Revue de réflexion politique et religieuse.

Le père de la société postmoderne

Article publié le 5 Juil 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Il pourrait être intéressant d’approfondir un point, celui du lien entre Sade et cet autre filon de la pensée moderne, l’utilitarisme, qui naît avec Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. A peu près à l’époque où Sade finissait sa vie dans un asile d’aliénés, ce nouveau courant de pensée apparaissait, venant prêter main forte au capitalisme naissant, à tel point qu’il en devint l’un des deux piliers, l’autre étant l’idée smithienne de la main invisible du marché, providentielle régulatrice des intérêts humains.

[cet article est paru dans catholica, n. 102, pp. 125-127]

Del Noce, Pasolini et Lasch l’avaient bien compris : le marquis Donatien-Alphonse-François de Sade est le père de la société postmoderne, dans laquelle la transgression est institutionnelle. Sade est la référence idéologique d’une sorte de nouvel Etat-providence, un Etat-jouissance dans lequel le rôle imparti à la force étatique est faible, mais où sont sacrifiés les partisans d’un univers pré-sadien dans lequel la personne n’était pas réduite à une marchandise — comme l’enseignaient, chacun à leur manière, Kant ou Rosmini. Pour Del Noce, Sade réduisait l’homme à une simple excroissance de la nature, pour Lasch, à une superstructure de la société de consommation, et pour Pasolini, à une manifestation du totalitarisme1 . Il existe donc une « Eglise de Sade », avec ses clercs et ses fidèles. Tous se rattachent à une certaine forme de collectivisme postmoderne, de communisme du désir et de situationnisme. Que l’on songe par exemple aux envolées oniriques d’un Toni Negri, accroché aux épaules de Spinoza, en (bonne ?) compagnie avec Bataille, Klossowski, Vaneigem, Deleuze ou Guattari, enseignant la libération totale du capital, y compris sexuel. De quelle manière exactement ? On ne le sait pas très bien, comme le montre par exemple le récent ouvrage de Paolo Mottana, Antipedagogie del piacere : Sade e Fourier (Franco Angeli, Rome-Milan, 2008), où il semble que Sade soit présenté comme une espèce d’obscur saint François : un prophète imprégné de vitalisme dionysiaque postmoderne, qui détruirait la personne pour mieux la sauver2 , suivant la vieille ritournelle marxiste du mal qui mène au bien. (Il est vrai que, au vu des résultats produits par une idéologie qui voulait réaliser le bien de la société à ce prix, il n’est plus possible d’y croire.)
Auteur d’ouvrages sur Marx, Maurice Blanchot, Roger Caillois, Giovanni Pozzi et Eric Voegelin, rédacteur de la revue Aut Aut, chercheur en philosophie à Milan, Riccardo De Benedetti vient d’écrire un livre qui va bien au-delà des intuitions de Del Noce, Pasolini et Lasch, ou qui, en tout cas, les éclaire d’un regard neuf : La Chiesa di Sade. Una devozione moderna (Medusa, Milan, 2008, 12 €). Laissons-lui d’emblée la parole : « Le programme du divin marquis s’est effectivement réalisé de diverses manières, il est devenu une forme de vie, un modèle de cité, perceptible, faisant l’objet dans plusieurs cas de revendications et présent lors de nombreuses négociations entre les parties les plus diverses de la société. En définitive, le sadisme s’est libéré de la camisole de force que lui avaient mise l’histoire et les vicissitudes de son créateur et s’est présenté sur la scène sociale et philosophique comme une option digne d’être examinée et retenue. Il est devenu une sorte d’instance légitime […] en mesure de prendre la parole et de se libérer de la malédiction des enfers des bibliothèques. […] Un Sade à la dimension d’un iPod, passé des pièces latérales de l’érudition vicieuse aux salons, aux media centers de nos maisons »…
Selon De Benedetti, le pont entre Sade et l’homme postmoderne aurait été construit dans le contexte d’un soixante-huitardisme situationniste qui « pouvait mobiliser tranquillement les instances sadiennes, ayant derrière lui la déconfiture définitive du nazisme et profitant de l’ample distance de sécurité qui était imposée vis-à-vis des analogies qui pouvaient encore troubler la générations des lecteurs ayant traversé les deux guerres mondiales. De plus, on pouvait sauter les pages les plus assommantes de Sade et l’aborder avec calme et un certain recul : un Sade prédigéré par les modulations savantes du français idiomatique parlé par les freudismes, par les marxismes, par les existentialismes de gauche qui ont participé, suivi et, dans un battement de cils, liquidé Mai 1968. »
Ce dernier passage est particulièrement important parce qu’il permet de comprendre que le vrai sujet n’est pas celui d’élever Sade au rang de prophète de l’idéologie de mai 1968 mais d’attribuer à Sade, comme le souligne Benedetti, le rôle d’initiateur d’une évolution-involution de mai 1968, de la libération politique (Marx et Lénine) à la libération sexuelle (Sade), évolution aujourd’hui traduite dans les lois et les coutumes produites par le « politiquement correct » grâce à la gauche postsoixante-huitarde.
L’Eglise sadienne, imprégnée de situationnisme, aurait dépassé son fondateur en participant à l’édification d’une société où la recherche du plaisir est érigée en système. Selon Benedetti, cette évolution a impliqué que la libération, théorisée par Sade et perfectionnée par les situationnismes, se transforme, du fait du « festin de pierre » capitaliste, en prison à ciel ouvert. L’auteur parle du « charnier des secrets sadiens, exposés finalement à la lumière du jour, ou peut-être directement dans les cotations en bourse des multinationales du divertissement ». Que l’on pense ici au tourisme de masse qui, souvent, corrompt et détruit, ou au tourisme sexuel fondé sur l’exploitation de misères inénarrables. Pensons aussi au commerce des organes, que certains voudraient rendre légal, ou à la bataille pour le suicide assisté.
Il pourrait être intéressant d’approfondir un point, celui du lien entre Sade et cet autre filon de la pensée moderne, l’utilitarisme, qui naît avec Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. A peu près à l’époque où Sade finissait sa vie dans un asile d’aliénés, ce nouveau courant de pensée apparaissait, venant prêter main forte au capitalisme naissant, à tel point qu’il en devint l’un des deux piliers, l’autre étant l’idée smithienne de la main invisible du marché, providentielle régulatrice des intérêts humains.
Sade et Bentham avaient en commun un certain matérialisme éclairé. Ils partageaient tous deux la vision d’un homme réduit à un faisceau de sensations, les mêmes que l’on peut éprouver devant un hot dog ou une minette siliconée. Pour eux deux, l’homme est un être jouisseur et le politique doit s’occuper de redistribuer équitablement le plaisir. C’est le fondement du principe de Bentham visant « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » de citoyens : objectif qui en soi n’est pas totalement faux, à condition d’admettre l’existence de valeurs qui transcendent l’homme, ce que Bentham et Sade refusaient. Mais derrière Bentham se profilait la force d’un certain capitalisme naissant, alors capable de rationaliser la recherche du plaisir, théorisée par Sade et plus tard par ses disciples situationnistes. Mais comme en définitive Bentham l’a emporté sur Sade, on pourrait suggérer à Riccardo De Benedetti de compléter son travail en consacrant une prochaine étude à l’Eglise de Bentham et à ses fidèles actuels.

  1. . Un auteur de gauche, Antonio Casilli, sans citer Del Noce ni Lash, en est arrivé à des conclusions semblables (La Fabbrica libertina. De Sade e il sistema industriale, Manifestolibri, Rome, 1997). []
  2. . Pour un avant-goût, lire par exemple l’entretien donné par P. Mottura au Corriere della Sera le 26 septembre 2008 (disponible sur http://archiviostorico.corriere.it/2008/settembre/26/Sade_scandalo_che_divide_ancora_co_9_080926015.shtml) : « Sade rompt certainement avec la civilisation humaniste, il détruit le concept même de personne et nous met devant la face obscure du désir. Cependant, comme le souligne Anne Le Brun, qui a dirigé l’édition des œuvres complètes de Sade, sa pensée est surtout festive, dionysiaque. Elle n’est donc pas vouée à la mort et à la destruction, mais elle élève au rang de valeur unique d’obtenir à n’importe quel prix la jouissance, sans aucun frein éthique, en s’enfermant dans un vitalisme absolu. Etant donné que dans ses écrits le fort domine le faible, entendu comme celui qui ne réussit pas à gérer l’excès, certains voient dans Sade un signe avant-coureur du nazifascisme : que l’on pense au film Salò de Pier Paolo Pasolini, inspiré des 120 Jours de Sodome. Mais dans la perspective sadienne, il n’existe aucune race supérieure : tous les hommes sont matière et donc soumis à la même loi. C’est une morale libérée de toute préoccupation historico-politique (sauf pour ce qui concerne la rupture avec le cadre autoritaire de son époque), qui affirme le caractère absolument provisoire de l’existence humaine et invite à profiter des plaisirs offerts par le monde matériel. C’est donc, selon Sade, le comportement libertin qui est le plus rationnel ». []

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