Revue de réflexion politique et religieuse.

L’affaire Sixte et le rôle de l’Italie

Article publié le 7 Fév 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Considérations sur les offres de paix autrichiennes de 1917-1918.  Dans le numéro 103 de Catholica est paru un article intéressant sur l’offre de paix séparée faite par Charles Ier d’Autriche à l’Entente au cours du printemps 1917 (Bernard Charpentier, « L’affaire Sixte. L’offre de paix séparée de Charles Ier d’Autriche », pp. 78-88). La proposition, effectuée à l’insu de l’allié allemand par l’intermédiaire du prince Sixte de Bourbon, beau-frère de l’empereur et officier de l’armée belge, ne réussit pas, comme on le sait. Cet échec peut être expliqué par une série de motifs.

Dans le numéro 103 de Catholica est paru un article intéressant sur l’offre de paix séparée faite par Charles Ier d’Autriche à l’Entente au cours du printemps 1917 (Bernard Charpentier, « L’affaire Sixte. L’offre de paix séparée de Charles Ier d’Autriche », pp. 78-88). La proposition, effectuée à l’insu de l’allié allemand par l’intermédiaire du prince Sixte de Bourbon, beau-frère de l’empereur et officier de l’armée belge, ne réussit pas, comme on le sait. Cet échec peut être expliqué par une série de motifs. Parmi ceux-ci, le plus important réside probablement dans le fait que l’Autriche-Hongrie n’était objectivement pas en situation d’imposer une politique propre, indépendamment de l’Allemagne, ou, plus encore, contre les intérêts de cette dernière, du moins tels qu’ils étaient perçus par les Allemands de l’époque.

Quelles sont les raisons de la proposition de paix ? M. Charpentier semble suggérer que l’Empereur a été conduit uniquement par des exigences de politique interne puisque la situation militaire était en situation d’équilibre. « Si l’équilibre militaire perdure entre les belligérants – l’Autriche-Hongrie ayant battu à plusieurs reprises l’Italie sur l’Isonzo –, la situation de l’arrière devient difficile tant dans la Monarchie que dans le Reich » (p. 81). La situation interne de la double monarchie commençait à devenir précaire du point de vue agro-alimentaire et industriel tandis que les processus de désagrégation mûrissaient peu à peu. Mais « l’équilibre militaire », lui aussi, était précaire, puisque l’engagement lourd sur le front italien absorbait une grande partie des énergies dans le cadre d’une guerre d’usure particulièrement dure, dont on ne voyait nulle raison d’espérer qu’elle se termine. L’expression utilisée par l’auteur (« ayant battu à plusieurs reprises l’Italie ») ne doit pas induire en erreur. Il s’était toujours agi de victoires défensives, dans le cadre de la grande offensive impériale manquée de 1916 sur le haut plateau d’Asiago (Strafexpedition) – visant à prendre à revers et à détruire la totalité des lignes italiennes en une bataille décisive – et de la victoire italienne que représenta, en août de cette même année, la conquête de Gorizia, objectif stratégique d’importance, tête de pont sur l’Isonzo.

Les « victoires » ont donc essentiellement consisté à résister victorieusement, avec des pertes assez limitées de positions, aux nombreuses offensives italiennes, qui furent au nombre de onze sur l’Isonzo.
Peu de temps après la conclusion des négociations infructueuses liées à la proposition de paix séparée eut lieu la onzième offensive italienne sur l’Isonzo (août-septembre 1917), destinée à conquérir la majeure partie du haut plateau karstique de la Bainsizza et de Monte Santo, objectifs importants même si limités, obtenus au prix de graves pertes.

Mais l’armée austro-hongroise avait été sur le point de céder. Charles Ier avait alors dû s’adresser à l’empereur allemand, Guillaume II, et lui demander son aide, ce par une lettre du 26 août 1917. Il me semble utile de rapporter les propos contenus dans cette lettre parce qu’ils montrent très concrètement quelle était la personnalité de Charles en tant qu’homme d’Etat, au-delà du portrait convenu qui en a été donné à partir de sa béatification. Cette lettre nous le montre en plein exercice de ce qu’il considérait comme son devoir suprême de chef militaire et civil de ses peuples, qui ne se dérobait pas face à la perspective de combattre (lors de la Strafexpedition, il avait commandé un corps d’armée) et qui avait même la volonté déterminée d’infliger un coup décisif à ce qu’il considérait comme l’ennemi par antonomase de son Empire et envers lequel il ne cachait pas sa profonde aversion.

« Cher ami, écrivait-il, les expériences que nous avons mûries à l’occasion des onze batailles de l’Isonzo ont fait grandir en moi la conviction que, dans le cas d’une éventuelle douzième offensive, nous nous trouverions dans une difficulté terrible […] Pour cette raison, je vous demande, cher ami, de bien vouloir convaincre vos généraux afin qu’ils prennent les divisions austro-hongroises du front oriental [pour les transférer sur celui de l’Isonzo] et les remplacent par des troupes allemandes. Vous comprendrez certainement pour quelle raison je tiens beaucoup à n’avoir à diriger que mes troupes dans l’offensive contre l’Italie. Toute mon armée appelle la guerre contre l’Italie “notre guerre”. Dans le cœur de tout officier, dès le plus jeune âge, a été instillé par le père l’émotion, le désir de combattre contre notre ennemi traditionnel. Si les troupes allemandes devaient opérer sur le front italien, ceci aurait un effet négatif sur leur enthousiasme ».

Guillaume II lui répondit avec une extrême faveur (toute l’Allemagne, disait-il, se réjouit à l’idée de « donner un coup dur aux Italiens parjures »  avec l’allié autrichien) mais les généraux allemands voulaient à l’inverse envoyer des troupes allemandes et préparer eux-mêmes les opérations. Arrivèrent ainsi sur le front de l’Isonzo les sept divisions qui, avec les troupes austro-hongroises, réussiront la percée de Caporetto (douzième bataille de l’Isonzo) avant tout grâce à la nouvelle et intelligente tactique mise au point par les Allemands eux-mêmes, celle de l’infiltration, au lieu des attaques frontales particulièrement sanglantes employées jusqu’alors par tous.
Nous, les Italiens, nous étions donc pour Charles et ses peuples « l’ennemi héréditaire » et « séculaire », et même « maléfique », comme il l’écrivit dans une lettre ultérieure, dans laquelle il remerciait Guillaume II pour sa proposition d’aide, rapidement acceptée. Cette aversion pluriséculaire était naturellement réciproque, étant donné que pour nous aussi l’Autriche était « l’ennemi séculaire », cette puissance qui, avant tout, avait participé activement aux guerres d’Italie (les malheureuses invasions qui avaient livré pour plusieurs siècles presque toute l’Italie à la domination étrangère), cherchant par tous les moyens, sans y parvenir, à conquérir la République de Venise, et s’opposant de manière systématique et résolue, souvent avec succès, à notre unification nationale. C’était l’Autriche seule, avec laquelle l’Allemagne nous avait imposé une cohabitation forcée au sein de la Triple Alliance, qui nous barrait la route nous conduisant vers nos frontières naturelles situées sur l’arc alpin centro-oriental. Pour nous aussi cette guerre contre l’Autriche était « notre guerre ». Et, dans les faits, nous n’avons déclaré la guerre à l’Allemagne qu’en août 1916, plus d’un an après la déclaration de guerre à l’Autriche, retard qui nous avait inévitablement montré sous un jour défavorable à nos alliés .

L’offre de paix séparée ne prévoyait pas l’Italie. L’offre prévoyait, dans ses aspects principaux, l’évacuation de la Belgique occupée, la restitution à la France de l’Alsace-Lorraine, encore solidement tenue par les Allemands, avec des compensations envers l’Allemagne à la charge de l’Autriche (la Galicie, une partie de la Pologne élevée au rang de royaume sous tutelle allemande), le maintien de la double monarchie à côté d’un royaume des Slaves du Sud sous sa tutelle.

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