Revue de réflexion politique et religieuse.

Jean XXIII et le millénarisme

Article publié le 1 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Le professeur Paolo Pasqualucci, auteur du livre Giovanni XXIII e il Concilio Ecumenico Vaticano II (Ed. Ichthys, Albano Laziale, 2008), nous a adressé les remarques suivantes — ici traduites par nos soins — à la suite d’un article du P. Laurent Jestin sur « La responsabilité historique de Jean XXIII » (Catholica n. 102, hiver 2008-09, pp. 100-111)

Cette explication, les fidèles sont contraints de se la donner eux-mêmes : l’objet même de la mission de l’Eglise a été changé. Cette mission n’est plus surnaturelle, elle est ramenée dans les limites étroites de ce monde. Elle consiste à réaliser l’unité du genre humain grâce à l’union de toutes les religions « pour la paix », union dans laquelle se réaliserait une « vie plus humaine », version œcuménique de l’idéal laïque du progrès et de la démocratie. C’est une telle approche de la mission de l’Eglise, incroyablement distincte du sens initial, qui efface l’Eglise comme « signe de contradiction », que je me permets d’appeler « millénarisme ». Je ne saurais pas l’appeler autrement, puisqu’il semble annoncer l’accomplissement de l’attente messianique dans ce monde, dans l’union du genre humain, produite par la nouvelle ère de « dialogue » entre les religions, pour la « paix ».
Ajoutons quelques mots au sujet de cette « éminente dignité de l’homme », que le Christ nous dévoilerait à nous-mêmes (concept qui me rappelle certaines thèses de Henri de Lubac). Cette « éminente dignité » constitue comme la prémisse de la perspective millénariste dont nous parlons. Une telle perspective apparaît selon moi de manière assez claire dans la conclusion de l’allocution, dans un passage dont le sens profond semble avoir échappé au P. Jestin. Après avoir expliqué que le devoir de l’Eglise était de réaliser l’unité « de l’entière famille chrétienne », naturellement sans conversion préalable des schismatiques et des hérétiques et sans leur retour à l’Eglise catholique — autrement dit, après avoir exposé une approche de l’unité de l’Eglise qui n’a rien de conforme avec celle de la tradition —, le Pape affirmait que ce devoir impliquait que le Concile « prépare en quelque sorte et aplanisse la voie menant à l’unité du genre humain, fondement nécessaire pour faire que la cité terrestre soit à l’image de la cité céleste «qui a pour roi la vérité, pour loi la charité et pour mesure l’éternité» (Saint Augustin, Ep., 138, 3) » (Pasqualucci, op. cit., p. 196, 206). L’unité du genre humain, sans conversion au Christ, en tant que « fondement nécessaire » pour que la Cité terrestre soit à l’image de la Cité céleste ! Ressemblance qui ne vient pas de la conversion des cœurs au Christ mais de l’unité du genre humain qui ne s’est pas encore converti ! Ce sont des mots qui, me semble-t-il, se passent de commentaires.
Si ces propos ne traduisent pas une perspective millénariste, à quoi faudrait-il les rattacher ? Le P. Jestin me reprochera d’avoir voulu trop prouver car le magistère a condamné formellement le millénarisme « charnel » (anarchique et orgiaque des euchites et enthousiastes, condamnés lors du concile d’Ephèse en 431). Soit. Trouvons alors un autre nom pour cette « doctrine » propagée par Angelo Roncalli dans l’allocution dont nous avons parlé, mais renonçons à considérer qu’elle est en continuité avec le magistère pérenne de l’Eglise. Dans le cas présent, le critère herméneutique de l’amphibologie ne peut pas s’appliquer, à mon avis, car le texte est très clair. La référence roncallienne à saint Augustin est erronée puisqu’il n’existe en fait pas, dans la pensée de saint Augustin, l’idée d’une unité finale du genre humain en tant que « fondement nécessaire » à l’alignement de la Cité terrestre sur la Cité céleste. Et cette quête d’une Cité terrestre se comportant « à l’image » de la Cité céleste ne met-elle pas de côté le dogme du Jugement universel, avec sa division surnaturelle, éternelle, du genre humain entre les élus et les damnés, ce qui démontre par le fait même l’inexistence d’une unité finale du genre humain ?
Pour des raisons de place, j’ai dû limiter ce rebond au minimum indispensa-ble. J’espère avoir ainsi mieux fait comprendre aux lecteurs la signification de ma thèse, et je remercie le P. Jestin pour sa critique qui m’a donné l’occasion d’apporter ces précisions.

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