Revue de réflexion politique et religieuse.

Un spectateur engagé du Modernisme : Mgr Eudoxe Irénée Mignot

Article publié le 1 Jan 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Celui qui fut évêque de Fréjus puis archevêque d’Albi a été tout à la fois un témoin privilégié et un acteur non négligeable de la crise moderniste. On a pu voir en lui un Newman français ou, et c’est sans doute une formule plus proche de la vérité, l’Erasme du Modernisme. Cependant, si Eudoxe-Irénée Mignot offre un bel exemple d’esprit curieux et d’amateur éclairé, il est très loin de l’érudition de ces deux humanistes. Mais l’intérêt de son oeuvre, de son action, de sa vie est ailleurs. Elles nous donnent de comprendre de l’intérieur les objectifs, les motivations, les enthousiasmes de ce vaste et divers mouvement dans l’Eglise que l’on appelle le Modernisme.

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 89, pp. 113–120]
Louis-Pierre Sardella a publié en octobre 2004 aux éditions du Cerf un impressionnant travail sous la forme d’une biographie intellectuelle de Mgr Eudoxe Irénée Mignot (1842-1928). Celui qui fut évêque de Fréjus puis archevêque d’Albi a été tout à la fois un témoin privilégié et un acteur non négligeable de la crise moderniste. On a pu voir en lui un Newman français ou, et c’est sans doute une formule plus proche de la vérité, l’Erasme du Modernisme. Cependant, si Eudoxe-Irénée Mignot offre un bel exemple d’esprit curieux et d’amateur éclairé, il est très loin de l’érudition de ces deux humanistes. Mais l’intérêt de son oeuvre, de son action, de sa vie est ailleurs. Elles nous donnent de comprendre de l’intérieur les objectifs, les motivations, les enthousiasmes de ce vaste et divers mouvement dans l’Eglise que l’on appelle le Modernisme.

Eudoxe Mignot, évêque

Il est sans doute utile de donner quelques jalons biographiques. Eudoxe Mignot est né le 20 septembre 1842 en Picardie, non loin de Saint-Quentin dans l’Aisne. Fils d’instituteur, il semble surtout avoir été influencé par sa mère, personnalité pieuse et exigeante — elle supporte difficilement la médiocrité ecclésiastique. Il sera aussi toute sa vie sensible à la dévotion de l’ancienne France telle qu’elle survit dans les campagnes d’alors. Plusieurs fois, il manifestera du regret devant l’abandon de la liturgie gallicane (celle de la cathédrale de Noyon) du plain-chant français et plus généralement des anciens usages ecclésiastiques dont le port du rabat (« la dernière des libertés gallicanes » déclare-t-il) auquel il sera fidèle toute sa vie. Son curé lui donne des cours de latin et de grec.
En quatrième, il entre au petit séminaire de Soissons, même s’il n’a pas encore ressenti un appel très clair au sacerdoce. Le 1er octobre 1860, il entre au séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux puis à Paris. Là un de ses directeurs, M. Le Hir l’initie aux questions de critique textuelle. Il subira aussi l’influence de M. Hogan, esprit érudit et critique qui enseigne à ses disciples à toujours examiner les sources du savoir théologique. Durant ses années d’étude, il lit l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne de John-Henry Newman ou encore la Vie de Jésus de Renan, qu’il cherche à réfuter. Lui-même sent les limites de l’exégèse qui lui est enseignée mais il n’est pas capable d’élaborer une méthode qui satisfasse aux exigences scientifiques contemporaines.
Il est ordonné prêtre à Arras le 15 septembre 1865. Il est d’abord nommé professeur au petit séminaire de Notre-Dame-de-Liesse (1865-1868), puis il sera vicaire à Saint-Quentin (1868-1871), desservant de Beaurevoir (1871-1875), aumônier de l’Hôtel-Dieu de Laon (1875-1878), curé-doyen de Coucy (1878-1883). Curé de la Fère, il est nommé en 1887 vicaire général. Cependant ces différents ministères lui laissent un temps suffisant pour compléter sa formation. Il étudie beaucoup en autodidacte et se passionne de manière privilégiée pour les questions bibliques. Durant l’été 1874, il fait un pèlerinage en Terre Sainte.
En 1890, une nouvelle étape décisive commence pour Eudoxe Mignot. Il est nommé évêque de Fréjus, puis, en février 1900, il devient archevêque d’Albi. Dès lors sa parole et ses écrits auront un écho important dans l’Eglise et dans la société. Il meurt le 18 mars 1918. Mgr Baudrillart, dans ses Carnets, note à la date du 19 mars de cette même année : « Mgr Mignot est mort, triste et chagrin ; il avait eu son heure et beaucoup avaient mis leur espoir dans ses tendances dites progressistes ». Le 24 août de la même année il rapporte toujours dans ses Carnets, le propos d’un ecclésiastique : « Il me dit que Mgr Mignot était bien amer à la fin de sa vie et qu’il tenait des propos troublants, par exemple sur la Providence ». Durant les deux décennies qui suivirent, la mémoire de l’archevêque d’Albi fut l’objet d’un grand débat. Il est vrai qu’il est le seul ecclésiastique dont Alfred Loisy dit du bien dans ses Mémoires (parus en 1931).
De fait, Mgr Mignot, même s’il a consacré plusieurs articles ou écrits aux grandes questions qui agitaient alors l’Eglise, semble surtout un témoin privilégié de la crise moderniste, en raison des amitiés, des liens et des contacts qu’il eut avec tout ce milieu.

Mgr Mignot et les tenants du Modernisme

Mgr Mignot a certainement rêvé d’être un homme d’influence. Il intègre donc très vite le petit groupe qui constituait alors ce qui semblait être à l’époque l’aile marchante de l’Eglise. Comme toute sa génération, il a vu éclore une nouvelle société qui semble tourner définitivement le dos à l’Ancien Régime, abattu politiquement moins d’un siècle avant. Mais Mignot est surtout sensible à l’aspect intellectuel de ce mouvement qui aboutit au scientisme et au rationalisme. Le savoir ecclésiastique est au coeur de la tourmente quoique le clergé ne semble pas en France suffisamment formé pour faire face aux remises en question et aux contestations de ce qui était tenu jusque-là pour certain. Après la tourmente révolutionnaire, il s’est agi de parer au plus pressé en constituant de nouvelles générations de pasteurs, capables de gouverner et d’enseigner et de refaire le réseau paroissial.
A la fin du XIXe siècle, certains ecclésiastiques et laïcs français sont surtout préoccupés par le retard pris par les sciences ecclésiastiques en matière d’exégèse, d’histoire ou de philosophie, face à la révolution intellectuelle d’Outre-Rhin. En avril 1888, l’abbé Mignot assiste à une conférence d’Alfred Loisy à l’occasion d’un congrès de savants catholiques. Le 22 novembre de la même année, il rencontre Friedrich von Hügel. On peut dire dès lors qu’il est en relation suivie avec deux acteurs essentiels de la crise moderniste.
Mais on voit aussi Mgr Mignot en contact avec Georges Tyrrell ou Hyacinthe Loyson. Il apparaît donc au coeur du système. Ce n’est certes pas un spécialiste des sciences historiques ou exégétiques mais un enthousiaste du renouveau intellectuel que tout ce petit groupe semble
promouvoir dans l’Eglise. Cependant cet enthousiasme sera vite tempéré par le fait que le prélat se sent très vite pris entre deux feux. Il est le témoin désolé ou mécontent de la réaction du Magistère, tant au point de vue disciplinaire que doctrinal. A l’automne 1893, à l’occasion de la visite ad limina, il peut s’entretenir avec Léon XIII de la question biblique. Il rédige même un mémoire sur la question. Il est cependant déçu par l’encyclique Providentissimus Deus qui cherche pourtant à relancer les études bibliques dans l’Eglise mais qui donne aussi des critères fermes d’interprétation théologique. Aussi, pour Mignot et ses amis, le pape semble « mettre sur le même pied les rationalistes incroyants et les critiques chrétiens » (Lettre au baron von Hügel, citée p. 244).
Quelques années plus tard, Mgr Mignot est reçu en audience par Pie X, alors que Loisy vient de publier trois livres (Autour d’un petit livre, une nouvelle édition de L’Evangile et l’Eglise et un commentaire de l’Evangile selon saint Jean). Il croit avoir obtenu que l’exégète ne soit pas directement condamné. L’entretien date du 13 décembre 1903, mais le 23 décembre un décret du Saint-Office condamne cinq ouvrages de Loisy. Même si Mignot fait des réserves sur certains aspects des ouvrages qui viennent d’être mis à l’Index — nous y reviendrons — il n’empêche qu’il soutiendra jusqu’aux limites du raisonnable celui qui n’allait pas tarder à quitter l’Eglise. Fidélité en amitié ou volonté de maintenir, quoiqu’il en coûte, un front commun contre « l’immobilisme des conservateurs » (p. 412, l’expression est de L.-P. Sardella) ?

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