Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Le Mal occidental

Article publié le 6 Mai 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« Troublantes sociétés que les nôtres, où chacun est porté à jouer les victimes, donc à accuser autrui, mais où chacun répugne en même temps à endosser la moindre culpabilité, parce qu’elles ont décidé de ne plus prendre pour critère du bien et du mal, de l’innocence et du crime que des droits, droits encore une fois indéterminés parce qu’ils sont ceux d’une liberté elle-même indéterminée ! »

L’Occident moderne, n’a pas le privilège du sentiment de culpabilité. Le christianisme tout entier est un appel à la repentance, et l’hérésie calviniste a même vu les hommes si coupables qu’il ne pouvait y avoir pour en sauver certains qu’une grâce mystérieusement allouée par Dieu. Nietzsche (suivi à sa manière par Freud) a d’ailleurs vu dans l’exacerbation de la faute la marque propre de la culture occidentale : juifs et chrétiens auraient inventé, faute d’être capables d’exercer leur volonté de puissance sur le monde extérieur, de la retourner contre eux-mêmes.
Je ne sais pourtant s’il y a eu dans l’histoire de l’Occident d’époque où, plus qu’à la nôtre, les Occidentaux se soient montrés apparemment plus enclins à se charger de toutes les culpabilités imaginables. Il ne se passe de jour qu’on n’accuse l’Occident de quelque faute : xénophobie, racisme, inhumanité, intolérance, obscurantisme, intégrisme, superstition, homophobie, trafic d’esclaves, colonisation, conquête, impérialisme, exploitation d’autrui, égoïsme, insensibilité à la misère des autres, fermeture à la richesse des cultures et pour couronner le tout arrogance qui va jusqu’à se croire seul civilisé. Il n’est pas en Occident d’Eglise qui n’appelle, chacune à sa manière, à racheter ses péchés, par quelque acte de contrition, quelque donation expiatoire. Quelque catastrophe qui frappe l’humanité, l’Occident doit se précipiter et offrir une aide qui n’est jamais reçue que comme un dû, comme une bien faible compensation pour tous les maux qu’il lui a infligés tout au long de son histoire, des infamantes croisades jusqu’à la déforestation de l’Amazonie, en passant par la submersion du Bangladesh, la disparition des ours polaires et les ravages du maïs transgénique. Nous sommes tous des assassins, disait ce cinéaste, dont le film fit la réputation. Peut-on encore oser raison garder ?

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La conscience que pouvait avoir le chrétien d’être un pécheur, et donc aussi son désir de retrouver son innocence, présupposait au moins trois choses.
La première était la conscience, certes plus ou moins diffuse, mais constamment sous-jacente, qu’un homme est un animal doué de conscience, capable de penser et donc essentiellement libre, mais que sa liberté ne consiste pas à vivre selon son bon plaisir, mais à se réapproprier et accomplir en lui une nature que sa liberté lui permet cependant de renier. Ce qui faisait la dignité de chaque homme, n’était pas de vivre comme un atome se suffisant à lui-même et gouverné par son humeur du moment, mais au contraire comme une partie de l’univers contribuant librement à la perfection de celui-ci, en y occupant volontairement une place que cette perfection même requérait. Ce fut l’intuition fondamentale commune à la fois à la sagesse antique et à la foi chrétienne.
Ce qui supposait en deuxième lieu que, bien que chaque homme fût ainsi soumis à des lois qu’il n’avait pas faites, il ne laissait pas de pouvoir les comprendre comme inscrites dans sa nature comme s’il les avait faites lui-même, de telle sorte qu’elles puissent lui apparaître non comme des contraintes imposées de l’extérieur, mais comme autant de règles qu’un homme ne pouvait pas ne pas se donner s’il entendait atteindre toute la perfection de cette nature. Et c’est parce que la loi lui était ainsi à la fois extérieure et intérieure, qu’il pouvait se sentir coupable de la transgresser, même si sa liberté lui permettait de le faire, car il savait, et ne pouvait pas ne pas savoir, qu’en la transgressant, il violait une règle dont lui-même reconnaissait la validité.
D’où le troisième présupposé : se croire appelé à participer à un univers dans lequel chaque homme a sa place et une raison d’être, aussi bien que reconnaître la présence en soi de normes qu’il ne pouvait pas ne pas faire siennes, bien qu’il n’en fût pas l’auteur, sont deux choses qui impliquent de croire en un ordre du monde dont il serait insensé de penser qu’un homme ait pu être l’ordonnateur, et qui n’est concevable que comme l’oeuvre d’un Etre à la sagesse et à la puissance infinies, dont la bonté soit en quelque sorte diffusive d’elle-même.
En un mot, un homme ne peut éprouver le sentiment d’une faute – un sentiment de culpabilité à l’avoir commise – s’il n’a pas la conviction qu’il y a un Dieu pour avoir créé un monde parfait et une créature que sa perfection même, c’est-à-dire sa liberté, rend cependant capable d’apporter le désordre dans cette perfection. Comme disait ce philosophe moderne : si Dieu est mort, tout est permis – et si tout est permis, de quoi puis-je me sentir coupable ?
Il me semble donc tout à fait démontrable qu’un Occidental moderne ne saurait être en mesure de ressentir et encore moins de succomber à ce genre de sentiments. […]

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