Revue de réflexion politique et religieuse.

Un synode qui vient de très loin (par­tie 1)

Article publié le 14 Sep 2023 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Le texte sui­vant, dont l’original en ita­lien vient de paraître dans le der­nier numé­ro de la revue Fides catho­li­ca, est pré­sen­té ici dans une tra­duc­tion effec­tuée par nos soins, agréée par son auteur.

Il n’était jamais arri­vé qu’un synode dis­cute du synode, c’est-à-dire de lui-même. C’est le cas aujourd’hui, avec un long synode encore en cours, qui a com­men­cé en 2021 et devrait se conclure en 2024 par deux assem­blées romaines. Il s’agit d’une réflexion sur la « syno­da­li­té », qui est un pro­ces­sus, un pro­gramme d’action et une construc­tion de l’Église en marche, pas­sant d’une Église sta­tique, hié­rar­chique et pyra­mi­dale à une Église en mou­ve­ment, qui se construit au fur et à mesure, mais en par­tant de la base et en inver­sant l’ordre : ceux qui sont en haut doivent être en bas et ceux qui sont en bas doivent être en haut. Le pape Fran­çois l’a dit dans son dis­cours à l’occasion du 50e anni­ver­saire de l’institution du Synode des évêques (17 octobre 2015) : « […] dans cette Église, comme dans une pyra­mide inver­sée, le som­met est en des­sous de la base [1] ». La jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique serait don­née par le sen­sus fidei de tous les fidèles [2]. Puisque tous adhèrent immé­dia­te­ment aux véri­tés de la foi, celles-ci, et la doc­trine en tant que telle, devraient trou­ver en eux les pre­miers réfé­rents, c’est-à-dire en ceux qui, par le dia­logue et la dis­cus­sion syno­dale, en ren­voyant à Rome des ques­tion­naires bien rem­plis, s’emploieraient à faire part à la hié­rar­chie de leurs sou­haits pour qu’elle puisse évo­luer avec son temps – le temps du monde plu­tôt que celui de Dieu.

En réa­li­té, on oublie que le sen­sus fidei est l’adhésion à la foi de l’Église et non une recherche de la doxa. On oublie aus­si que l’Église, avec la révé­la­tion divine, pré­cède l’acte de foi sub­jec­tif des croyants. Si la foi n’est pas sau­ve­gar­dée dans sa véri­té avant tout par celui qui confirme ses frères dans la foi, elle ne peut même pas être crue sans erreur. L’infaillibilité in cre­den­do pré­cède l’infaillibilité in docen­do, mais croire est un acte sub­jec­tif du croyant dans une véri­té objec­tive, jamais une adap­ta­tion de la véri­té objec­tive (fides quae) à l’acte sub­jec­tif de croire (fides qua).

Le nou­veau synode des évêques, ou plu­tôt la nou­velle syno­da­li­té qui est un « prin­cipe » [3] , est une expres­sion, selon Fran­çois, de la col­lé­gia­li­té épis­co­pale ; une col­lé­gia­li­té que le pape argen­tin qua­li­fie d’ » affec­tive »  et qui, dans cer­taines cir­cons­tances, peut aus­si deve­nir «  effec­tive »[4] . Du moins sur le plan théo­rique, devrions-nous ajou­ter, car en fait le pou­voir syno­dal, depuis Fran­çois jusqu’à nous, est tou­jours entre les mains d’un petit groupe orga­ni­sa­teur. Cette syno­da­li­té sui gene­ris est à son tour un écho du « prin­cipe » ou de la « loi de conci­lia­ri­té »[5] . L’Église régie par la conci­lia­ri­té devient ain­si essen­tiel­le­ment syno­dale. La syno­da­li­té consti­tue­rait le point d’aboutissement ultime de la conci­lia­ri­té et sur­tout un grand lien sym­bo­lique entre Fran­çois et Vati­can II. Cela est bien résu­mé dans l’Ins­tru­men­tum Labo­ris, publié le 20 juin 2023, qui ser­vi­ra de guide aux par­ti­ci­pants du Synode sur la syno­da­li­té dans sa pre­mière phase, en octobre 2023[6]. Au point B 3 5 de ce docu­ment, la ques­tion sui­vante est posée : « Com­ment ren­for­cer l’institution du Synode pour qu’il soit l’expression de la col­lé­gia­li­té épis­co­pale au sein d’une Église entiè­re­ment syno­dale ? » Il n’y aurait pas d’Église sans synode, ce der­nier expri­mant son carac­tère tou­jours tran­si­toire, la non-fixi­té des prin­cipes, la mobi­li­té de la vie et de la pas­to­rale. En clair, le synode doit refaire l’Église, en par­tant de ce que pensent les gens, en sélec­tion­nant soi­gneu­se­ment les pen­sées qui appa­raissent les plus syno­dales pos­sibles, c’est-à-dire les plus contro­ver­sées, qui se situent aux anti­podes d’une thèse fixiste, pour ensuite les nier dans la confron­ta­tion, en essayant de faire l’unité avec une syn­thèse finale. La syn­thèse, cepen­dant, reste le synode. Une sorte de Geist [esprit] qui se répand au tra­vers de la dia­lec­tique. Il est pro­bable que le docu­ment romain final, comme cela s’est déjà pro­duit, ne sera que la légère cor­rec­tion d’un pro­jet qui pré­exis­tait dès avant le début du synode.

C’est ce qui res­sor­tait déjà de la der­nière phase conti­nen­tale du synode sur le synode. En effet, le docu­ment de tra­vail de cette étape, inti­tu­lé Élar­gis l’espace de ta tente (Is 54,2), publié en octobre 2022, indique clai­re­ment que l’intention est de pro­cé­der à la créa­tion d’une Église repré­sen­tée par une « tente élar­gie »[7] , image qui exprime bien les inten­tions d’un chan­ge­ment radi­cal, pas­sant d’une ancienne Église ins­ti­tu­tion­nelle à une Église où chaque dif­fé­rence (de genre, de voca­tions, de rôles) est dépas­sée par une inclu­sion radi­cale. Per­sonne ne doit être lais­sé de côté. Le péché est désor­mais jus­ti­fié et accep­té et la conver­sion au Christ, en tant que vie nou­velle dans l’Esprit Saint offerte à tous les hommes de bonne volon­té, est le ves­tige d’un pas­sé pré­sy­no­dal et d’une Église des par­faits. Il semble en effet qu’il s’agisse là d’essais tech­niques pour une restruc­tu­ra­tion radi­cale, dans laquelle le pre­mier à être expul­sé est l’Esprit Saint lui-même.

Pour­tant, c’est pré­ci­sé­ment sur l’Esprit Saint que l’on tente de pla­cer l’ensemble du dis­cours syno­dal. La liber­té de poser n’importe quelle ques­tion, mais sur­tout d’ouvrir de nou­velles voies et de conduire dans une direc­tion nou­velle et inat­ten­due, doit en effet être attri­buée à une com­pré­hen­sion renou­ve­lée du rôle de l’Esprit Saint. C’est ce qu’écrit le jésuite Jos Moons dans un récent numé­ro de La Civil­tà cat­to­li­ca[8]. Il ne faut pas seule­ment dire que le Saint-Esprit dépend du Christ, mais aus­si que le Christ dépend du Saint-Esprit, comme le mon­tre­rait l’Évangile de Luc, auquel le père jésuite ne fait cepen­dant pas réfé­rence. Peut-être veut-on par­ler sur­tout de Jésus conduit par l’Esprit Saint, lorsque celui-ci le conduit dans le désert après l’épiphanie du Jour­dain pour être ten­té par le diable (cf. Lc 4, 1–2). Il faut tou­te­fois par­tir du prin­cipe que Jésus a été rem­pli du Saint-Esprit parce qu’au Jour­dain, il a été offi­ciel­le­ment oint comme Mes­sie. C’est pour­quoi il est éga­le­ment « conduit »  par l’Esprit Saint dans le désert, mais cer­tai­ne­ment pas pour subor­don­ner son ensei­gne­ment au souffle inat­ten­du et impré­vi­sible du Para­clet. Au diable, le Sei­gneur répond avec une grande clar­té et sans pen­ser à deman­der une dis­cus­sion plus appro­fon­die. Le divin Para­clet est tou­jours témoin du Christ et pro­cède du Père et du Fils. Il semble que la nou­velle théo­lo­gie de l’Esprit Saint tente subrep­ti­ce­ment de sépa­rer et d’inverser les pro­ces­sions divines en Dieu. Com­ment le Père et le Fils pour­raient-ils pro­cé­der du Saint-Esprit ? L’amour et la liber­té pro­cèdent donc tou­jours de la véri­té et de l’intelligence.

Plus encore. L’inclusion doit être réa­li­sée pro­gres­si­ve­ment, tan­dis que le plu­ra­lisme des opi­nions est éle­vé au rang de prin­cipe direc­teur. Mais si tout est dis­cu­table, il n’y a qu’une seule loi d’airain qui ne le soit pas : le fait, pré­ci­sé­ment, que tout soit dis­cu­table et que soit exclu qui­conque essaie­rait d’aller à contre-cou­rant du réfor­misme dis­po­sant de plus de voix et de plus de pou­voir. Mais dès lors que tout est dis­cu­table, même les pré­sup­po­sés de la foi révé­lée, on peut se deman­der quel sera le véri­table objec­tif du synode : celui de se sub­sti­tuer à l’Église ? Être la source d’une nou­velle révé­la­tion ? Incar­ner « l’être comme pro­ces­sus » du pape Fran­çois ? La loi du plu­ra­lisme des opi­nions est la voie d’un éven­tuel par­cours com­mun, où tout est garan­ti par la liber­té d’expression et donc tout est déjà licite, cha­cun res­tant avec ses propres opi­nions et son propre mode de vie.

Un exemple vrai­ment emblé­ma­tique de la véri­table tech­nique syno­dale – à savoir l’idée en soi, l’idée hors de soi, enfin l’idée en soi pour soi, c’est-à-dire syn­thé­tique (pour uti­li­ser le lan­gage de la dia­lec­tique hégé­lienne) – est ce qui est rap­por­té dans le Docu­ment de tra­vail pour l’étape conti­nen­tale (DEC), au n. 51, syn­thèse de la posi­tion de la Confé­rence épis­co­pale sud-afri­caine : « L’Afrique du Sud souffre éga­le­ment de l’impact des ten­dances inter­na­tio­nales à la sécu­la­ri­sa­tion, à l’individualisme et au rela­ti­visme. Des ques­tions telles que l’enseignement de l’Église sur l’avortement, la contra­cep­tion, l’ordination des femmes, les prêtres mariés, le céli­bat, le divorce et le rema­riage, la pos­si­bi­li­té de s’approcher de la com­mu­nion, l’homosexualité, les per­sonnes LGBTQIA+ ont été sou­le­vées dans tous les dio­cèses, tant ruraux qu’urbains. Dif­fé­rents points de vue ont émer­gé et il n’est pas pos­sible de for­mu­ler une posi­tion défi­ni­tive de la com­mu­nau­té sur l’une ou l’autre de ces thé­ma­tiques. »

C’est au Synode qu’il revient de résoudre la qua­dra­ture du cercle. Cepen­dant, le fait même que des ques­tions non ouvertes à la dis­cus­sion parce qu’hérétiques, fausses par rap­port à la véri­té natu­relle et sur­na­tu­relle, soient mises sur la table, dit clai­re­ment que le concept de véri­té a main­te­nant dis­pa­ru, et avec lui la limite impo­sée à la recherche humaine par la Révé­la­tion divine. Quel dis­cours sera-t-il désor­mais impos­sible ? Bien plus : l’inclusion doit être radi­cale. Le numé­ro 31 du docu­ment sus­men­tion­né déclare ain­si : « La vision d’une Église capable d’une inclu­sion radi­cale, d’une appar­te­nance par­ta­gée et d’une hos­pi­ta­li­té pro­fonde selon les ensei­gne­ments de Jésus est au cœur du pro­ces­sus syno­dal : “Au lieu de nous com­por­ter comme des gar­diens qui cherchent à exclure les autres de la table, nous devons nous effor­cer de nous assu­rer que les gens sachent que cha­cun peut trou­ver une place ici et un abri” (remarque d’un groupe parois­sial des États-Unis) ».

Le n. 39 revient à la charge, dans le pas­sage ci-après, qui est un peu long mais qui donne vrai­ment un aper­çu des véri­tables inten­tions du synode.

« Par­mi ceux qui demandent un dia­logue plus inci­sif et un espace plus accueillant, on trouve aus­si ceux qui, pour diverses rai­sons, res­sentent une ten­sion entre l’appartenance à l’Église et leurs propres rela­tions affec­tives, comme les divor­cés rema­riés, les parents céli­ba­taires, les per­sonnes vivant dans un mariage poly­game, les per­sonnes LGBTQ, etc. Les syn­thèses montrent com­ment cette demande d’accueil inter­pelle de nom­breuses Églises locales : “Les gens demandent que l’Église soit un refuge pour les per­sonnes bles­sées et bri­sées, et non une ins­ti­tu­tion pour les par­faits. Ils veulent que l’Église ren­contre les gens là où ils sont, qu’elle marche avec eux plu­tôt que de les juger, et qu’elle construise de vraies rela­tions par l’attention et l’authenticité, et non par un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té ” (CE USA). Ils révèlent éga­le­ment des incer­ti­tudes quant à la manière d’y répondre et expriment le besoin de dis­cer­ne­ment de la part de l’Église uni­ver­selle : “Il y a un nou­veau phé­no­mène dans l’Église, qui est une pre­mière au Leso­tho : les rela­tions entre per­sonnes du même sexe.[…] Cette nou­veau­té dérange les catho­liques et ceux qui la consi­dèrent comme un péché. Il est sur­pre­nant de consta­ter que cer­tains catho­liques du Leso­tho ont com­men­cé à pra­ti­quer ce com­por­te­ment et attendent de l’Église qu’elle les accepte, eux et leur façon de se com­por­ter.[…] C’est un défi pro­blé­ma­tique pour l’Église, car ces per­sonnes se sentent exclues ” (CE Leso­tho). Même ceux qui ont quit­té le minis­tère ordon­né pour se marier demandent plus d’accueil et d’ouverture au dia­logue » .

Ces desi­de­ra­ta deviennent désor­mais, avec l’Ins­tru­men­tum labo­ris, des ques­tions ouvertes à la réflexion syno­dale romaine. Dans la sec­tion B 1.2 de ce docu­ment, la piste de prière et de réflexion n. 6 est pré­ci­sé­ment l’accueil des per­sonnes et de leur style de vie : « Com­ment créer des espaces dans les­quels ceux qui se sentent bles­sés par l’Église et mal accueillis par la com­mu­nau­té puissent se sen­tir recon­nus, accueillis, non jugés et libres de poser des ques­tions ?À la lumière de l’exhortation apos­to­lique post-syno­dale Amo­ris lae­ti­tia, quelles mesures concrètes sont-elles néces­saires pour atteindre les per­sonnes qui se sentent exclues de l’Église en rai­son de leur affec­ti­vi­té et de leur sexua­li­té (par exemple, les divor­cés rema­riés, les per­sonnes vivant dans des mariages poly­games, les per­sonnes LGBTQ+, etc.) ? »

Pour inclure authen­ti­que­ment tout le monde, dit suc­cinc­te­ment l’Ins­tru­men­tum labo­ris (n. 27), « il est néces­saire d’entrer dans le mys­tère du Christ, de se lais­ser for­mer et trans­for­mer par la manière dont il a vécu le rap­port entre amour et véri­té ». L’inclusion rem­place la conver­sion. Il semble qu’il n’y ait plus besoin d’abandonner le péché et de reve­nir au Christ avec une vie nou­velle et pure, libé­rée de l’immoralité, de l’impudicité et de l’idolâtrie. Au nom d’une tente large et accueillante, on finit par accep­ter le pécheur avec son péché et par faire de l’acceptation et de l’inclu­sion du péché la nou­velle vision syno­dale. N’y aura-t-il plus place pour Dieu, pour la sain­te­té en tant que vie nou­velle dans le Christ ? Dans l’un de ses der­niers écrits, peu avant sa mort, le regret­té car­di­nal George Pell a dénon­cé en termes très clairs cette manœuvre syno­dale comme un « cau­che­mar toxique » , l’effluve d’une bonne volon­té qui sent plu­tôt le Nou­vel Âge, écrit dans un “jar­gon néo-mar­xiste” »  et « hos­tile à la Tra­di­tion apos­to­lique[9] ».

Nous avons par­lé pré­cé­dem­ment d’un Geist qui erre et vit dia­lec­ti­que­ment dans, et à tra­vers ce synode. Nous avons éga­le­ment men­tion­né le pro­ces­sus dia­lec­tique d’un en-soi, d’un hors de soi et d’un en-soi pour soi. Et ce n’est pas pour rien. La men­ta­li­té syno­dale invoque sou­vent l’ « Esprit », déli­bé­ré­ment lais­sé sans adjec­tif, au nom duquel on peut véri­fier le chan­ge­ment, qui est une confron­ta­tion à la diver­si­té, avec sa néga­tion, pour la sub­su­mer ensuite en soi dans un moment d’élaboration de cette diver­si­té, mou­ve­ment dans lequel il cesse d’être tel et devient plu­tôt conscience de soi du sujet qu’est l’Esprit, esprit syno­dal qui res­semble davan­tage au Geist de Hegel qu’à l’Esprit divin. L’Ins­tru­men­tum labo­ris énonce ain­si au numé­ro 25 : « C’est pour­quoi l’Église syno­dale favo­rise le pas­sage du “je” au “nous”, car elle consti­tue un espace dans lequel résonne l’appel à être membres d’un corps qui valo­rise la diver­si­té, mais est ren­du un par l’unique Esprit » .

Il semble très clair que ce qui est impli­qué ici est un chan­ge­ment dia­lec­tique du « je »  en lui-même, au « je »  deve­nant conscient de lui-même en valo­ri­sant la diver­si­té, qui est l’autre de lui-même. Pour Hegel[10], le moment dia­lec­tique est néces­saire pour que la conscience devienne conscience de soi, c’est-à-dire conscience non seule­ment de moi-même, mais aus­si de ce qui est autre que moi et qui finit par faire par­tie de moi, dans un cadre où le ration­nel est réel et vice ver­sa. Cela se com­prend comme une guerre à mort, dans une logique du « maître et de l’esclave »,  entre le moi inté­rieur et le moi exté­rieur. C’est la logique de deux oppo­sés qui se font face, s’affrontent, mais en fin de compte les deux sont néces­saires parce que l’un sou­tient l’autre. Dans le com­bat, l’un gagne, mais si l’autre n’était pas là, il n’y aurait pas de com­bat, il n’y aurait pas de vie de l’esprit. Il faut donc dépas­ser la néga­tion (l’opposition,), par sa néga­tion pour arri­ver à la posi­tion, à la véri­table affir­ma­tion. L’esprit, appe­lé à deve­nir abso­lu, est la conscience qui sait que la réa­li­té est un pro­duit de la rai­son ; tant que toute réa­li­té, autre que le sujet connais­sant, ne sera pas sub­su­mée dans la posi­tion de l’esprit, il y aura tou­jours l’indispensable dia­lec­tique des contraires. Par­mi les contraires, il y en a d’excellents : Dieu et sa néga­tion ; la grâce et le péché ; la véri­té et le men­songe. En cela, Hegel est très dépen­dant de Luther, comme il le confesse lui-même[11]. C’est en effet Luther qui met en place le pro­ces­sus dia­lec­tique comme moyen d’accéder au mys­tère de l’impénétrabilité de Dieu, après avoir nié la liber­té de l’homme[12]. Pour le réfor­ma­teur alle­mand, Dieu n’est connais­sable que sub spe­cie contra­ria. C’est en se dres­sant contre lui-même, en deve­nant homme et en mou­rant sur la croix, que Dieu se récon­ci­lie avec lui-même et que l’homme est rache­té. Dieu assume le péché en lui-même afin de le sur­mon­ter au moment de la syn­thèse, le salut. Telle est la seule façon d’expliquer com­ment il est pos­sible de croire en un Dieu qui sauve et qui damne, dit Luther, qui uti­lise la misé­ri­corde et est prêt à la colère qui détruit. Le néga­tif, le péché, réside en effet en Dieu et est aus­si néces­saire que l’incarnation et la rédemp­tion elles-mêmes. Ce n’est que par l’Auf­he­bung de la contra­dic­tion que l’on par­vient à la véri­té. Cela explique éga­le­ment pour­quoi le pon­ti­fi­cat de Fran­çois com­porte une grande part de luthé­ra­nisme[13].

Tout cela tra­duit en termes syno­daux nous dit que l’autre de moi, c’est-à-dire celui qui a une autre façon de pen­ser et une autre façon de vivre et qui veut les pré­ser­ver en tant que telles, est à l’intérieur de moi, devient un nous par son accueil dia­lec­tique. Le péché est néces­saire pour qu’il y ait la grâce. Ce n’est que par la néga­tion de la néga­tion que l’on par­vient à l’affirmation, à la posi­tion. C’est-à-dire que ce n’est que par la néga­tion (dia­lec­tique) du péché que l’on obtient la grâce. C’est pour­quoi cha­cun doit être accep­té avec son péché. Si l’Église n’est pas contre­dite par ce qui est dif­fé­rent d’elle, elle ne revient pas à elle-même avec une conscience claire de ce qu’elle est et de ce qu’elle doit être.

Il y a cepen­dant un pro­blème sous-jacent qui demeure. Chez Hegel, l’esprit est appe­lé à s’affirmer en trans­cen­dant tous les moments his­to­riques et cultu­rels infé­rieurs. Si main­te­nant le véri­table Geist de la situa­tion, qui ne peut cer­tai­ne­ment pas être l’Esprit Saint, est, comme il semble, le synode lui-même – toute l’Église est appe­lée à deve­nir synode – alors l’esprit abso­lu est le synode abso­lu. Mais s’il en était ain­si, nous aurions créé une nou­velle église, à savoir le nou­veau synode, et par consé­quent nous arri­ve­rions, dans un ave­nir non loin­tain, à croire au synode plus qu’à l’Église, au monde et à l’homme plus qu’à Dieu.

[1]. Fran­çois, Dis­cours à l’occasion du 50e anni­ver­saire de l’institution du Synode des évêques, 17 octobre 2015, AAS 107 (2015), p. 1142.

[2]. Le sen­sus fidei inter­dit de sépa­rer de manière rigide l’Eccle­sia docens et l’Eccle­sia dis­cens, dès lors que le Trou­peau pos­sède un « flair » pour dis­cer­ner les nou­velles voies que le Sei­gneur ouvre à l’Église (ibid, p. 1140).

[3]. Cf. Fran­çois, Dis­cours à la délé­ga­tion œcu­mé­nique du Patriar­cat e Constan­ti­nople, 27 juin 2015, ibid., p. 1144.

[4]. Cf. Fran­çois, Dis­cours à l’occasion du 50e anni­ver­saire de l’institution du Synode des évêques, ibid, p. 1143.

[5]. Cf. S.M. Lan­zet­ta, Il Vati­ca­no II un conci­lio pas­to­rale. Erme­neu­ti­ca delle dot­trine conci­lia­ri, Can­ta­gal­li, Sienne, 2014, pp. 151–158.

[6]. Ver­sion digi­tale de ce docu­ment dis­po­nible sur www.synod.va

[7]. Docu­ment éga­le­ment dis­po­nible en ver­sion digi­tale sur www.synod.va

[8]. Cf.  J. Moons, « Papa Fran­ces­co, lo Spi­ri­to San­to e la sino­da­li­tà. Ver­so una ricon­fi­gu­ra­zione pneu­ma­to­lo­gi­ca del­la Chie­sa », dans La Civil­tà Cat­to­li­ca n. 4152 (17 juin/1er juillet 2023), pp. 589–599.

[9]. L’article a été publié en anglais dans The Spec­ta­tor du 11 jan­vier 2023, sous le titre « The Catho­lic Church must free itself from the toxic night­mare ». Ver­sion digi­tale dis­po­nible sur le site de la revue, www.spectator.co.uk

[10]. Voir en par­ti­cu­lier sa Phé­no­mé­no­lo­gie de l’Esprit.

[11]. Hegel écrit : « Je suis luthé­rien, et la phi­lo­so­phie a ren­for­cé dès le début mon luthé­ra­nisme » (Lettre au théo­lo­gien pié­tiste Frie­drich August Tho­luck, 3 juillet 1826, dans Briefe IV, 29. Pour une ana­lyse de la dépen­dance de Hegel envers Luther, voir en par­ti­cu­lier Alma von Stock­hau­sen, Der Geist im Wil­ders­pruch. Von Luther zu Hegel, Gus­tav-Sie­werth-Aka­de­mie, Weil­heim-Bier­bron­nen, 2003.

[12]. Je ren­voie à mon essai : S.M. Lan­zet­ta, « Mar­tin Lute­ro 500 anni dopo : pro­fe­ta o revo­lu­zio­na­rio ? Pun­ti-chiave di un pen­sie­ro sor­pren­den­te­mente attuale », Fides Catho­li­ca 2 (2017), pp. 359–376.

[13]. J’ai exa­mi­né cet aspect, qui est comme un « fil rouge », dans le livre Super hanc petram. Il Papa e la Chie­sa in un ora dram­ma­ti­ca del­la sto­ria (Fidu­cia, Rome, 2022).

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