Revue de réflexion politique et religieuse.

Les paroisses parisiennes à l’époque du Concile

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Dans les années soixante, un débat entre clercs s’est déroulé dans le diocèse et dans les paroisses parisiennes auquel participaient les laïcs engagés, pour savoir comment devait s’organiser la mission, débat qui poursuit celui ouvert dans les années trente et quarante. Luc Perrin revient sur ces évènements.

Vous parlez de la population paroissiale, car c’est aussi l’époque de la protestation des intellectuels contre l’abandon du latin : les plaintes de Mauriac dans Le Figaro Littéraire, les pétitions d’écrivains.

Oui, mais dans les paroisses, ce que réclament les fidèles, c’est du silence, de l’intériorité, des temps de recueillement. L’ennemi numéro un des paroissiens récalcitrants, c’est l’animateur. Ils parlent de « caporalisme », de « bavardage ». Les paroissiens sont gênés dans leur approche de la messe, en ce sens que la liturgie est conçue comme devant être communautaire, comme devant impliquer chaque personne. La multiplication des réponses, des actes à faire au sein de la liturgie est l’application de ce qui est le thème dominant de l’époque et du mouvement missionnaire : l’engagement. On voit souvent cet engagement comme un engagement syndical, engagement dans la cité, engagement dans les mouvements d’Action catholique, dans des cercles de réflexion. On ne perçoit pas assez la répercussion que le thème a eue dans la liturgie : il y a eu une volonté d’engager le fidèle. Les bulletins paroissiaux le disaient souvent : on ne doit pas assister à la liturgie, on doit y participer. La participation, par exemple le fait de chanter, y compris dans l’ancien rite, était considérée comme une nécessité. Il fallait être présent du début jusqu’à la fin et non pas partir immédiatement après la communion. En ce sens-là, j’ai pu parler de l’existence d’une part de néo-tridentinisme dans l’esprit des réformes conciliaires. On avait la volonté de reconvertir les pratiquants. On estimait qu’ils étaient devenus trop individualistes. La gêne des fidèles manifestait une sorte de réticence par rapport à cet engagement. On voit là une continuité dans la mentalité catholique en France : les cathédrales associatives du catholicisme intégral, puissantes et florissantes en Allemagne, n’ont jamais été que de modestes chapelles en France. Il y a toujours eu beaucoup d’individualisme, de réserve, beaucoup de retrait. Emile Poulat a parlé d’un « catholicisme bourgeois ».
L’autre élément de rejet dans les paroisses est le regret des changements concernant les chants. Il est certain que l’introduction du répertoire Gélineau n’a pas toujours été bien perçue. Il y avait un attachement au chant traditionnel. Il y a eu en particulier, à l’époque, une bataille autour de « Minuit chrétien ». Ce sont des réactions qui sont très culturelles, qui touchent à la fois une certaine approche du sacré et de la piété au sein de la liturgie, et qui manifestent aussi un attachement viscéral au lieu, au bâtiment église. Car les fidèles étaient très attachés à l’aménagement intérieur des églises. Ils avaient le sentiment que le prêtre n’a pas pleine autorité sur la paroisse, qu’il ne peut décider à sa guise des statues, des décors, de l’architecture. Près de trois-quarts de siècle après la Séparation, on retrouve l’esprit des conseils de fabrique, dans lesquels les fabriciens avaient juridiquement leur mot à dire sur l’aménagement des églises.

Paradoxe bien connu d’un idéal démocratique à marches forcées, qui se heurte à la volonté populaire !

Je peux citer le P. Yvan Daniel, qui me disait, avec beaucoup de regret : « Ah ! Il est vrai qu’à l’époque, nous ne consultions pas beaucoup les laïcs et que nous ne tenions pas grand compte de leur avis ». Un autre témoignage m’a été donné par le P. Ponsar, à St-Séverin. Une équipe liturgique avait été constituée du temps du P. Connan, en 1961. Cette équipe liturgique avait un rôle moteur et le P. Ponsar se trouvait en position de frein. L’orgue (dont Michel Chapuis était titulaire) était pointé d’un doigt accusateur par les militants de la commission de liturgie parce qu’il empiétait sur le chant collectif. Les morceaux étaient trop longs. Certains l’auraient même condamné au silence sans vergogne. Le P. Ponsar, qui a toujours eu un sens très vif de l’esthétique en général et de la musique en particulier, a dû se faire le défenseur de l’orgue et de sa place au sein de la liturgie. Mais, me disait-il, les choses évoluant, à la fin de son ministère à St-Séverin, en 1967, il avait dissous la commission de liturgie. Car les rôles s’étaient inversés et la commission était devenue beaucoup plus conservatrice que lui. Elle n’était plus utile. Il est intéressant de voir qu’en fait cette participation des laïcs était souvent une participation-prétexte. Serge Bonnet a parlé des avatars du cléricalisme sous la Ve République, dans un ouvrage fort célèbre. Les prêtres qui ont vécu cela en ont été conscients.

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