Revue de réflexion politique et religieuse.

Numéro 116 : Logique des compromis

Article publié le 28 Sep 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La recherche du compromis entre l’Eglise et les pouvoirs établis a été érigée en principe depuis cinquante ans. Elle recueille aujourd’hui des fruits amers. Les tentatives théoriques qui cherchent à surmonter la difficulté sans remettre en cause l’option initiale se perdent en vaines abstractions.

L’histoire récente des rapports entre les catholiques et l’ordre politique fait apparaître un penchant marqué à rechercher le compromis avec les pouvoirs établis. Cette tendance s’explique sans doute par le désir d’éviter les conséquences dommageables des conflits, mais elle peut également relever d’une certaine culture du refus de l’ennemi. La doctrine officielle des papes de la période d’après la Révolution française avait longtemps rejeté l’éventualité d’acquérir la paix au prix d’aménagements doctrinaux, idée apparaissant comme une infidélité et une lâcheté. Nul n’ignore le symbolique Syllabus (1864) et la dernière condamnation qu’il portait, résumant toutes les autres, l’injonction faite à l’Eglise de « transiger » avec la « civilisation » moderne. Si la pratique diplomatique du Vatican et de certains épiscopats au cours de la même période a souvent été marquée par des choix moins nets, ceux-ci ne furent cependant jamais érigés à un rang théorique, et seulement justifiés par l’urgence et la tolérance de situations mauvaises mais impossibles à modifier à court terme.

Certes la relative fréquence de choix de cette nature a favorisé, de fait, un climat opportuniste. Ce qu’on a nommé au XIXe siècle couverture-116la « thèse », c’est-à-dire la franche affirmation des principes opposés aux erreurs du temps et à leurs conséquences pratiques, a presque fini par acquérir un caractère d’invocation abstraite en comparaison de l’acceptation de compromis de moindre exigence, acceptation nommée « hypothèse », confortant ainsi la tendance à chercher la conciliation de manière systématique. Cette tendance a été le propre du courant libéral-catholique depuis son origine. Elle s’est appuyée sur une certaine adhésion à la croyance fondatrice de la modernité politique, le mythe du progrès, l’idée que l’Histoire avance selon des « lois » autonomes, toujours montantes, en direction d’un avenir meilleur. Bientôt un demi-siècle après Gaudium et spes, le fait, l’effectivité, est encore interprétable comme un « signe des temps » annonciateur d’une croissance spirituelle de l’humanité. La perspective d’une « gouvernance » planétaire, par exemple, apparaîtra comme un facteur positif dans la voie de la paix, une évolution nécessaire qu’il s’agit d’accompagner en vue de l’enrichir d’esprit chrétien. Et ainsi de suite.
Aux effets rémanents du mythe progressiste s’ajoute souvent un défaut d’analyse. Le cadre établi s’impose comme une évidence naturelle hors de laquelle rien n’est pensable. Dans le cas de la démocratie, toujours invoquée comme système indépassable et le plus à même d’apporter un bienfait aux sociétés humaines, cela comporte deux conséquences. D’une part, tenir ce discours revient à entrer dans le jeu de l’hypocrisie : qui ne sait que la démocratie recouvre, en fait de pouvoir exercé par le peuple et pour le peuple, la domination d’oligarchies toujours plus impudentes ? Et pourtant une même langue de bois domine à ce sujet dans une grande partie des interventions publiques émanant de nombreux responsables d’Eglise. Les options conciliaires et leurs développements ultérieurs ont canonisé ce discours, qui se perpétue tandis que son objet connaît désormais une mutation fondamentale, ce qui lui confère un caractère d’irréalité prononcée : seconde conséquence malheureuse. Et lorsqu’une mise à jour est opérée, ce n’est pas tant dans le sens d’une compréhension critique du cours des choses que d’une adoption sans discernement de la terminologie factice imposée par les fabricants d’opinions. La « société civile » a ainsi fait son entrée jusque dans les catéchismes, un concept lié au retour agressif du libéralisme économique dans la nouvelle configuration politique postmoderne, et cela comme si cette notion coulait de source, et sans qu’elle soit précisément définie.
Il resterait à s’interroger sur les causes de ces empressements ou manques d’esprit critique. quoi qu’il en soit, un fait est patent : la recherche de la conciliation n’a pas obtenu les résultats qu’elle était censée recueillir, mais la leçon ne semble pas aisée à tirer. Une grande disproportion existe entre illusions lourdement démenties et reprise d’initiatives de portée secondaire ou contradictoire. Le choix de « relancer l’engagement de l’Eglise en faveur de la légalité dans une société multireligieuse » donné pour thème au Parvis des Gentils à son étape de Palerme, en mars 2012, n’est-il pas emblématique ? Ou celui de proposer que « les familles, les centres éducatifs et les communautés religieuses » d’Espagne s’associent à l’entreprise de formatage des esprits, dite d’éducation à la citoyenneté, au motif que « la laïcité propre au laïc chrétien implique son droit et son devoir d’être présent comme citoyen dans les affaires publiques et temporelles et les imprégner de sa foi » (cf. M. Elósegui, « La educación para la ciudadanía en las escuelas públicas y los centros con ideario cristiano », Scripta theologica n. 44, 2012, p. 119) ?

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Cinquante ans après le début de l’événement conciliaire, un discours de célébration démocratique est encore répercuté dans le monde catholique, alors même que sa décrue est entamée dans les médias. A l’intérieur de certaines sphères institutionnelles catholiques – épiscopat, universités, presse –, on note cependant une  convergence avec plusieurs milieux intellectuels extérieurs à l’Eglise préoccupés par ce désenchantement. Une sorte d’interface s’est constituée, assurant la liaison entre ces milieux et un petit nombre d’évêques et théologiens, les premiers conscients de l’importance de l’Eglise comme « réservoir symbolique » dans une société en voie d’éclatement, les seconds cherchant auprès d’eux matière à penser. De ces échanges sortent des tentatives de redéfinition d’un statut public de l’Eglise dans les conditions nouvelles d’une société très déchristianisée, mais aussi très dépolitisée, où le concept de laïcité conserve son statut de religion d’Etat, mais qui a cédé la place, dans la masse de la population, à l’irréligion ordinaire et à la babélisation des esprits. Chaque situation nationale reste marquée par des conditions spécifiques, mais des phénomènes comparables se remarquent ailleurs qu’en France, surtout en Italie.
Mgr Claude Dagens, évêque d’Angoulême, a un rôle moteur en la matière au sein de l’épiscopat français. Il est connu pour ses différents rapports, dont le premier (1994) avait pour thème la « proposition de la foi dans la société actuelle ». Le terme « proposition » n’était pas choisi au hasard, résumant d’une certaine manière toute une attitude, en conformité avec la ligne définie dans la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse. Cette manière de procéder ne devrait pas soulever l’hostilité d’un monde poussé à détester les leçons « assénées » du haut de la chaire, si soucieux de protéger sa liberté d’opiner – celle-ci fût-elle calquée sur le conformisme le plus pesant.
Dans une intervention à un colloque de décembre 2010, le sociologue du religieux Jean-Marie Donegani a très bien indiqué les frontières à l’intérieur desquelles cette proposition a le droit de se présenter dans le cadre idéologico-juridique actuel. La laïcité, dit-il, imposée par voie constitutionnelle, est plus qu’une règle de conduite, c’est une croyance reposant sur deux principes : l’autonomie, au sens fort (« […] conviction que la société peut être dirigée par un gouvernement qui ne trouve pas son inspiration et sa légitimité dans la transcendance religieuse »), et le pluralisme, « la laïcité fait fond sur le subjectivisme et entraîne un relativisme incontournable qui soumet la vérité aux seules recherches et expériences individuelles » (« Sécularisation et présence publique de la religion », dans Penser l’inscription de l’Eglise, Parole et Silence, 2011, p. 103). J.-M. Donegani constate que le concile Vatican II a acquiescé aux deux piliers de cette croyance, reconnaissant la « légitime autonomie des réalités terrestres » (Gaudium et spes, 36) et concevant la manière de prêcher la foi comme « une libre recherche, par le moyen de l’enseignement ou de l’éducation, de l’échange et du dialogue grâce auxquels les hommes exposent les uns aux autres la vérité qu’ils ont trouvée ou pensent avoir trouvée, afin de s’aider mutuellement dans la quête de la vérité » (Dignitatis humanae, 3). D’où peuvent alors venir les difficultés ? Tout simplement d’un manque de cohérence du côté de l’Eglise, suscitant une réaction de rejet et renforçant le sectarisme d’une minorité attachée à une conception arriérée de la laïcité.

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