Revue de réflexion politique et religieuse.

La modernité est-elle divisible ?

Article publié le 13 Juin 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Entretien autour de l’approche du concept de modernité dans la philosophie d’Augusto Del Noce, et de l’interprétation qu’en donne Massimo Borghesi dans un ouvrage récent. La modernité est un bloc, mais il se fissure.

Nous avons eu largement l’occasion de présenter divers aspects de la philosophie d’Augusto Del Noce, ainsi que sa méthode très particulière de philosopher en cheminant à travers l’histoire, méthode que Vittorio Matthieu a appelé une « historiographie spéculative ». Del Noce a permis de dénouer, avec une grande acuité, les liens de filiation existant entre les régimes qui se sont succédé au cours de la période moderne et contemporaine, de manière très stricte et difficile à récuser, depuis l’époque des libertins jusqu’à la société de consommation et à son prolongement nihiliste postmoderne, en passant par le libéralisme, le socialisme, le communisme, le fascisme et le nazisme.
Toutefois si beaucoup aujourd’hui, en Italie surtout, voient en lui un grand philosophe, la réception de sa pensée fait l’objet d’interprétations diverses, parfois biaisées, voire de détournements de sens. Del Noce peut par exemple être décrit comme un auteur essentiellement libéral, au sens philosophique du terme, ce qui en ferait quelque chose comme un Raymond Aron devenu disciple de Maritain.
Danilo Castellano, professeur ordinaire de philosophie de la politique et de philosophie du droit à l’Université d’Udine, fait partie du conseil scientifique de Catholica, et s’y est plusieurs fois exprimé. Il fut l’un des premiers étudiants de Del Noce, à l’époque où il enseignait à Trieste. L’occasion de cet entretien a été fournie par la parution presque simultanée de deux ouvrages concernant la conception que le philosophe se faisait de la pensée moderne, l’un justement de Danilo Castellano, l’autre de Massimo Borghesi1 .
Dans son numéro du 7 août 2008, la version française du magazine 30 Giorni, qui a désormais cessé de paraître, avait ainsi introduit un entretien avec ce dernier auteur, sous le titre « La modernité n’est pas “l’ennemi” », en affirmant que la position de Del Noce exprimait « un point de vue marqué par une ouverture critique à la modernité qui anticipait le Concile Vatican II ». Cela indique la portée du débat, bien que la question dépasse largement le cas de l’événement conciliaire.

Catholica – Del Noce fut-il, comme certains de ses contemporains, et notamment Giovanni Battista Montini, un disciple de Jacques Maritain, ou du moins fut-il influencé par lui sur certains points importants ?

Danilo Castellano – L’itinéraire intellectuel et moral de Del Noce est très construit et complexe. Quoique demeuré fidèle à une intuition initiale, il a intensément cherché la vérité et dans cette voie, il est passé par des expériences qu’une lecture superficielle pourrait presque faire apparaître contradictoires.
Maritain, effectivement, l’a certainement enthousiasmé, surtout le Maritain d’Humanisme intégral. Il a été l’un des premiers lecteurs italiens à lire ce livre, paru en 1936. Il avait alors vingt-six ans. Sa pensée ne pouvait pas encore être considérée comme bien déterminée. Pour autant je ne pense pas que Del Noce puisse être considéré comme maritainien, et surtout qu’il puisse avoir réellement partagé les thèses de ce qu’il est convenu d’appeler le « second » Maritain, dont Humanisme intégral constitue l’appui principal. Pour Del Noce, en effet, le marxisme n’est pas une hérésie chrétienne mais la non-philosophie de la révolution, comprise comme chemin d’un athéisme postulé. L’athéisme ne dépend pas de la déficience de témoignage des chrétiens mais d’une option radicalement gnostique. Le progressisme n’est pas l’âme de la philosophie de l’histoire, mais un mirage représenté par l’autorédemption pélagienne. Et même en ce qui concerne la démocratie, Del Noce ne peut pas être considéré comme maritainien. En dernière analyse, en effet, Maritain attribue à la démocratie une primauté sur le christianisme : plus exactement, le christianisme poserait les prémisses de la démocratie, et donc il tendrait vers elle. Tandis que Del Noce estime que la démocratie est toujours qualifiée par un adjectif, et donc que la démocratie, non pas en elle-même, mais seulement si elle est chrétienne, peut fonder une situation et un régime irréversibles. Autrement dit, pour lui, il n’y a pas identité entre démocratie et bien commun. Montini avait favorisé la traduction italienne des Trois Réformateurs, ce qui paraissait à certains riche de signification ; cependant c’est substantiellement qu’il fut maritainien, avant tout disciple du « second » Maritain qu’il a toujours considéré comme un des meilleurs intellectuels catholiques. Le Maritain que Montini préférait était le « philosophe » de l’Occident, c’est-à-dire celui qui avait favorisé la rencontre entre le catholicisme et la doctrine de l’américanisme. Mais Del Noce, surtout à l’époque de sa maturité, se révéla au contraire très critique envers l’Occident et l’américanisme. Pour autant que je sache, il n’a donc pas partagé les orientations politiques de Montini. Il considérait que celles-ci avaient trouvé son visage concret dans l’action d’Aldo Moro, pour lequel démocratie et bien commun coïncidaient, et pour qui le compromis historique entre catholiques et communistes représentait un pas en avant en direction de la collaboration de tous pour consolider la démocratie occidentale et moderne.
Pourtant à un autre point de vue, Del Noce était plus moderne que Maritain. Il considérait en effet la démocratie elle-même comme une menace à l’encontre de la liberté de conscience individuelle, qui pour lui était une question essentielle et qu’il n’arrivera d’ailleurs jamais à résoudre. Il suffirait de penser, par exemple, à ses propositions sur le « double régime » matrimonial et à sa préférence pour le « libéralisme éthique »2 . Ce primat de la conscience sur la vérité mit Del Noce dans une situation difficile à déterminer, surtout si l’on tient compte du fait qu’il manifestait faveur et adhésion envers le platonisme chrétien.

Del Noce semble avoir été hanté par le risque de la radicalisation sous toutes ses formes. N’est-ce pas le sens de son rejet de ce qu’il appelait le « perfectisme » ?

Ici, il faut distinguer. Il n’y a aucun doute que Del Noce s’intéresse au « perfectisme », terme qu’il reprend de Rosmini, « c’est-à-dire ce système qui croit possible la perfection dans les choses humaines, et qui sacrifie les biens présents à une perfection future imaginaire, […] effet de l’ignorance »3 . La perfection imaginaire projetée dans l’avenir représente l’élément propulseur de la révolution, en particulier de la révolution marxiste, mais aussi, à son avis, de la révolution progressiste libérale (Hobhouse par exemple), considérée comme l’une des espèces de l’idéologie progressiste en général. Pour Del Noce, les réactionnaires eux aussi tombent en substance dans le perfectisme (même si c’est avec un regard tourné vers le passé), dans la mesure où ils considèrent que l’humanité a vécu un âge d’or au cours duquel tout était parfait et en cultivent la nostalgie. C’est la raison pour laquelle Del Noce oppose à l’alternative Révolution ou Réaction une « troisième voie » : celle du Risorgimento, compris non pas dans le sens historique propre à l’Italie, mais principalement comme catégorie éthique. Cela l’a porté à sympathiser avec le libéralisme conservateur (Croce), à ses yeux attentif au problème du mal et donc virtuellement « ouvert » à des positions antipélagiennes.
L’obsession antiperfectiste de Del Noce exprime donc son attitude antipélagienne et anti-utopique. Pascal, et aussi l’atmosphère janséniste qui régnait dans sa famille, l’ont aidé à comprendre qu’il n’est pas nécessaire de n’exalter que la nature humaine. La nature pure est pour lui une hypothèse très utilisée par la seconde scolastique dans son effort pour s’opposer au protestantisme. L’état de l’humanité est cependant celui d’une nature déchue qui a besoin de la grâce et qui, en conséquence, ne saurait pas reposer que sur elle-même.
Sur l’anti-utopisme et l’antipélagianisme, Del Noce a raison. Il devient difficile, en revanche, de partager son jugement sur le libéralisme antiperfectiste, d’une part parce que le libéralisme naît perfectiste et pélagien, et d’autre part parce qu’il n’affronte pas vraiment le problème du mal. Il croit le résoudre en en faisant l’âme du bien, encore que ce bien soit entendu de manière très particulière. Le jugement de Croce sur Hegel, par exemple, est révélateur de l’erreur du libéralisme antiperfectiste : « A qui me demande ce qu’avait fait Hegel » écrit en effet Croce, « je réponds qu’il a racheté le monde du mal, parce qu’il a justifié celui-ci dans sa fonction d’élément vital ». Le libéralisme radical (ou progressiste) et le libéralisme conservateur ont donc la même matrice : le gnosticisme. Del Noce n’adhère pas, on le sait, à la conception justificatrice de l’histoire. Pour lui, l’histoire est le temps de l’épreuve que postule la liberté humaine, non le déterminisme de la prétendue liberté du Sujet.
[…]

  1. . D. Castellano, La politica tra Scilla e Cariddi. Augusto Del Noce filosofo della politica attraverso la storia. Un dialogo mai interrotto [La politique entre Charybde et Scylla. A. D.N. philosophe de la politique à travers l’histoire. Un dialogue jamais interrompu], Edizioni scientifiche italiane, coll. De Re publica, Naples, 2010, 154 p., 17 € ; M. Borghesi, Augusto Del Noce. La legitimazzione critica della modernità [A. D.N. La légitimation critique de la modernité], Marietti, Gênes, 2011, 366 p., 26 €. []
  2. . En 1970, Del Noce avait adhéré au Comité promoteur du référendum sur l’abrogation de la loi introduisant le divorce en Italie. Ce comité soutenait la thèse du mariage un et indissoluble par nature, c’est-à-dire indépendamment de la foi. Par la suite (1987) Del Noce adopta une autre position, proposant le « double régime », c’est-à-dire l’indissolubilité du mariage pour les catholiques, et la possible dissolution pour les autres. L’indissolubilité en venait ainsi à dépendre de la conscience individuelle. Cette thèse, cohérente avec son « libéralisme éthique », a suscité une vive réaction de la part de Gabrio Lombardi, ancien président du Comité promoteur du référendum (cf. G. Lombardi, Perché il Referendum sul divorzio, Ares, Milan 1988). []
  3. . Antonio Rosmini, Filosofia della politica (1858), Città Nuova, Rome 1978, t. IV, p. 104. []

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