Revue de réflexion politique et religieuse.

Un thomiste de combat

Article publié le 12 Juin 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de Florent Gaboriau, Thomas d’Aquin à la croisée du siècle, L’Age d’Homme, Messages, Lausanne, 2013, 28 €.

Florent Gaboriau (1921-2002), philosophe et théologien thomiste atypique, auteur d’une bonne trentaine d’ouvrages, n’est pas inconnu des lecteurs de cette revue, à laquelle il a donné quelques articles et entretiens. Achevé mais non relu par l’auteur avant sa mort, Thomas d’Aquin à la croisée du siècle1  a pu paraître grâce à l’important travail effectué conjointement par Jean-Paul Houpert, disciple de Gaboriau, et Jean-Marc Berthoud, directeur de la collection Messages aux éditions L’Age d’Homme.
Ce qui fait l’originalité de cet auteur parmi les thomistes, c’est qu’une part importante de ses ouvrages est consacrée à discuter les interprétations de ses pairs. Alors que, parmi ceux-ci, l’usage est d’indiquer en passant, souvent en note, l’accord ou le désaccord avec tel ou tel, sans en développer beaucoup les motifs, Gaboriau ne craint pas de mener sur plusieurs pages un dialogue critique avec un auteur, à l’aide de citations pertinentes. Le titre d’un de ses ouvrages antérieurs – et l’un des meilleurs – Thomas d’Aquin en dialogue (1993), illustre bien cette méthode.
Dans le livre qui nous occupe, Gaboriau dialogue avec le P. Chenu au sujet du plan de la Somme théologique, avec le P. Donneaud au sujet de la sacra doctrina, avec Prouvost au sujet de la polémique lubaco-gilsonienne contre Cajetan et la nature pure, avec le P. Montagnes au sujet de l’analogie, avec Maritain au sujet de la philosophie de la nature, avec Gilson au sujet de l’ens et de l’esse, avec le P. Moingt au sujet de l’encyclique Fides et ratio, etc.
Les deux questions principales, qui traversent tout le livre et auxquelles se rattachent les autres questions abordées, sont d’une part celle de l’objet de la métaphysique, d’autre part celle du rapport de la théologie à la Bible, deux questions qui jouent pour Gaboriau un rôle analogue : « L’objet de la métaphysique est l’ens solum (l’étant seul), formule jouant, dans notre découverte de la philosophie de saint Thomas, un rôle analogue à celui de la scriptura sola (l’Ecriture seule) dans la découverte de sa théologie. » (p. 200, voir aussi pp. 80 et 228).
Disons-le tout net : Gaboriau nous a beaucoup plus convaincu sur la question philosophique que sur la question théologique.
Sa thèse d’une synonymie, d’une quasi-identité de la théologie et de l’Ecriture sainte, qu’il soutenait déjà dans Théologie nouvelle (1985) et plus récemment dans L’Ecriture seule ? (1997), se fonde principalement sur deux textes de saint Thomas.
Le premier est tiré du Commentaire sur l’évangile de Jean (cap. 21, lect. 6) : « Seule l’Ecriture canonique est la règle de la foi. » (cité pp. 69, 146, 166 et 221). Le contexte montre que saint Thomas oppose les livres canoniques aux livres apocryphes, et non pas l’Ecriture à la Tradition.
Quant au second texte, il est tiré de la première question de la Somme théologique (Ia, qu. 1, art. 2, sol. 2) : « L’Ecriture sainte ou doctrine sacrée (sacra Scriptura seu doctrina) est fondée sur la révélation divine » (cité en particulier p. 91). L’apparente synonymie (seu) entre l’Ecriture sainte et la théologie (doctrine sacrée) n’est en réalité qu’une métonymie qui, à nouveau, n’exclut pas la tradition ecclésiastique. En effet, saint Thomas écrit plus loin dans la Somme (IIa-IIae, qu. 5, art. 3, sol. 2) : « La vérité première nous est proposée dans les Ecritures sainement comprises selon la doctrine de l’Eglise. »
Pour rappeler le nécessaire enracinement biblique de la théologie et l’importance des commentaires scripturaires de saint Thomas, point n’est besoin d’affirmer une insoutenable synonymie entre théologie et Ecriture sainte. Même un Jean Calvin – partisan du sola Scriptura s’il en est – estime que la théologie apporte quelque chose par rapport à la Bible, sinon il n’aurait pas pris la peine d’écrire son Institution chrétienne.
Passons maintenant à la question de l’objet de la métaphysique, sur laquelle, nous l’avons dit, l’auteur se montre selon nous beaucoup plus convaincant.
Si l’on doit à Gilson d’avoir, au XXe siècle, redécouvert l’importance de l’esse, de l’acte d’être, dans la pensée de saint Thomas, l’élan gilsonien a emporté sur certains points le maître lui-même, et plus encore certains de ses disciples, hors des frontières du thomisme. Gaboriau critique à juste titre la tendance gilsonienne à substituer l’esse à l’ens, l’être concret, comme sujet premier de la métaphysique (pp. 128, 176 et 226).
Il déplore aussi l’obstination de Gilson, malgré les protestations de Maritain, à « brider la prestation d’Aristote » (p. 199) en prétendant qu’il « n’est pas allé jusqu’à l’Etre » (Gilson, cité p. 199), alors que saint Thomas dit implicitement le contraire dans la Somme (Ia, qu. 44, art. 2, resp.).
En lien avec la question de l’objet de la métaphysique, Gaboriau conteste la notion maritainienne d’une philosophie de la nature distincte des sciences modernes de la nature (physique, chimie, biologie). Cette négation, appuyée sur de nombreux textes de saint Thomas, tirés principalement de son Commentaire sur la Métaphysique d’Aristote (pp. 154-162), implique que la métaphysique est « le tout de la philosophie » (p. 225).
Avant de terminer, nous devons relever quelques défauts de forme. Malgré l’important travail des éditeurs, il reste un certain nombre de coquilles typographiques ainsi que des références incomplètes, mais cela ne gêne pas la lecture. Les nombreuses citations latines sont dans l’ensemble bien traduites. Trois regrets cependant : la traduction de sententia par « sentence » au lieu d’« opinion » (pp. 172-173), la traduction de ratio par « raison » au lieu de « notion » (pp. 122-123 et 131) et, surtout, la traduction du fameux adage Sapientis est ordinare par « Il appartient au sage de commander » au lieu de « Il appartient au sage de mettre en ordre » (p. 167). Enfin, nous estimons que, vu leur caractère anecdotique, les quarante premières pages du livre (pp. 21-59) auraient mérité d’être mises en appendice. Nous conseillons de débuter la lecture du livre à la page 59, dans le vif du sujet.
Thomas d’Aquin à la croisée du siècle offre un panorama critique du thomisme français de la deuxième moitié du XXe siècle, tant des acteurs que des questions disputées. Les idées de Gaboriau sont originales et toujours stimulantes, même quand il ne parvient pas à nous convaincre.

  1. . L’Age d’Homme, Messages, Lausanne, 2013, 28 €. []

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