Revue de réflexion politique et religieuse.

Uni­té ita­lienne : his­toire et contro­verses

Article publié le 9 Déc 2014 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Le pro­fes­seur Pao­lo Pas­qua­luc­ci, dont on a eu l’occasion de lire plu­sieurs articles dans cette revue ((. « Le mal et son châ­ti­ment » (n. 77, automne 2002) ; « Gio­van­ni Gen­tile et l’encyclique Pas­cen­di » (n. 96, été 2007) ; « Her­mé­neu­tique de la conti­nui­té, ou conti­nui­té de la doc­trine ? Remarques de méthode » (n. 100, été 2008). Phi­lo­sophe du droit, méta­phy­si­cien, P. Pas­qua­luc­ci est éga­le­ment auteur de nom­breux ouvrages rela­tifs à la situa­tion de l’Eglise post­con­ci­liaire, dont tout der­niè­re­ment Unam Sanc­tam (Sol­fa­nel­li, Chie­ti, 2013).)) , a publié en avril 2013 un petit ouvrage inti­tu­lé Uni­ta e cat­to­li­ca ((. Uni­ta e cat­to­li­ca. L’istanza eti­ca del Risor­gi­men­to e il rin­no­va­men­to dell’Unità d’Italia [Une et catho­lique. L’exigence éthique du Risor­gi­men­to et le renou­veau de l’unité ita­lienne], Edi­zio­ni Nuo­va Cultu­ra, Rome, avril 2013, 100 p., 11 €. L’ouvrage a été publié avec le sou­tien de la Fon­da­tion Ugo Spi­ri­to e Ren­zo De Felice. ))  dans lequel il pré­sen­tait une sorte de plai­doyer his­to­rique en faveur de l’unité ita­lienne, dont on venait de célé­brer le cent-cin­quan­tième anni­ver­saire (1861–2011). Pour­quoi un plai­doyer ? Parce que l’unité de l’Etat ita­lien, déjà for­te­ment mal­me­née par la chro­ni­ci­té du mal­go­ver­no, se voit mise en cause sous l’effet d’une étrange alliance entre les forces poli­tiques cen­tri­fuges, la Ligue du Nord prin­ci­pa­le­ment, et cer­tains petits groupes catho­liques ber­çant l’idée d’un retour à la frag­men­ta­tion anté­rieure par hos­ti­li­té à un Etat né sous les aus­pices de la haine maçon­nique à l’endroit du pape et du catho­li­cisme en géné­ral. Cette thèse est notam­ment appuyée par une his­to­rienne, Ange­la Pel­lic­cia­ri, qui a consa­cré une série de livres au Risor­gi­men­to, moda­li­té ita­lienne du « réveil des peuples » au XIXe siècle ((. Cf. entre autres : Risor­gi­men­to da ris­cri­vere (Ares, Milan, 1998), L’altro Risor­gi­men­to (Piemme, Casale Mon­fer­ra­to, 2000), I papi e la mas­so­ne­ria (Ares, 2007), Risor­gi­men­to anti­cat­to­li­co (Piemme, 2004). )) .
Pao­lo Pas­qua­luc­ci, sans prendre le contre-pied de cette ana­lyse, et notam­ment sans nier le carac­tère anti­ca­tho­lique de la plu­part des meneurs de la lutte pour l’unification ita­lienne, s’est effor­cé de dis­tin­guer entre la réa­li­sa­tion d’une uni­té qu’il consi­dère comme un bien long­temps refu­sé aux Ita­liens, et la manière dont le pro­ces­sus a été conduit, en par­tie seule­ment, estime-t-il, par des enne­mis de la reli­gion. Par ailleurs il est impos­sible d’aborder aujourd’hui la ques­tion en met­tant entre paren­thèses les cin­quante années post­con­ci­liaires. A ce double point de vue, la posi­tion de Pao­lo Pas­qua­luc­ci est tout sauf confor­miste. Le texte qu’il nous a pro­po­sé reprend pour l’essentiel la démarche de son petit ouvrage. Nous le repro­dui­sons ci-après, d’autant plus volon­tiers que son objet est en rela­tion avec d’autres contri­bu­tions dans ce même numé­ro de la revue.
L’exposé, ou plu­tôt la thèse qui s’en dégage, invite au débat, dans la mesure où elle aborde une suite de faits sus­cep­tibles d’éventuelle dis­cus­sion, mais aus­si et sur­tout parce qu’elle sou­lève de nom­breuses ques­tions d’ordre plus géné­ral, théo­riques et his­to­riques, au-delà même du cas ita­lien. On peut men­tion­ner la nature de l’institution moderne qu’est l’appareil d’Etat, le lien, aujourd’hui bat­tu en brèche et néan­moins pro­blé­ma­tique, entre cette struc­ture poli­ti­co-admi­nis­tra­tive et la nation, la défi­ni­tion même de celle-ci en évi­tant les mor­telles équi­voques engen­drées par le coup d’audace de Sieyès – iden­ti­fiant « Nation » et Tiers Etat –, la légi­ti­mi­té ou non de toute « reli­gion civile », les condi­tions poli­tiques de la liber­té d’action de l’Eglise et le sta­tut par­ti­cu­lier de la Ville de Rome. Et d’un point de vue his­to­rique et socio­lo­gique, entre autres, les motifs du conser­va­tisme des papes, le rôle exact de la franc-maçon­ne­rie (hommes, thèmes et objec­tifs), ou encore la déter­mi­na­tion des inté­rêts de la bour­geoi­sie indus­trielle dans l’aspiration à l’unification de la pénin­sule ita­lique. L’idée même de nation ita­lienne est objet de doutes et de contro­verses ((. Cf. par exemple Man­lio Gra­zia­no, L’Italie, un Etat sans nation ? Géo­po­li­tique d’une iden­ti­té natio­nale incer­taine (Erès, Ramon­ville Saint-Agne, 2007). )) .
Toutes ces ques­tions, et le carac­tère tran­ché de la posi­tion adop­tée par Pao­lo Pas­qua­luc­ci devraient sus­ci­ter de fruc­tueuses dis­cus­sions.

Les der­nières décen­nies ont connu un fort affai­blis­se­ment des liens uni­taires dans dif­fé­rents pays euro­péens, spé­cia­le­ment en Bel­gique, en Espagne, au Royaume-Uni et en Ita­lie, sous la pous­sée cen­tri­fuge des mou­ve­ments régio­na­listes et autres ligues sépa­ra­tistes, de l’ultralaïque Union euro­péenne, et de la « glo­ba­li­sa­tion ». Paral­lè­le­ment, en Ita­lie, on a assis­té sur le plan cultu­rel à la reprise de la polé­mique catho­lique contre le Risor­gi­men­to et l’Unité, avec l’intervention média­tique inat­ten­due des héri­tiers de l’ultramontanisme, du légi­ti­misme et des par­ti­sans des Bour­bons de jadis. Cepen­dant une telle polé­mique, qui contri­bue beau­coup à l’actuelle dérive antiu­ni­taire dans la mesure où elle recoupe la bruyante sub­cul­ture leghiste (celle-là même des gro­tesques céré­mo­nies au « dieu Pô » et des non moins ridi­cules « ker­messes cel­tiques »), n’a pas appor­té d’éléments vrai­ment nou­veaux dans le débat sur le Risor­gi­men­to. Par­tiale et repo­sant sur des idées pré­con­çues, on ne voit pas com­ment elle pour­rait poser les bases d’un renou­vel­le­ment de la pen­sée poli­tique ita­lienne et moins encore ouvrir la route à une nou­velle manière de com­prendre l’unité de la Pénin­sule, plus équi­li­brée et capable de répondre aux graves défis du pré­sent. Cette polé­mique recourt à un lan­gage extrê­me­ment violent et donne une image presque tou­jours mythique sinon légen­daire des anciens Etats pon­ti­fi­caux, un âge d’or qu’il fau­drait de quelque façon réta­blir moyen­nant une future dis­lo­ca­tion de l’Etat uni­taire (comme l’a rele­vé le jour­na­liste Ernes­to Gal­li del­la Log­gia).
Les écri­vains antiu­ni­taires voient donc avec faveur se ren­for­cer les auto­no­mies régio­nales intro­duites en Ita­lie par la consti­tu­tion de la répu­blique « anti­fas­ciste », puisqu’elles sont capables de por­ter atteinte à l’unité du pays. En favo­ri­sant le régio­na­lisme domi­nant, les nou­veaux papa­li­ni [par­ti­sans du pou­voir tem­po­rel du pape] et autres néo­lé­gi­ti­mistes ne se rendent évi­dem­ment pas compte que le retour au pas­sé com­por­te­rait (déjà en voit-on les signes) le retour aux divi­sions, aux haines, aux luttes de fac­tions, à ce par­ti­cu­la­risme mes­quin et obtus qui a beau­coup nui à l’Italie, for­mant la prin­ci­pale com­po­sante néga­tive de son his­toire, dès la crise finale de l’empire romain d’Occident.
Pour ce qui concerne le pou­voir tem­po­rel des papes, contre les cou­rants anti­clé­ri­caux et anti­ca­tho­liques, aujourd’hui tou­jours plus forts au niveau inter­na­tio­nal, qui haïssent la papau­té et cherchent à délé­gi­ti­mer le catho­li­cisme, mon livre rap­pelle que le minus­cule Etat du Vati­can, créé en 1929 sur la base des accords entre Mus­so­li­ni et le Saint-Siège, est un véri­table Etat selon les cri­tères du droit inter­na­tio­nal. Il s’agit d’un Etat ecclé­sias­tique, donc sui gene­ris, mais pas pour autant dépour­vu des attri­buts de la sou­ve­rai­ne­té. Un Etat encla­vé dont la liber­té (en fonc­tion de l’« abso­lue et visible indé­pen­dance du Saint-Siège ») est garan­tie par l’Etat ita­lien et aus­si, en réa­li­té, par les catho­liques du monde entier. Cet Etat – c’est ce que je sou­tiens – pour­rait même dans l’avenir s’étendre légi­ti­me­ment et paci­fi­que­ment dans Rome et/ou aux alen­tours, selon les néces­si­tés d’organisation de l’Eglise.
Il est erro­né de cri­ti­quer l’existence même de ce pou­voir tem­po­rel comme s’il était incom­pa­tible avec la mis­sion divine de l’Eglise, qui consiste dans le salut des âmes. Ce pou­voir fut indis­pen­sable à l’Eglise dans l’anarchie san­glante qui domi­na en Ita­lie après la ter­rible Guerre Gothique (535–553) et l’invasion des Lom­bards qui a sui­vi (568). Et il en a été de même dans les siècles suc­ces­sifs. Les dures néces­si­tés de l’histoire for­cèrent la Papau­té à orga­ni­ser le Duché roma­no-byzan­tin (en pra­tique, tout le Latium), aban­don­né à lui-même, sous la forme d’un authen­tique Etat, avec ses armées et sa flotte, en uti­li­sant sur­tout les forces locales limi­tées ; forces que par­fois le pape en per­sonne mena à la bataille (comme par exemple le valeu­reux Romain Léon VIII, qui détrui­sit une flotte de pirates sar­ra­sins devant Monte Cir­ceo, en 877). L’anéantissement des Goths, fut cau­sée par la méga­lo­ma­nie de Jus­ti­nien, l’empereur d’Orient, qui vou­lait recon­qué­rir tout l’Occident sans en avoir les forces. Cela empê­cha l’Italie de suivre la même évo­lu­tion que la Gaule et l’Espagne, et de deve­nir un Etat uni­taire de sub­strat romain (c’est-à-dire ita­li­co-cel­tique) et ger­ma­nique, piste qui avait été enta­mée par Théo­do­ric le Grand, roi d’Italie. Les Goths, héré­tiques ariens à l’origine, étaient en passe de se conver­tir au catho­li­cisme et ce fait entraî­ne­ra leur assi­mi­la­tion. Ils tien­dront le pays dans une solide union monar­chique, à la dif­fé­rence des Lom­bards qui ne réus­si­ront jamais à occu­per l’Italie entière, bien qu’envahissant un pays en grande par­tie vide et rava­gé par les guerres pré­cé­dentes, déjà divi­sé par les Byzan­tins en duchés dotés d’une large auto­no­mie. C’est ain­si que s’établit, jusque dans les men­ta­li­tés, la funeste divi­sion de notre pays. Au cours de la guerre naquirent ain­si une Ita­lie gothique et une autre byzan­tine, qui enrô­laient les autoch­tones selon les néces­si­tés ; ensuite ce furent une Ita­lie byzan­tine et une autre lom­barde, faibles toutes les deux et tou­jours mutuel­le­ment hos­tiles. Entre les deux le Duché Romain ten­tait de s’en sor­tir, non sans dif­fi­cul­tés, sous la direc­tion de fait, puis de droit, du pape. Ces divi­sions prin­ci­pales sus­ci­taient à leur tour les divi­sions locales, comme les taches d’une peau de léo­pard. Dans une situa­tion de ce genre, pré­caire même du point de vue éco­no­mique, à la men­ta­li­té encore tri­bale des Lom­bards s’opposait la vision d’un empire consi­dé­rant l’Italie comme une simple pro­vince de fron­tière utile à sa défense et à exploi­ter au mieux ; on ne voit donc pas com­ment aurait pu se déve­lop­per le sens de l’Etat, de la loi, de l’unité et de l’indépendance, d’un orgueil natio­nal. En revanche com­men­cèrent à prendre racine cer­taines carences de fond du carac­tère natio­nal, que nous n’avons pas encore réus­si à vaincre après cent cin­quante années d’unité, ce qui est bien peu dans les presque trente siècles de notre longue his­toire : le par­ti­cu­la­risme, l’esprit de fac­tion, le manque de sens de l’Etat et de la dis­ci­pline, l’anarchie de fond, le com­plexe d’infériorité à l’égard des étran­gers, le manque de confiance en soi, l’aboulie.
Il est légi­time en revanche de cri­ti­quer la manière dont le pou­voir tem­po­rel de la papau­té a été com­pris dans le pas­sé, à savoir d’une façon trop poli­tique, trop pré­oc­cu­pée de voir com­pro­mise la liber­té d’action de l’Eglise au cas où l’Italie serait uni­fiée sous la forme d’un seul Etat. La papau­té n’aurait-elle pas dû en res­ter à l’originaire Duché romain, deve­nu Patri­moine de Saint-Pierre, sans cher­cher à s’étendre dans le reste de l’Italie cen­trale et méri­dio­nale, cou­pant ain­si en deux la Pénin­sule ? fuir une poli­tique qui dans les siècles l’avait plon­gée jusqu’au cou dans les inter­mi­nables conflits de la poli­tique ita­lienne et euro­péenne, avec pour grave consé­quence de don­ner une image néga­tive à la reli­gion elle-même ? res­ter dans le Patri­moine de Saint-Pierre ori­gi­nel, pré­exis­tant comme enti­té éta­tique avant même les dona­tions des rois francs, mal­heu­reu­se­ment deman­dées, comme cela semble être le cas, sur la base de la pseu­do-Dona­tion de Constan­tin, et pour le res­tant se confier à la Pro­vi­dence ? Ne serait-ce pas là ce qu’aurait dû être la direc­tion essen­tielle et constante ? De cette manière le pape aurait pu jouer au mieux son rôle d’arbitre impar­tial entre les princes chré­tiens, et ses appels à la lutte contre le féroce enva­his­seur musul­man (ces justes appels à la croi­sade que la hié­rar­chie paci­fiste, molle et men­ta­le­ment confuse d’aujourd’hui, se croit en devoir de renier) auraient eu une tout autre réso­nance.
Que le libé­ra­lisme ait réa­li­sé l’unité de l’Italie, cela a dépen­du de fac­teurs acci­den­tels. Il s’agissait de toute façon d’un libé­ra­lisme ani­mé de forts idéaux (la reli­gion de la Patrie, le sens de l’Etat, le désir de relè­ve­ment natio­nal, de construc­tion d’un Etat à la hau­teur des temps), de se battre et de prendre des risques, bien dif­fé­rent en cela du libé­ra­lisme hédo­niste et nihi­liste d’aujourd’hui, main­te­nant qu’a fini par y pré­va­loir le noyau véné­neux de l’idée moderne de liber­té : l’idée d’absence de toute contrainte oppo­sée à la libre déter­mi­na­tion de l’individu, l’anthropocentrisme radi­cal. Si l’Eglise ne s’y était pas oppo­sée durant tant de siècles, notre uni­té (enten­dons­nous, tou­jours res­pec­tueuse du Patri­moine de Saint-Pierre ori­gi­naire) aurait pu se réa­li­ser depuis bien plus long­temps, quand l’Europe était encore catho­lique.

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