteur d’une thèse consa­crée au même thème (La démo­cra­tie mili­tante. Étude com­pa­rée d’une doc­trine consti­tu­tion­nelle, Univ. Mont­pel­lier, 2024, 1374 p.).

[12]. Achille Mbembe, Bru­ta­lisme, La Décou­verte, 2020.

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