Revue de réflexion politique et religieuse.

Le postcatholicisme

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Ces dernières années, la tentative de reprise en main et la contestation théologique en retour avaient pu donner l’impression, non pas certes d’un combat à forces égales, mais en tout cas d’un combat. En réalité, la disproportion est immense entre la profondeur du mal et les moyens de ce que l’on a nommé avec une certaine exagération la restauration.

Il est un autre livre récent qui s’éloigne plus encore des rives de la doctrine professée traditionnellement par le catholicisme : La foi en questions1 , de Jean-Pierre Jossua, dominicain, professeur au couvent Saint-Jacques, à Paris, le premier centre intellectuel de l’ordre des prêcheurs en France, membre de la fondation Concilium. Le Père Jossua, après trente-cinq ans d’enseignement de la théologie, dit ce à quoi il croit personnellement sur un ton extrêmement serein.
D’emblée il précise que la foi chrétienne « est facultative, si l’on veut, parmi plusieurs voies vers un Infini qui pour les chrétiens est “personnel”, pour d’autres beaucoup plus indéterminé » (op. cit., p. 18). Le Christ est donc une voie parmi d’autres. C’est une affirmation relativement courante aujourd’hui. Ainsi Mgr Pietro Rossano, recteur de l’Université du Latran, évêque auxiliaire de Rome, exprime l’opinion suivante : « Pour moi, la voie de salut est le Christ ; les religions sont des instruments, des moyens. Le terme “voie”, je ne l’appliquerai même pas au christianisme, considéré de manière globale ou totalisante, comme produit socio-culturel »2 .
Qu’en est-il, d’abord, du Jésus historique ? « Jésus semble s’être compris et avoir été reconnu comme un prophète ». Il a attendu par erreur la venue du Royaume « comme très proche, quitte, une fois qu’il a su sa mort inéluctable, à s’en remettre à son “Dieu” pour la réalisation imminente de ses promesses » (op. cit., p. 24). D’où la question : « Jésus identifiait-il ou non cette irruption du “Royaume”, décisive et irréversible, avec la “Résurrection”, à laquelle il croyait également ? Autrement dit, était-il ou non “millénariste”, envisageant une vie transformée sur la terre en attendant l’achèvement de l’histoire et un état ultime, transfiguré ? Je ne sais » (op. cit., p. 25).
Le Père Jossua ignore si Jésus était ou non millénariste. En revanche, il sait parfaitement que lire sa mort « comme un sacrifice apaisant la divinité irritée, ou comme une juste compensation pour le péché, relève d’une logique ultérieure et différente, liée à la crainte que suscite un Divin ambigu. Ce qui est davantage en harmonie avec la strate de traditions la plus ancienne, c’est de comprendre la Croix à la lumière de Pâques et de l’idée plus tardive d’Incarnation, comme la manifestation suprême de l’Amour dans sa solidarité avec toute misère humaine » (op. cit., p. 26). Ici on regrette l’imprécision : de quand date l’idée « plus tardive » d’Incarnation ? Une simple note aurait eu son utilité.
Alors, Jésus ressuscité ? Oui, en un certain sens : « Les disciples ont affirmé avoir fait, par-delà le scandale de la mort de l’Envoyé, l’expérience d’un renouvellement personnel et communautaire inouï, et ils l’ont attribué à Jésus. Ils l’ont donc attesté vivant, non par un retour miraculeux et provisoire à l’existence terrestre, mais comme une fulguration du “Royaume”, dont la venue — à nouveau comprise comme imminente — coïncidera avec son retour. Le rôle, le sens, la valeur factuelle de certains événements relatés dans les anciens récits chrétiens — comme les apparitions du Ressuscité, ou le tombeau ouvert — sont très discutés. Quelque crédit que l’on soit disposé à leur accorder, il ne s’agit pas de faits que l’historien puisse retenir, mais d’expériences de croyants — sans doute liées à la re-connaissance du prophète de Nazareth et à son authentification par son “Dieu” — dont l’attestation, elle, est historiquement indéniable » (op. cit., pp. 26-27). On a entendu cela bien des fois, sous une forme ou sous une autre, depuis vingt-cinq ans. Le vieux Maritain disait qu’auprès d’assertions de ce genre, « le modernisme du temps de Pie X n’était qu’un modeste rhume des foins ».
Donc, selon le Père Jossua, une « dérive ambiguë » a accumulé les dogmes et les institutionnalisations. Ainsi, au début du moyen âge, « on va se persuader désormais qu’outre ses fonctions de présidence et de liaison le prêtre possède un pouvoir de “consacrer” l’eucharistie — au XIIe siècle —, puis d’offrir le “sacrifice” — XVIe siècle—, que l’assemblée n’aurait pas par elle-même » (op. cit., pp. 37-38)3 . L’eucharistie est devenue « sacrifice », alors qu’il ne s’agissait au départ que d’« un simple repas, ponctué de prières et accompli en mémoire de Jésus avec la conviction qu’il s’y rendait présent » (op. cit., p. 77). Du passé dogmatique, faisons table rase, c’est le cas de le dire !
La vie religieuse « fait problème ». En abordant ce thème, on entre même, nous est-il dit, « dans le vif du sujet » (op. cit., p. 99). La chasteté est-elle possible ou non ? « Sans doute est-il indispensable de laisser encore cette discussion ouverte afin qu’elle puisse avancer et s’éclaircir » (op. cit., p. 104). Selon le P. Eugen Drewermann, professeur de théologie à Paderborn, le Hans Küng de l’Allemagne de l’Est, la discussion avancerait d’une certaine manière : ainsi, le tiers des prêtres allemands vivraient aujourd’hui more uxorio4 .
« Sans doute cette forme de vie [la vie religieuse] a-t-elle représenté pour bon nombre d’êtres la moins mauvaise solution psychique, depuis qu’elle n’est plus une solution sociale. Mais chez d’autres, aussi nombreux, n’a-t-elle pas bloqué une maturation humaine possible ? (A moins qu’ils ne l’aient trouvée, jusqu’à un certain point, non grâce à elle mais malgré son idéologie et son cadre) » (op. cit., p. 107). Dans ce cas, il faudrait se réjouir de la disparition progressive de la vie religieuse en Europe5 .
Le péché originel : nec nominetur in vobis ! Son invention est, comme chacun sait, précisément datée. Elle a été provoquée — c’est peut-être moins connu — par les contaminations de la Gnose : « la création par Augustin en 397 de la doctrine du “péché originel” — imaginant l’expression et systématisant les ébauches dues à ses devanciers africains —, doctrine qui demeurera étrangère à l’Orient chrétien, en relève [de la Gnose] de façon atténuée » (op. cit., p. 41). « De façon atténuée » : la nuance est intéressante.
L’idée d’une morale naturelle est plus tardive (XIIe, XIIIe siècle environ) : elle puise son contenu dans la permanence du vieux fonds stoïcien. On abusera par la suite du thème de « normes invariables et prétendues tirées de la nature, selon un modèle pseudo-zoologique » (op. cit., p. 113). Il n’est pas besoin de préciser que c’est la morale du mariage que vise spécialement le Père Jossua. Un détail en passant : « Au XIIe siècle, le mariage apparaît — de manière tout à fait inattendue de la part de cette réalité humaine, trop humaine — sur les listes de sacrements, et l’Eglise d’Occident affirme son autorité sur lui » (op. cit., p. 115). Décidément, on n’en finit pas d’explorer l’obscurantisme de la théologie médiévale : elle est allée jusqu’à faire du mariage un sacrement !
En matière morale, il est clair qu’« on ne peut plus se reposer, en effet, sur des critères infaillibles, qu’il s’agisse de l’Ecriture, de la loi, de la nature, de la raison ou de la conscience, car ils sont tout construits, dépendants de contextes sociaux intériorisés et d’instances psychiques inconscientes, et donc variables selon les cultures et les temps » (op. cit., p. 118). Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur l’identification fondamentaliste qu’on a souvent pratiquée entre la Parole de Dieu et le texte de l’Ecriture. Actuellement, « les croyants tendent à le traiter plus comme une référence inspiratrice que comme une norme, même s’il demeure privilégié par rapports aux élaborations à venir, produites par les Eglises » (op. cit., p. 31).
Au sujet des fins dernières, le Père Jossua reste prudent. Il écarte bien évidemment « la représentation grecque de la survie d’une âme » adoptée par le christianisme, nous apprend-il, au IIIe siècle (op. cit., p. 133). Pour sa part, il pencherait volontiers vers la conception suivante : « Le Nouveau Testament n’invite-t-il pas déjà à avoir l’espoir d’une nouveauté d’existence tout à fait inconnue (donc non représentable), issue d’un pur don (donc indépendante de la question de l ‘“âme”), œuvre créatrice de l’Esprit (donc compatible avec l’affrontement de notre mortalité), commencée dans la condition présente par une “vie nouvelle” de liberté et d’amour (donc nullement l’affaire d’un “au-delà”) et sans doute exclusivement salutaire (donc excluant une “résurrection” générale qui aboutirait pour certains à une condamnation éternelle) ? » (op. cit., pp. 140-141).
On remarquera que le Père Jossua propose ses croyances eschatologiques contre le credo avec une louable humilité, de manière interrogative. On mettra aussi à son crédit le fait que s’il ne retient pas la doctrine du magistère, il lui reconnaît tout de même une certaine valeur (à l’exception de telle ou telle « erreur fatale » comme la condamnation de l’indifférence religieuse professée par Lamennais ou la condamnation de la contraception). Il écrit ainsi à propos du développement du dogme trinitaire : « Ces constructions théologiques, intellectuellement et esthétiquement admirables, ont nourri la pensée et la prière de siècles de chrétienté » (op. cit., p. 28). C’est sympathique pour Nicée, Chalcédoine et Florence.
On pourrait continuer, mais il est préférable de renvoyer les catholiques curieux de l’évolution de leur religion à la lecture des textes mêmes du Père Jossua ou de Mgr Lehmann. Une remarque allusive du Père Jossua n’échappera pas au lecteur attentif. Il relève qu’« on peut soutenir que le droit de renouveler la Cène dans sa simplicité initiale demeure inaliénable pour tous les chrétiens quels qu’ils soient, pourvu qu’ils se veuillent en communion avec les Eglises » (op. cit., p. 78 — c’est nous qui soulignons). On comprend qu’il s’agit de la manière dont est pratiquée l’eucharistie, avec ou sans prêtre, dans un certain nombre de groupes, auxquels est ainsi donnée une directive : tout est possible (on n’ose pas dire permis), à condition de se prétendre en communion avec son Eglise (sans détermination).
(cet article a été publié dans la revue n. 19)

  1.   Flammarion, septembre 1989. []
  2.   Cité par Domenico Colombo, « Missionari senza Cristo », dans Mondo e missione, mai 1988, p. 319. []
  3.   La relativisation continuelle du sacerdoce ministériel par les grands noms de la théologie actuelle n’est évidemment pas faite pour enrayer la crise catastrophique des vocations en Europe. Signe frappant : le cardinal Martini a annoncé que le petit séminaire du diocèse de Milan, le plus important diocèse italien, risquait de fermer faute de candidats. Le petit séminaire de Rome, du Viale Vaticano, n’est guère en meilleure santé.  []
  4.   Trente Jours, décembre 1989, p. 33. []
  5.   Selon l’estimation de l’hebdomadaire Il Sabato (3 mars 1990), fondée sur les chiffres donnés par l’Union des Supérieures majeures italiennes, en Italie, terre d’élection de la vie religieuse féminine, en 2010, les couvents de femmes seront pratiquement déserts. []

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