Revue de réflexion politique et religieuse.

Lectures : Pie XII et le IIIe Reich

Article publié le 10 Déc 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Autour de Pier Luigi Guiducci, Il Terzo Reich contro Pio XII. Papa Pacelli nei documenti nazisti, Edizioni San Paolo, Cinisello Balsamo, 2013, 376 p., 18 €.

La guerre a toujours mis à l’épreuve le chrétien, la foi étant vue comme pacifique et source de communion avec Dieu et les hommes. A plus forte raison dans le cas de la guerre idéologique qui a ensanglanté une bonne partie du siècle précédent, d’autant plus qu’on a écrit abondamment, sans doute trop, sur la position d’extrême faiblesse, non pas morale, mais politique,  des Eglises chrétiennes au cours des deux grands conflits mondiaux. Et en particulier sur la terrible question de l’Holocauste. Certains historiens s’interrogent encore, avec des intentions polémiques, sur le prétendu « silence » de Pie XII au sujet des persécutions nazie et accessoirement fasciste à l’encontre des juifs. En réalité, et là se découvre la mauvaise foi d’une certaine historiographie, les douze tomes des Actes et documents du Saint Siège relatifs à la seconde guerre mondiale, publiés dans les années 1970, prouvent abondamment le contraire, c’est-à-dire démontrent les efforts notables du pape Pacelli, pour, dans l’ordre, maintenir la paix, limiter les hostilités, et adoucir le sort de toutes les victimes, juifs inclus.
Il s’agit d’une masse indispensable à la disposition de tout historien sérieux et des lecteurs cultivés désireux de dépasser les polémiques purement politiques. C’est l’« œuvre monumentale », à laquelle se réfère le P. Gumpel, s.j., dans la dense préface d’un livre de Pier Luigi Guiducci, professeur d’histoire de l’Eglise à l’Université pontificale du Latran et à l’Université salésienne : Il Terzo Reich contro Pio XII. Papa Pacelli nei documenti nazisti1 . Pourquoi parler spécialement de ce livre ? Parce que, au-delà du titre, l’historien romain, qui a mené de longues recherches dans les principales archives européennes, nous explique pourquoi la force morale très grande de Pie XII ne pouvait pas se transformer en force politique. En premier lieu, parce que Pie XII ne disposait pas d’armes ; en second lieu, parce que son « abstention » était recherchée et voulue au nom de l’Evangile. L’Eglise catholique a fait tout ce qu’elle a pu dans une situation très délicate, en tâchant d’agir au milieu d’adversaires, ce que prouvent bien les documents publiés dans le livre. Nous parlons d’un contexte politique dans lequel le pape était jugé être, jusqu’à la fin de ses années allemandes, un ennemi absolu du Reich, bien différent de l’ami des nazis que certains prétendent.
La question, évidemment, renvoie au très violent esprit antichrétien, débordant dans le paganisme, qui imprégnait la doctrine national-socialiste : sa haine pour la foi elle-même dépassait, bien qu’elle l’englobât férocement, la seule personne de Pie XII. Celui-ci, pasteur désarmé mais fin diplomate, fit tout pour éviter que ne sombre la barque catholique, à bord de laquelle il fit monter des membres d’autres religions, juifs inclus. Dans ce livre, comme exemple à faire froid dans le dos du climat de ces années-là, on trouve, parmi beaucoup de documents cités, un entretien entre Hitler et l’un de ses collaborateurs, au lendemain de la chute de Mussolini :
Hitler : « Il faut rendre le coup, et le rendre en faisant en sorte de capturer le gouvernement Badoglio au complet »
Hewel : « Devons-nous communiquer ou pas que les issues du Vatican seront bloquées ? »
Hitler : « Pour moi, c’est pareil, moi le Vatican, je l’occupe tout de suite. Vous croyez peut-être que le Vatican m’en impose ? Nous l’occuperons immédiatement : il y a à l’intérieur le corps diplomatique au complet, mais je m’en moque, plus tard nous présenterons nos excuses. La bande est là à l’intérieur, et nous la ferons sortir, cette bande de cochons ! » (cité p. 295)
En somme, comme l’a dit même un critique sans bienveillance tel que John S. Conway, dans son livre The Nazi persecution of the Churches 1933-45 (Londres, 1968 ; trad. française La persécution nazie des Eglises, 19331945, France-Empire, 1969), il existait déjà à l’époque des preuves suffisantes permettant de penser que si le pape avait protesté avec plus de vigueur, et pas seulement en faveur des juifs, la rétorsion n’aurait pas seulement visé l’Eglise catholique mais toutes les victimes qu’il tentait de protéger. En somme, le pape, pris dans les spires d’un gigantesque serpent à deux têtes (national-socialisme à l’Ouest, communisme à l’Est) choisit, si l’on nous pardonne cette simplification, le moindre mal. Ou si l’on préfère, la voie de la prudence politique, sans cependant jamais renoncer à l’universalité de sa mission pastorale. C’est ce que prouvent les témoignages des nombreux juifs courageusement sauvés par des prêtres catholiques avec l’accord du pape, grâce à l’asile qui leur était accordé et à de nombreux nouveaux documents d’identité. On pourrait parler à ce sujet, pour reprendre une expression heureuse de Reinhold Niebuhr, de réalisme politique chrétien, dont le pape Pacelli fut un champion éclatant.
Quelles sont les conclusions du professeur Guiducci ? « Le pape Pacelli […] est resté pour le Troisième Reich, une personne à éliminer. Il a été vu ainsi. L’exécution finale a seulement été retardée à cause des affaires de la guerre, mais n’a jamais été abandonnée. Dans l’esprit d’Hitler, il ne pouvait y avoir à l’avenir ni une Eglise ni un pape, ni une hiérarchie ecclésiale. Tout devait être ramené à une unique expression religieuse interne au régime et contrôlée par lui. En abolissant une partie des Ecritures, en célébrant un Christ aryen, en supprimant le magistère pontifical et les sacrements, en annulant les fonctions religieuses et les pratiques de piété, on serait arrivé – dans la pensée du dictateur – à la renaissance d’une grande nation rendue forte par le mythe de la race et du sang. De nouveaux surhommes auraient anéanti pour toujours l’image «perdante» du Crucifix catholique. Ce n’était qu’une question de temps. Il n’en fut pas ainsi. » (p. 331)
Il s’agit en définitive d’un excellent livre, entre autres, bien écrit. Les pages sur la rafle des juifs de Rome sont à la fois documentées et touchantes. Un bon exemple – et cas d’anthologie – de science historique capable d’expliquer, et, quand il le faut, d’avertir, surtout les jeunes générations.

  1. . Edizioni San Paolo, Cinisello Balsamo, 2013, 376 p., 18 €. []

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