Revue de réflexion politique et religieuse.

Le postcatholicisme

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Ces dernières années, la tentative de reprise en main et la contestation théologique en retour avaient pu donner l’impression, non pas certes d’un combat à forces égales, mais en tout cas d’un combat. En réalité, la disproportion est immense entre la profondeur du mal et les moyens de ce que l’on a nommé avec une certaine exagération la restauration.

« Avant de poser des questions de limites de communion, commençons par occuper le terrain », disait le Père Paul Valadier, s.j., aux signataires de l ‘« Appel au dialogue dans l’Eglise »1 . Les théologiens les plus en vue du catholicisme appliquent désormais ce principe d’action avec une tranquille assurance. Aujourd’hui les fondements de la foi ne sont plus contestés avec bruit et scandale comme ils l’étaient dans un passé relativement récent, mais de manière banalisée.
Subversion paisible de la foi, au sens où on parle de réception paisible d’une doctrine : les thèses hétérodoxes les plus caractérisées sont communément énoncées, professées, publiées. Leurs auteurs évitent de faire du tapage et ils ne rencontrent pas d’opposition notable. Ces dernières années, la tentative de reprise en main et la contestation théologique en retour avaient pu donner l’impression, non pas certes d’un combat à forces égales, mais en tout cas d’un combat. En réalité, la disproportion est immense entre la profondeur du mal et les moyens de ce que l’on a nommé avec une certaine exagération la restauration.
L’enseignement d’un certain nombre de professeurs ou évêques permet d’évaluer le point où l’on est parvenu aujourd’hui. Le critère qui nous a fait retenir pour exemples les deux publications qui suivent est celui de la qualité ecclésiale des personnes dont elles émanent. On remarquera que la parution de ces ouvrages n’a provoqué aucune réaction particulière. Les doctrines qu’ils expriment sont certes loin d’être partagées par l’ensemble des clercs et fidèles catholiques, mais elles sont reçues sans heurt, placidement, dans le concert des opinions.
Sous le titre Les anathèmes du XVIe siècle sont-ils encore actuels ?, sont publiées en français2  les propositions mises au point par une Commission œcuménique commune catholique-protestante, qui s’est réunie en Allemagne de 1981 à 1985. Les membres catholiques de cette commission sont des ecclésiastiques allemands de tout premier plan : Mgr Karl Lehmann, évêque de Mayence, actuel président de la conférence épiscopale, Franz Böckle, professeur à l’université de Bonn, particulièrement représentatif de la nouvelle morale, Mgr Walter Kasper, nommé il y a un an évêque de Rottenburg-Stuttgart, Heinrich Fries, professeur de théologie fondamentale à l’université de Munich, un des théoriciens les plus marquants de l’œcuménisme. Les membres du groupe Concilium étaient bien représentés (W. Kasper, A. Ganoczy, K. Lehmann, O. Pesch), de même que ceux qui ont signé en janvier 1989 la Déclaration de Cologne (F. Böckle, A. Deissler, H. Fries, Th. Schneider).
Les résultats des travaux de la commission ont été publiés sous la responsabilité commune de Wolfhart Pannenberg, du côté protestant, et de Mgr Karl Lehmann, du côté catholique. Ils concernent tous les points sur lesquels les protestants s’écartant de la doctrine catholique avaient été condamnés par le concile de Trente (et au sujet desquels les protestants avaient porté des « anathèmes » symétriques à l’encontre des catholiques). Au terme de l’examen de cette commission mixte, le moins que l’on puisse dire est que l’identité catholique est passablement entamée. Il est en effet apparu à ses membres que les divergences entre la Réforme protestante et l’Eglise catholique étaient largement imputables… à de simples « malentendus ». Au vu des concessions faites par la partie catholique, il est clair que ces « malentendus » sont surtout à mettre au compte des théologiens un peu excités du concile de Trente. On a fait beaucoup de bruit, depuis le XVIe siècle, pour bien peu de choses.
Ainsi, sur la confession sacramentelle : selon la doctrine tridentine, il appartient au prêtre d’accorder ou de refuser l’absolution, alors que, selon celle des réformés, tout chrétien peut dire à son frère la parole de pardon. La Commission demande : « Est-il réellement exclu que l’on puisse aussi se concéder réciproquement, sans se condamner, une pratique différente — comme le fait d’ailleurs l’Eglise catholique romaine à l’égard des Eglises orthodoxes d’Orient —, et qu’on puisse reconnaître que, puisque les différences de compréhension ne sont plus de très grand poids quant au fond, l’une et l’autre pratique ont leur valeur et qu’elles ne sont d’aucune manière en tout cas contraires au témoignage du Nouveau Testament » (op. cit., p. 112). Ce qui revient à fermer les derniers confessionnaux encore en service.
Sur le canon romain, les membres catholiques de la commission ont également fait des abandons notables : « A la lumière de cette réflexion [le sacrifice de la messe a été compris par les catholiques comme une réitération réelle du sacrifice du Christ sur la croix], la critique que les Réformateurs ont faite du thème du sacrifice tel qu’il apparaît dans le canon romain de la messe, et qui portait sur ce point, se comprend ; cependant, elle ne vise d’aucune manière à l’abolition totale du canon ; au contraire, elle se borne simplement à demander que sa formulation et son interprétation ne soient pas ambiguës. Dans la mesure où l’on cesse d’identifier le canon avec une théologie (fausse) du sacrifice, des éléments traditionnels de la prière eucharistique peuvent être conservés aussi dans les Eglises de la Réforme » (op. cit., p. 140). Il y a quelques années, des assertions de ce type auraient rallumé la querelle à propos de la réforme liturgique.
Comme il se devait, la commission mixte a particulièrement examiné la croyance à la présence réelle dans l’eucharistie, qui constituait (jusqu’à présent) une grave pomme de discorde. Tout bien pesé, estime-t-elle, on peut trouver un compromis : « Etant donné cette conviction de foi commune concernant la présence réelle et véritable du Seigneur dans l’eucharistie, les accentuations différentes et qui, portant l’empreinte des traditions confessionnelles, demeurent dans la théologie et la spiritualité de l’eucharistie ne doivent plus être considérées comme séparant les Eglises. Les anathèmes qui ont trait à la théologie de la présence réelle n’atteignent plus le partenaire et sont devenus sans objet » (op. cit., p. 188). « Sans objet » les anathèmes. Mais « sans objet » aussi le dogme catholique…
« La préoccupation fondamentale commune, aussi bien dans la doctrine de la transsubstantiation que dans les doctrines des Eglises de la Réforme, a été d’énoncer le mystère de la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie. […] Chacune de ces conceptions a des points forts et des points faibles manifestes, et aucune ne peut revendiquer par elle-même une valeur exclusive telle que l’autre structure dogmatique doive être condamnée automatiquement comme hérétique » (op. cit., p. 287). Le concile de Trente a — jadis — défini que l’Eglise catholique appelait le changement de la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang du Christ, « de manière très appropriée, transsubstantiation » (Dz Sch 1652) : Mgr Karl Lehmann, Mgr Walter Kasper et les autres évêques et théologiens catholiques de la commission mixte considèrent, au contraire, qu’il y a des « points faibles manifestes » dans cet enseignement tridentin.
D’où il suit logiquement qu’on peut en prendre et en laisser dans le culte catholique du saint sacrement : « Sont moins évidents au total les présupposés ou les implications théologiques de la manière, qui demeure très différente, de traiter les dons eucharistiques à la suite de la célébration. Le poids d’habitudes pratiques séculaires semble s’être substitué ici, pour un temps assez long, à une réflexion et à une justification explicites » (op. cit., p. 189). Bref, le culte de l’eucharistie est renvoyé au folklore de la dévotion populaire, et les anathèmes au rebut de l’histoire.
La sacramentalité de la confirmation (niée par les protestants) ne fait plus désormais de difficulté : « [La doctrine catholique] ne s’oppose plus, d’une manière qui sépare les Eglises, à la conception évangélique pour laquelle la confirmation est un acte de l’Eglise à l’adresse d’hommes qui, par le baptême, ont déjà reçu la pleine qualité de membres de l’Eglise de Jésus-Christ, et que le catéchuménat amène à mettre en œuvre pleinement cette qualité de membres » (op. cit., pp. 201-202). Pas davantage la sacramentalité de l’onction des malades (niée de même par les protestants) : « Ce problème n’a pas de poids dogmatique » (op. cit., p. 212). Reste encore, pour l’instant, le refus du divorce par les catholiques, mais il correspond à « l’état actuel de la doctrine » (op. cit., p. 234). Etc.
La publication des travaux de la commission mixte a été bien accueillie en Allemagne3 . Les idées du président de la conférence épiscopale allemande sont assez connues pour qu’on ne soit pas étonné du patronage qu’il accorde à de telles thèses doctrinales. En revanche, les lecteurs français ont eu une surprise de taille en découvrant le sous-titre de l’ouvrage qui est textuellement le suivant : Propositions soumises aux Eglises sous la direction de K. Lehmann et W. Pannenberg à la demande de l’évêque E. Lohse et du Cardinal J. Ratzinger4 . Ces propositions seraient-elles « soumises aux Eglises » à la demande du préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi ?
Voici ce qu’il en est exactement : lors du voyage de Jean-Paul II en Allemagne, en novembre 1980, une commission mixte avait été créée pour l’étude du problème dont traite l’ouvrage en question, avec deux co-présidents, le cardinal Ratzinger, alors archevêque de Munich, pour la partie catholique, et le professeur Lohse, pour la partie protestante. Mais après sa nomination comme préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi (en novembre 1981), le cardinal Ratzinger avait naturellement renoncé à cette charge. Il n’a donc pas de responsabilité pour le travail effectué depuis lors ni pour les résultats publiés. Le procédé des traducteurs, qui font endosser la responsabilité de cette publication au préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, est pour le moins singulier5 . Mais jusqu’à présent, pour parler comme le livre de la Sagesse (18,14), un silence paisible enveloppe toutes choses.

  1.   Forum du 21 octobre 1989. Voir «  La stratégie du Père Valadier », Catholica, novembre 1989, pp. 2-7. []
  2.   Cerf, novembre 1989. []
  3.   Les éditions Herder ont vendu environ 10 000 exemplaires du livre. A notre connaissance, il n’a fait l’objet que de recensions très favorables. []
  4.   Le titre complet de l’édition allemande est : Lehrverurteilungen-kirchentrennend ? Rechtfertigung, Sakramente und Amt im Zeitalter der Reformation und heute Herausgegeben von Karl Lehmann und Wolfhart Pannenberg. Celui de la traduction française est : Les anathèmes du XVIe siècle sont-ils encore actuels ? Propositions soumises aux Eglises sous la direction de K. Lehmann et W. Pannenberg à la demande de l’évêque E. Lohse et du Cardinal J. Ratzinger. []
  5.   Pendant que la Commission commune établissait ses thèses, Joseph Ratzinger transféré de l’archevêché de Munich au siège de l’ex-Saint-Office, s’exprimait ainsi, à titre personnel, sur la tournure que prenait les travaux : « La commission mixte instituée après la visite du pape a précisément pour objet le problème des condamnations du XVIe siècle, de leur validité objective ou de leur caducité. […] Ramener toutes ces oppositions à de simples malentendus constitue, à mon avis, une présomption rationaliste qui ne prend pas honnêtement en compte la lutte passionnée de ces hommes, ni l’importance des réalités en jeu. […] La réalisation de l’unité nécessite de nouveaux progrès. Elle n’est pas réalisable au moyen d’artifices d’interprétation » (Eglise, œcuménisme et politique, Fayard, 1987, pp. 143-145 — source : entretien avec la revue Communio en allemand, 12, 1983, pp. 568-582). []

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