Revue de réflexion politique et religieuse.

Le mal et son châtiment. Rappel de quelques vérités élémentaires

Article publié le 20 Mai 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La notion de châtiment providentiel est rejetée par un néo-christianisme qui a troqué la théologie de l’histoire pour le mythe moderne du progrès. Elle est pourtant le passage obligé du renouveau si les hommes refusent de changer leur conduite mauvaise.

[note : cet article est paru dans le n. 77 de catholica, p. 51-63]
nous reproduisons ici, en traduction effectuée par nos soins, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur, le chapitre X d’un livre intitulé Politica e religione. Saggio di teologia della storia (Antonio Pellicani, Rome, octobre 2001), dont une édition française est d’autre part attendue. L’auteur en est Paolo Pasqualucci, ancien professeur de philosophie du droit à l’université de Pérouse, spécialiste de la pensée politique et religieuse moderne, en particulier de Hobbes. Il aborde ici un thème perdu de vue en raison de la crise de la théologie post-conciliaire, peu encline à s’attarder sur les vérités susceptibles de déplaire à un « monde » qui se complaît dans ses illusions. « Ils disent aux voyants : ‘‘Ne voyez point , et aux prophètes : ‘‘Ne nous prophétisez pas la vérité, dites-nous des choses agréables, prophétisez des illusions ! » (Is 30, 10).
Dépérissement ou éclipse ? En posant cette question à propos des valeurs traditionnelles il y a exactement trente ans, Ugo Spirito concevait le dépérissement d’un monde en termes historicistes et idéalistes, comme un passage à des valeurs et des idéaux « plus compréhensifs et vraiment universels » ; tandis que Del Noce soutenait que la réalité d’alors manifestait « l’inversion de toutes les valeurs » (une véritable Umwertung), non pas pour être ramenées à leur essence ou conservées sous « une forme supérieure », mais pour être tout simplement niées et détruites1 . Ce qui s’est passé depuis lors semble bien avoir donné raison à Del Noce. On était au début de la domination des sous-cultures, domination qui se profilait avec la « révolution sexuelle » des années soixante, la culture hippie et celle de la drogue. On peut dire que nous vivons aujourd’hui une crise de civilisation à laquelle cette inversion a donné l’impulsion décisive. Tous les signes s’y rencontrent d’une maladie mortelle qui touche jusqu’à la nature. Alors, quel sera l’avenir ? Avant de répondre, nous voudrions prolonger une réflexion sur la décadence actuelle, qui paraît être l’inévitable conséquence de la victoire remportée par la Politique moderne sur la religion catholique, par le culte de l’homme sur le culte dû à Dieu, en cherchant, comme l’ont fait en leur temps Spirito et Del Noce, à comprendre le phénomène en le replaçant dans une perspective plus élevée.
1. Ce point de vue plus élevé est double : c’est celui de la philosophie et de la théologie de l’histoire. Comme on le sait, toutes les philosophies de l’histoire, produits typiques de la pensée moderne, de l’immanentisme philosophique, conçoivent un développement de l’humanité en trois époques : Antiquité, Moyen Age et Epoque moderne (ou « germanique », selon Hegel, parce que commencée avec la revendication luthérienne de la liberté de l’esprit) ; états théologique, métaphysique, positif du genre humain ; modes de production antique, féodal, moderne ou capitaliste, qui devait s’achever dans le communisme, grâce à une autre triade, en termes de classes : noblesse féodale, bourgeoisie, prolétariat. Mais ces schémas ternaires dérivent-ils de la réalité effective du développement historique ou bien d’une surimpression sur celle-ci, mutatis mutandis, de la doctrine des trois âges du monde — du Père, du Fils, de l’Esprit — élaborée par Joachim de Flore ?2  Dans l’un et l’autre cas, comme pour la théologie politique, il s’agit de la sécularisation d’une mauvaise théologie, puisque la pensée de Joachim de Flore a été condamnée par l’Eglise pour ses évidentes déviations doctrinales.
La localisation de l’époque moderne et contemporaine en troisième position semble justifiée par le fait chronologique de venir après l’Antiquité et le Moyen Age. Toutefois on tend à donner à cette troisième époque une signification finale et définitive, parce que l’on ne peut admettre que les valeurs de l’Homme qu’elle incarne puissent périr. En d’autres termes, on n’admet pas l’idée d’un retour en arrière et d’une possible revanche du catholicisme. La victoire de l’Idée d’Humanité sur la Révélation est tenue pour définitive. Comme elle ne croit pas à la vérité révélée, la philosophie de l’histoire comprend la religion comme la manifestation de l’Esprit ou de rapports objectifs déterminés, sociaux ou de production, par conséquent toujours comme expression, mode d’être, projection des sentiments ou aspirations de l’homme. Pour cette raison, la civilisation chrétienne du passé, ce monde entièrement fondé sur les valeurs du catholicisme, relégué dans l’époque du milieu et dénigré de toutes les façons, apparaît comme un phénomène historique comme les autres, caduc et transitoire comme toutes les manifestations de l’esprit ou du système impersonnel des rapports sociaux qui ont tenu le haut du pavé au cours de la troisième époque, celle qui se considère comme terminale parce qu’elle représente l’émancipation de la raison de toute transcendance et donc du principe d’autorité, dans tous les domaines et pour tous. Bien que les religions historiques survivent, on pense avoir clos les comptes non seulement avec le catholicisme mais avec la religion en général, acceptée uniquement pour sa dimension « sociale » et « humaine », réduite à la bienfaisance et à l’entraide, trouvant son essence ultime (croit-on) dans le culte de l’Humanité. Même les utopies mazziniennes sur la Troisième Rome, celle du « peuple », capitale de l’Humanité, entrent, comme on l’a vu, dans cette Weltanschauung : la « troisième Rome » devait supplanter pour toujours la seconde, celle du pape, et s’ériger en symbole de l’Ere Nouvelle. L’Eglise devait se dissoudre dans l’Humanité.
Mais l’existence de l’époque actuelle au troisième rang de la succession du développement historique n’est telle que si l’on croit à l’existence des deux autres époques, autrement dit si l’on considère l’époque chrétienne comme quelque chose qui est né puis est mort, comme une réalité historique finie, intermédiaire, qui ne fait que survivre dans des formes secondaires au cours de la troisième et dernière époque qu’est l’Ere Nouvelle. Du point de vue d’une théologie correcte de l’histoire, correcte parce qu’elle explicite le lien entre l’histoire et le Dieu vivant, seul véritable objet de la théologie telle qu’elle commence à apparaître avec saint Augustin, l’histoire ne peut être subdivisée en véritables époques, encore moins si elles se déclassent l’une l’autre : elle ne le peut pas, parce qu’elle est manifestement dominée par le dualisme de la cité terrestre et de la cité céleste, en lutte mutuelle perpétuelle jusqu’à la Parousie du Verbe Incarné. Le domaine de la cité céleste, d’un côté, coïncide avec la cité terrestre, et d’un autre côté, la dépasse dans la mesure où l’Eglise se forme lentement comme le bon grain au milieu de l’ivraie de ce monde, et au-delà avec l’aide du Saint-Esprit. Elle est l’Eglise militante et le Royaume de Dieu qui commence déjà à se réaliser partiellement en elle sur la terre, dans la lutte spirituelle continuelle que les croyants doivent livrer contre eux-mêmes et contre le monde, contre la cité terrestre. Cette phase terrestre de la cité céleste est la phase transitoire de formation et de développement du Royaume de Dieu en ce monde, au cours de laquelle Dieu s’adresse au libre arbitre de l’homme, par les invitations de sa Grâce, pour son salut. Cette phase se conclura dans la dimension ultraterrestre définitive, irréversible, du Royaume de Dieu, après le Jugement universel (Mt 13, 40-43).

  1. . Ugo Spirito, Augusto Del Noce, Tramonto o eclissi dei valori tradizionali ?, Rusconi, Milan, 1971. Huizinga avait déjà de son côté donné de très fines observations sur la décadence de notre civilisation, dans son essai bien connu sur la crise de la civilisation (édition française : Incertitudes. Essai de diagnostic du mal dont souffre notre temps, Médicis, 1946). Il dénonçait alors « la démence immanente de l’heure présente », utilisant pour cela le concept de « barbarisation » lancé par Ortega y Gasset. A cause de l’éthique sexuelle toujours plus libre et désormais « déliée de toute norme religieuse », il voyait déjà se profiler une « dégénérescence sexuelle » qui conduirait la société « à la destruction ». La responsabilité de la culture était grave, depuis celle des philosophes qui déniaient « tout fondement à la morale » aux systèmes d’origine marxiste et freudienne qui enseignaient « la relativité de la morale », tandis que la littérature, échappant à toute censure, pouvait déjà depuis longtemps « tout se permettre », corrompant le public « par d’extraordinaires excès de licence et d’immoralité ». La conscience morale s’était obscurcie au point qu’elle « ne distinguait plus qu’à grand peine le bien du mal ». Huizinga aspirait en conséquence à une « catharsis », une « purification intérieure » de tout l’individu (op. cit., passim). L’homme décadent tel que le présentait l’historien hollandais était l’homme-masse déjà mis à nu dans toute sa misère morale par Ortega y Gasset dans La Rebelión de las masas (1929), l’individu qui « n’a que des appétits, qui croit qu’il ne possède que des droits et ne croit avoir aucune obligation », motif pour lequel « la masse en révolte a perdu toute capacité de religion et de connaissance » (op. cit., passim). []
  2. . Karl Löwith a insisté sur ce point dans Weltgeschichte und Heilsgeschehen : zur Kritik der Geschichtsphilosophie (trad. italienne : Significato e fine della storia, ed. di Comunità, Milan, 1963, pp. 171-183 et 237-242). []

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