Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Quelques notes sur l’hérésie pernicieuse du culpabilisme

Article publié le 6 Mai 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La culture de la culpabilité met en scène des sujets qui ne regrettent le passé des autres que par souci primordial d’eux-mêmes. L’histoire russe du XIXe siècle fournit sur ce point de précieux enseignements.

Culpabiliser : le dictionnaire nous indique que ce verbe, qui signifie « donner un sentiment de culpabilité », n’apparaît qu’en 1946 et qu’il est issu du vocabulaire propre à la psychanalyse. Ce vocable se répandra vite, dans le sillage de l’obligation de honte qu’Albert Camus note dès 1948 : « Nous sommes dans un temps où les hommes, poussés par de médiocres et de féroces idéologies, s’habituent à avoir honte de tout. Honte d’eux-mêmes, honte d’être heureux, d’aimer et de créer […] Il faut donc se sentir coupable. Nous voilà traînés au confessionnal laïque, le pire de tous. »1
Traumatisme créé par une guerre perdue, par l’occupation étrangère, par de féroces règlements de comptes après la Libération, sentiment que l’Occident avait failli à sa vocation civilisatrice et que ses valeurs étaient irrémédiablement souillées (ou que leur imposture avait été définitivement mise à nu) après deux guerres mondiales suicidaires : toujours est-il que dès la fin des années quarante l’homme occidental – à commencer par ses élites – non seulement éprouve de la honte mais se sent tenu de le proclamer. Il est « culpabilisé ».
Cette attitude, notons-le bien d’emblée, n’a rien à voir avec le repentir, en ce sens qu’il ne s’agit pas de prendre conscience d’un péché personnel pour en obtenir la rémission par la pénitence. Ce n’est pas non plus un remords, au sens de souvenir cuisant d’une faute que l’on a commise. Ce qui distingue la culpabilisation du repentir ou du remords, c’est qu’elle n’est pas personnelle mais collective, générationnelle. Elle est un poids imposé à la génération des fils par la faute, par la faillite collective, de la génération (ou des générations) des pères. Si moi, Occidental malheureux et aliéné, je me trouve en panne dans un monde injuste et défiguré, c’est parce que mes pères – en cela même qu’ils étaient français, bourgeois, riches, papistes, colonialistes, racistes, sexistes, esclavagistes, nationalistes, etc., etc. – ont péché.
Ayant pris conscience de mes calamiteuses origines, je ne saurais dresser un tableau assez noir de la situation du monde où mes pères m’ont jeté : partout, ce ne sont que guerres, catastrophes naturelles, asservissement de minorités, consommation dégradante, désastres écologiques. Le coupable, c’est l’Occident dominateur, corrompu et insatiable. Il ne saurait y en avoir d’autres. Ces prémisses étant acquises, le récit de la seconde guerre mondiale, par exemple, se résume essentiellement au génocide des Juifs (hypermnésie de la Shoah) parce que ce sont des Européens qui en sont les auteurs. En revanche, quand les Juifs sont assimilés aux Occidentaux (dans le cadre de l’Etat d’Israël), les âmes culpabilisées majorent les responsabilités des Israéliens et prennent systématiquement le parti des Palestiniens. De même l’apartheid est-il stigmatisé quand se présente une situation qui rappelle l’Afrique du Sud de naguère, mais sitôt qu’il oppose des groupes extérieurs au monde européen (ou des groupes extérieurs à toute civilisation comme dans certains quartiers de nos villes), la condamnation morale se fait bien moins sévère – quand encore elle est prononcée et que les jugements du moraliste ne laissent pas la place à la neutralité axiologique du sociologue ou de l’anthropologue. Pour remédier à sa faute ou se racheter, l’Occidental culpabilisé se tourne vers les détenteurs du statut de victime, vers les exclus de l’Histoire ou de la société, les défavorisés et marginaux, tous les losers que compte la planète, tous les damnés de la terre, les tiers et quart mondes, et ce non pas tant pour les aider effectivement à se tirer d’affaire que pour les styliser en icônes. Pour qu’il puisse les vénérer, il faut qu’ils restent des victimes, ou passent pour telles. […]

  1. . Allocution prononcée en novembre 1948 à un meeting international d’écrivains, in Actuelles. Ecrits politiques, Gallimard-Folio, 1997, pp. 205-206. []

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