Les sociétés contemporaines seraient affectées d’un mal portant atteinte au vivre ensemble : le retour de la violence, verbale d’abord mais également physique, phénomène parfois qualifié d’ensauvagement, plus souvent et de façon plus neutre décrit comme brutalisé. On évoque ainsi, depuis plus d’une dizaine d’années, la « brutalisation du débat public », conséquence supposée de l’usage massif des réseaux sociaux[1] [1]. Bien qu’ils n’aient jamais été particulièrement apaisés, les débats politiques, ainsi que les insultes qui peuvent parfois être échangées à l’occasion des rituels électoraux, manifesteraient désormais une « brutalisation de la vie politique ». La violence ferait ainsi son entrée, ou plutôt son grand retour, dans la vie publique. Le champ intellectuel serait également touché par la contagion de cette crispation des débats d’idées, rendant difficiles les véritables échanges intellectuels, ou du moins leur visibilité, la chambre d’écho médiatique (et éditoriale) étant réservée aux prises de position tranchées et facilitant les anathèmes[2] [2]. Mais ce sont évidemment les relations internationales qui sont aujourd’hui les plus touchées par ce retour de la violence, en particulier sur un continent européen qui s’était longtemps cru éloigné de toute perspective de belligérance.
[3]
Aux origines de la brutalisation
Le thème de la brutalisation fait référence au débat qui a traversé l’historiographie de la Première Guerre mondiale et de l’entre-deux-guerres à partir des années 1990, spécialement à la suite des travaux de George Mosse[3] [4]. La thèse alors développée consiste à considérer que l’héritage de la Grande Guerre, et de la mort de masse qu’elle a produite, a conditionné la violence politique qui s’est manifestée pendant la République de Weimar, et a, pour partie, engendré le totalitarisme national-socialiste. Mosse expliquait ainsi que la vie politique avait alors tendance à être vue comme « une bataille qui ne cesserait qu’avec la reddition inconditionnelle de l’ennemi » (p. 182), les forces en présence, et singulièrement la droite politique, se considérant comme héritières de l’expérience de la guerre. Contrairement à un récit qui prévalait jusqu’alors, Mosse estime que toutes les forces politiques ont dû prendre en compte les priorités faisant ainsi référence à la guerre, de sorte que « la montée de la violence politique fut donc encouragée par la République elle-même et ne doit pas être vue comme le fait de ceux qui voulaient sa perte » (p. 196). Il opère un lien direct entre la brutalisation et la déshumanisation de l’ennemi, évoquant en particulier les représentations de ce dernier proposées pendant, mais aussi après la guerre, déshumanisation surtout accrue lorsque cet ennemi était virtuel. Mosse attribue ce phénomène à la mécanisation de tous les aspects de la vie, accélérée par la guerre, et à son empreinte laissée sur le langage. Il évoque en particulier l’acceptation de l’expression déshumanisée « matériel humain », dénoncée avant la Grande Guerre, alors qu’elle s’impose, au-delà même du contexte de belligérance, dans l’entre-deux-guerres.
Cette interprétation a été l’objet de nombreuses discussions, et son caractère trop systématique a en particulier été contesté. La brutalisation des sociétés, difficilement discutable à la sortie de la Grande Guerre, pourrait ainsi être distinguée de la brutalisation individuelle – celle des participants aux conflits –, qui n’a pas été systématique. Ce phénomène est en effet d’autant plus facile avec la distance : plus les combattants se font face, plus la déshumanisation trouve ses limites, du moins dans le premier conflit mondial. S’intéressant au front occidental de la Grande Guerre, Antoine Prost estimait ainsi que « la brutalisation vient buter sur la persistance, parfois éphémère, parfois intermittente d’une culpabilité », ceci parce que « la distance culturelle entre combattants de pays qui partagent globalement la même civilisation était trop faible pour que ne s’impose pas, de façon récurrente, quand s’affaiblit l’écho des propagandes, l’image de l’ennemi comme semblable à soi »[4] [5]. Autrement dit, la brutalisation suppose, pour déployer les effets décrits par G. Mosse, qu’une distance, physique ou culturelle, sépare les participants au conflit. Les Russes peuvent ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, être assimilés à des « brutes barbares aux instincts déchaînés » par la Wehrmacht, et la distance culturelle facilitera la déshumanisation des combattants durant la guerre du Vietnam.
Brutalisation et relations internationales
Le travail de lecture des relations internationales auquel se prête depuis plus de quinze ans Josepha Laroche, professeur de science politique à Paris 1, reprend le concept de brutalisation comme grille d’interprétation de la crise contemporaine des relations internationales, en l’articulant toutefois à celui de « décivilisation » emprunté à Norbert Elias. J. Laroche voit dans la crise des relations internationales contemporaines la conséquence de l’émergence d’acteurs non étatiques : ce qui lui semble « théoriquement déterminant, ce qui joue bel et bien comme facteur discriminant, c’est précisément ce fameux “retrait de l’État”, qui prend désormais la forme d’une perte d’autorité étatique sur le plan mondial. En effet, la scène internationale, longtemps tenue pour exclusivement interétatique, a cessé de l’être. Elle a perdu en homogénéité car l’acteur étatique n’est plus toujours déterminant. D’innombrables intervenants transnationaux échappent à présent largement à son contrôle souverain et peuvent même parfois le mettre en échec dans l’accomplissement de ses principales fonctions régulatrices[5] [6] ». Appliquée aux relations internationales, la brutalisation serait ainsi liée à la fin de la régulation étatique, fondée sur l’homogénéité des États souverains et celle des normes adoptées collectivement pour garantir le recours à la force. On assisterait ainsi à « un déferlement de violences interpersonnelles et intercommunautaires que les États ne sont plus en mesure de réguler, ni même d’endiguer, induisant par là même une brutalisation du monde ». À l’inverse, J. Laroche veut souligner, à la suite d’Elias, le rôle de l’État dans le paradigme civilisationnel permettant l’intériorisation des contraintes, « l’émergence et le déploiement de la diplomatie tout comme la juridicisation des relations internationales [ayant] également joué un rôle déterminant dans la pacification des mœurs, constitutive du processus civilisationnel ». Or les États laissent progressivement la place à des « acteurs non étatiques, qu’il s’agisse des ordres des marchés, des investissements d’entreprises, des dérives bancaires ou bien encore des notations d’agences. Quant aux communautés infra-étatiques et transnationales, on constate que ces réseaux d’individus – qui recourent parfois à des violences extrêmes – rejettent toute allégeance envers la puissance publique ». Affaiblis, les États ne constituent plus les instances de régulation et de protection des sociétés, laissant la place aux affrontements identitaires qui s’imposent progressivement à l’agenda international. Les qualificatifs employés, il y a à peine quinze ans, par Josepha Laroche – retour à l’état de nature ; barbarie au quotidien ; ensauvagement mondial ; décivilisation en marche – étaient forts ; bien que venant de points de départ opposés, ils pouvaient rencontrer ceux d’Éric Werner[6] [7], décrivant la fragmentation des sociétés contemporaines et l’intériorisation du conflit.
Retour des États ?
Il n’est toutefois pas certain qu’ils rendent compte de l’évolution la plus récente de la conflictualité. Sans que les conflits intérieurs aient évidemment disparu, le désordre international semble, au moins superficiellement, caractérisé par un retour des États (ou de certains États), ou du moins par celui de formes plus traditionnelles de conflits, aux moyens cependant bien différents. Certains des éléments constitutifs de la brutalisation, en particulier la déshumanisation des conflits, leur virtualisation et leur technicisation, demeurent incontestablement présents et se sont fortement accentués, qu’il s’agisse des relations internationales ou des rapports interpersonnels. Mais ils sont complétés ou accentués par d’autres traits, qui relèvent d’une forme différente de brutalité, ou de violence assumée.
Dans ce contexte, le rapport du conflit au droit est un bon indice de cette évolution. Le développement du lawfare[7] [8], qui décrit les différentes formes d’instrumentalisation du droit par les conflits, notamment armés, a pu montrer que les guerres contemporaines semblaient ne pouvoir faire l’économie de leur subordination à la règle juridique. La « guerre par le droit » désigne ainsi tout à la fois la guérilla juridique qui peut être menée, par des organismes non étatiques, contre des décisions (et des conflits armés) d’acteurs traditionnels, et, en miroir, la défense apportée par ces institutions, en référence à des normes juridiques, pour justifier leurs interventions auprès de l’opinion publique[8] [9]. Cette guerre juridique suppose toutefois que les acteurs partagent une adhésion commune, au moins superficielle, à la nécessité de respecter un droit qui s’imposerait ainsi à eux. Le rapport des États au droit international, en particulier, a toujours été empreint d’un respect de façade, les innombrables violations dont il a fait l’objet cherchant toujours à s’abriter derrière une interprétation spécieuse de règles qui étaient pour la plupart vagues ou présentées comme non contraignantes. C’est à ce sujet que les transformations contemporaines sont les plus sensibles, sur deux registres.
En premier lieu, la séparation entre acteurs étatiques et non étatiques, qui n’a sans doute jamais été vraiment pertinente, n’a aujourd’hui plus aucune signification. Les acteurs non étatiques participent en effet maintenant pleinement à l’action des États, ce qui n’est au demeurant pas une nouveauté lorsqu’on songe à l’imbrication des appareils d’État avec les producteurs privés d’armement ; mais l’imbrication est désormais d’un autre niveau, consistant à confier directement à des firmes transnationales une partie de l’activité étatique, phénomène accru par le recours massif aux outils de traitement de données, qui donne un poids considérable à quelques entreprises internationales, notamment Palantir dans le domaine de la sécurité et de la défense. L’État n’est ainsi plus contesté par les acteurs non étatiques : il les introduit en son sein, et leur confie le soin de décider en son lieu et place. Ce phénomène dépasse ce qui était jusqu’alors qualifié d’externalisation ou de sous-traitance : les acteurs « non étatiques » ne sont plus extérieurs à l’État, ils lui sont désormais pleinement intégrés.
Le deuxième phénomène est d’ordre psychologique : sans que les règles juridiques aient disparu, ni que l’invocation rituelle de « l’État de droit » s’estompe, leur non-respect peut désormais être tranquillement assumé, selon ce qui devient progressivement l’un des maîtres mots de l’action publique. Cette évolution prend elle-même deux formes : elle peut, tout d’abord, revêtir les modalités d’une action respectant les procédures juridiques, après qu’on s’est assuré que les interprètes acceptés de la norme – les juges, le plus souvent – ne risquent pas de récuser l’action en cause : la désignation des juges et leur contrôle (re)deviennent alors un enjeu central, comme on le voit depuis quelques années aussi bien dans les « démocraties illibérales » que (et surtout) dans les systèmes se revendiquant des démocraties libérales[9] [10]. La violence ne réside alors pas dans la violation formelle du « droit », mais dans la neutralisation préalable du danger qu’il pourrait présenter, ce qui, à une autre époque et dans un contexte différent, était le mode d’action préférentiel des mafias. Lorsque ce contrôle préalable n’est plus possible, ou lorsqu’il n’est pas envisageable, les règles juridiques sont purement et simplement considérées comme inexistantes, leur violation étant alors parfaitement assumée. Le droit international est bien sûr le plus directement concerné, les États et groupes n’en respectant les préceptes que pour autant qu’ils sont compatibles avec l’action qu’ils décident de mettre en œuvre.
Le brutalisme assumé
Le droit international est certes né des violations dont il a été l’objet, mais ce qui change en la matière, c’est le fait que celles-ci soient désormais considérées comme « normales », ou du moins compréhensibles, y compris par ceux qui ont le droit pour profession. À propos du conflit en cours dans le golfe Arabo-Persique, un éminent professeur de droit peut ainsi écrire qu’« on fait assaut de qualifications juridiques, dont il résulte à peu près systématiquement que l’action américano-israélienne est illicite ; ce que, probablement, elle est sous l’angle du droit international », pour souligner immédiatement « le danger que l’angélisme juridique fait peser » sur l’État de droit, l’illibéralisme se nourrissant « de l’accusation d’impotence qu’il oppose à nos démocraties. Il prospère sur notre douceur et sur notre incapacité à faire utilement pièce à la violence ou, à tout le moins, sur la perception que nous avons de l’impuissance publique à la contenir. Sous cet angle, nous ferions bien de réfléchir un peu plus à l’effet, sur nos opinions anxieuses et surchauffées, de ces perpétuels surplus d’indignation prononcés au nom et pour le compte de la légalité »[10] [11]. Ce type d’argument n’est pas très éloigné de ceux à présent avancés sous couvert de la « démocratie militante », expression qui a servi originellement à couvrir les mesures destinées, dans l’Allemagne d’après 1945, à écarter toute possibilité de retour au pouvoir de partis proches du national-socialisme, mais qui est désormais employée dans un contexte beaucoup plus large, permettant d’écarter, d’une façon dont l’arbitraire n’est pas toujours absent, des individus ou collectifs n’étant pas conformes à l’interprétation dominante des démocraties auto-désignées comme libérales[11] [12]. Là encore, les instances dominantes « assument » de ne pas respecter le droit, en l’occurrence pour mieux respecter « l’État de droit ».
Est-il pour autant possible de considérer que ces évolutions manifestent une nouvelle étape de la « brutalisation » du monde ? Si l’on parvient à l’extraire d’une logorrhée souvent désagréable (et aux frontières de l’absurde), le qualificatif proposé, à partir de l’Afrique, par Achille Mbembe, celui de brutalisme, est sans doute plus adapté[12] [13]. Faisant référence au mouvement architectural des années 1950, Mbembe décrit le brutalisme comme « l’apothéose d’une forme de pouvoir sans limite extérieure ni dehors, et qui a renoncé aussi bien au mythe de la sortie qu’à celui d’un autre monde à venir. Concrètement, le brutalisme se caractérise par l’étroite imbrication de plusieurs figures de la raison : la raison économique et instrumentale, la raison électronique et digitale et la raison neurologique et biologique ». La nouvelle brutalisation n’est donc plus, ou plus seulement, la déshumanisation de l’ennemi, elle réside en l’affirmation brutale de la puissance, qui ne nécessite même plus l’habillage argumentaire, se sachant non contestable parce que reposant en particulier sur son imbrication totale avec la technique.
[1] [14]. Romain Badouard, « Internet et la brutalisation du débat public », La Vie des idées, 6 novembre 2018. https://laviedesidees.fr/Internet-et-la-brutalisation-du-debat-public [15]
[2] [16]. Rémy Rieffel, L’emprise médiatique sur le débat d’idées, PUF, 2022, 420 p.
[3] [17]. George L. Mosse, Fallen soldiers. Reshaping the memory of the World Wars, Oxford University Press, 1990, trad. fr. De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, « Pluriel », 1999, rééd. 2015.
[4] [18]. Antoine Prost, « Les limites de la brutalisation. Tuer sur le front occidental, 1914–1918 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2004, n. 81, p. 19. Pour une présentation d’ensemble de ces débats, voir Johann Chapoutot, Fascisme, nazisme et régimes autoritaires en Europe (1918–1945), PUF, « Quadrige », 2013, en particulier le chapitre intitulé « Paix ratée et brutalisation : y a‑t-il eu un entre-deux-guerres ? », pp. 59–76.
[5] [19]. Josepha Laroche, La brutalisation du monde. Du retrait des États à la décivilisation, Liber, 2012, 2e éd. L’Harmattan 2016. Les citations renvoient à la version numérique de la première édition.
[6] [20]. L’avant-guerre civile, L’Âge d’Homme, 1998.
[7] [21]. L’expression a été popularisée par Orde F. Kittrie, professeur de droit à l’université d’Arizona : Lawfare, law as a weapon of war, Oxford University Press, 2016, 504 p. On trouvera une présentation des débats sur ce sujet dans la synthèse proposée, pour le ministère français de la Défense, par Éric Pomès : https://www.terre.defense.gouv.fr/sites/default/files/ccf/20221024_NP_CREC_Le-lawfare-guerre-hybride.pdf [22]
[8] [23]. Sur ce double sens, voir le bref article d’Amélie Ferey, « Droit de la guerre ou guerre du droit ? Réflexion française sur le lawfare », Revue Défense Nationale, 2018, n. 806, pp. 55–60.
[9] [24]. Une illustration paroxystique en a été fournie par le fonctionnement de la Cour suprême du Brésil, à la suite des troubles consécutifs à la défaite électorale de Jair Bolsonaro. On renverra, à ce sujet, à la présentation très étayée proposée par le Pr. Gustavo Cerqueira : « Brésil : une justice suprême partisane ? Brève chronique d’une dérive constitutionnelle », Les Cahiers Portalis, 2025, n. 2, pp. 181–199.
[10] [25]. Denys de Béchillon, « L’Iran, la guerre, le droit : sur les limites du juridisme et du confort qu’il procure », Le Club des Juristes, 10 mars 2026, https://www.leclubdesjuristes.com/opinion/liran-la-guerre-le-droit-sur-les-limites-du-juridisme-et-du-confort-quil-procure-14865/ [26]
[11] [27]. Augustin Berthout, « L’État de droit face la démocratie militante. Sur les vicissitudes d’une relation fusionnelle », Pouvoirs, n. 193, avril 2025, pp. 111–122. Augustin Berthout est auteur d’une thèse consacrée au même thème (La démocratie militante. Étude comparée d’une doctrine constitutionnelle, Univ. Montpellier, 2024, 1374 p.).
[12] [28]. Achille Mbembe, Brutalisme, La Découverte, 2020.