Revue de réflexion politique et religieuse.

Augusto Del Noce et l’idée de Modernité

Article publié le 22 Fév 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Augusto Del Noce est à l’athéisme contemporain ce que Kierkegaard fut à l’hégélianisme. Son historiographie spéculative rend donc non seulement problématique l’idée de modernité, mais prouve en dernière analyse l’impossibilité théorique de la soutenir, sur la base même des réquisits de ceux qui s’étaient faits et continuent d’être les défenseurs de sa valeur.

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 29, p. 30-37]

Les penseurs authentiques ne tiennent rien pour acquis. Au contraire, ils problématisent tout, à commencer par les lieux communs proposés par la culture idéologique et diffusés par ceux qui se décernent souvent le nom de philosophes uniquement parce que, par fonctions, ils s’occupent de questions liées en quelque manière à la pensée.
Augusto Del Noce est un penseur authentique, jure pleno. Il a démontré qu’il l’était en réfléchissant notamment sur le problème de la modernité, en en faisant même un thème central de sa spéculation. On peut en effet affirmer que cette réflexion ne l’a jamais quitté, depuis l’ouvrage fondamental Il problema dell’ateismo (Il Mulino, Bologne, 1964) jusqu’à Riforma cattolica e filosofia moderna (Il Mulino, Bologne, 1965), un livre peu lu bien que très intéressant, depuis L’epoca della secolarizzazione (Giuffrè, Milan, 1970) et sa discussion avec Ugo Spirito dans Tramonto o eclissi dei valori tradizionali (Rusconi, Milan, 1971), à son livre posthume sur Giovanni Gentile (Il Mulino, Bologne, 1990).
En ce qui concerne le problème de la modernité, Augusto Del Noce a avancé une thèse suffisamment originale pour que, au printemps 1981, à l’occasion de son 26e congrès consacré précisément au « concept de modernité », le Centre d’Etudes philosophiques de Gallarate — une association de philosophes de renom — ait jugé utile de l’inviter à venir y défendre sa thèse et à la confronter aux autres perspectives et interprétations. Cette invitation était une manière de reconnaître l’intérêt de l’interprétation delnocienne, en même temps qu’une manifestation d’estime envers l’un des plus prestigieux maîtres de la philosophie contemporaine.
Mais procédons par étapes. Il est connu que la culture philosophique moderne et contemporaine a présenté en substance deux interprétations du « moderne » : l’une idéaliste lato sensu, l’autre que nous pourrions définir comme catholique. L’une et l’autre attribuent au terme moderne une signification de valeur, non d’époque. Le moderne se caractérise ainsi sur un plan théorétique, non pas historique, même s’il se manifeste à l’intérieur de l’histoire moderne et contemporaine, en déterminant, ou tout au moins en influençant tous les autres choix théoriques et pratiques qui dérivent de la « conception » du moderne que l’on adopte.
La première, celle que nous avons définie comme idéaliste au sens large, voit dans la modernité l’aurore et le jour triomphal de la subjectivité et de la liberté. Pour recourir au mot de Hegel dans ses Leçons sur la Philosophie de l’Histoire, on pourrait dire que la modernité est « [le jour] de l’Universalité, qui éclate enfin après la longue nuit, fertile en conséquences et terrible du moyen âge ; jour qui se signale par la science, l’art et l’instinct de la découverte, c’est-à-dire, par ce qu’il y a de plus noble et de plus sublime que le génie humain, affranchi par le christianisme et émancipé par l’Eglise, représente comme son contenu éternel et vrai »1 . En d’autres termes, la modernité signifie l’autonomie conquise en vertu du christianisme et de l’Eglise ; mais elle ne resterait pas elle-même si elle ne dépassait pas les positions qui l’ont engendrée et favorisée. Ce n’est que dans le protestantisme, dit en effet Hegel, que se développe et mûrit « la liberté subjective de la rationalité »2 . La Réforme présenterait donc comme contenu essentiel la liberté de l’homme : après le magistère de Luther et par sa vertu, mais surtout par suite du développement des principes de la Réforme, chacun est maître de lui-même, patron absolu de sa propre conscience dans l’intériorité de laquelle advient l’évolution de l’esprit3 . L’Eglise catholique, au contraire, ayant figé ses propres principes, se serait arrêtée4 , elle se serait coupée de la science, de la philosophie et de la littérature humaniste. Pour avoir maintenu et transmis la transcendance, elle aurait aménagé sa propre décadence et surtout fait obstacle au développement de l’esprit et de la liberté ou, pour utiliser une autre expression de Hegel, fermé l’accès à l’autoconscience humaine dans laquelle « il n’y a plus de rébellion contre le divin, mais [où] éclate la meilleure subjectivité, celle qui sent en elle le divin »5 .
L’histoire, en somme, serait caractérisée par le processus d’immanentisation du divin dont la pensée, selon ce qu’écrira Giovanni Gentile, commence à devenir consciente à partir du libre examen exercé par le protestant6 . Le christianisme, en tant que religion positive et transcendante, ne serait par conséquent rien d’autre qu’un moment préparant la religion de l’immanence. L’Eglise catholique en tant que « porteuse de formes périmées et mortes d’inculture, d’ignorance, de superstition, d’oppression spirituelle », serait destinée à être éliminée par la civilisation même qu’elle a contribué à engendrer7 .
Que voulait dire par là Benedetto Croce ? Augusto Del Noce l’explique très bien dans un passage de son livre Il cattolico comunista. Croce voulait dire qu’« avec la Renaissance et la Réforme avait commencé un processus irréversible vers la décadence de la transcendance et du surnaturel, que la reconnaissance de la rationalité de ce processus était le signe de l’esprit moderne, qu’à l’inverse tout effort pour le nier rendait inintelligible l’histoire de l’époque moderne, et que celui qui s’y obstinait devait en arriver à la «destruction de la raison», soit sous la forme d’une «philosophie de collège», soit sous celle d’un irrationalisme explicite »8 .
La philosophie véritable serait donc la compréhension de ce processus inéluctable, la « justification » de l’histoire en tant qu’épiphanie du divin. De cela on n’aurait pris conscience qu’à l’époque moderne, grâce surtout à Descartes qui, pour Hegel, « est le promoteur de la nouvelle philosophie »9  : « La conscience de la pensée a été dégagée d’abord par Descartes de cette sophistique de la pensée qui ébranle tout. […] Son principe était : cogito, ergo sum. Ce qui ne devrait pas être compris comme s’il y avait là un syllogisme, et si ergo indiquait une conséquence des prémisses, mais ce qui signifie que penser et être sont une seule et même chose »10 .

  1. . G.W.F. Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, trad. it. La Nuova Italia, Florence, 1967, vol. IV, p. 139. []
  2. . Ibid., p. 178. []
  3. . Ibid., p. 185. []
  4. . Ibid., p. 155. []
  5. . G.W.F. Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, op. cit., p. 145. []
  6. . Cf. G. Gentile, Il modernismo e l’enciclica Pascendi, in Il modernismo e i rapporti fra religione e filosofia, Sansoni, Florence, 1962, p. 46. []
  7. . Cf. Croce, Storia d’Europa nel secolo decimonono, Laterza, Bari, 1938, p. 26. []
  8. . A. Del Noce, Il cattolico comunista, Rusconi, Milan, 1981, p. 77. []
  9. . Hegel, op. et vol. cit., p. 191. []
  10. . Ibid. []

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