Revue de réflexion politique et religieuse.

Le Concile et son double virtuel

Article publié le 17 Fév 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Entretien. Sur le phénomène conciliaire et sa compréhension en termes médiologiques.

Deux auteurs italiens, Alessandro Gnocchi et Mario Palmaro, nous ont accordé un entretien à distance, présenté ci-après. Ils y abordent l’un des caractères les plus à même de définir le phénomène Vatican II, qui est son intégration au système des médias. Ils développent ainsi les passages d’un chapitre de leur dernier livre, intitulé La Bella Addormentata1 , qui connaît un net succès de diffusion depuis sa sortie au deuxième trimestre 2011 – 5 000 exemplaires vendus.
Cet ouvrage, au format de poche, constitue une sorte d’état de la question, sans prétention d’être exhaustif, mais centré sur l’essentiel de ce qui a créé l’événement conciliaire, de par sa nature non limité aux années 1962-1965 mais prolongé jusqu’à aujourd’hui sous la forme d’un processus de développement. Il apparaît que ce dernier est intrinsèquement lié à l’intrusion des médias dans le champ de l’Eglise, et c’est sur les effets de cette intrusion que les auteurs ont axé leur analyse, divisée en deux étapes simples, « l’Arbre », et « les Fruits ».
Il est devenu à la mode, dans certains cénacles théologiques actuels, de parler beaucoup de « style ». Mais à combien plus forte raison doit-on le faire, comme Alessandro Gnocchi et Mario Palmaro, à propos des options spécifiques de Vatican II en matière de communication, de signes, de méthodes. Seulement, écrivent les auteurs, « pour la première fois dans son histoire l’Eglise a adopté un langage dont elle n’était pas maîtresse », et là est le point de départ des difficultés dont nous héritons un demi-siècle après.

Catholica – Le concile a été présenté, dès le début, comme une « Nouvelle Pentecôte » (certains n’hésitent pas à y voir un signe de millénarisme). En quoi cette expression fut-elle adéquate aux règles de la communication publique contemporaine ?
Le concept de Nouvelle Pentecôte est important pour comprendre l’aspect mythique qu’a revêtu depuis le début cet événement. Ce caractère a été immédiatement confirmé dans le discours Gaudet Mater Ecclesia, par lequel le 11 octobre 1962 le pape Jean XXIII a ouvert la première session de Vatican II. Le père Antoine Wenger l’avait appelé la clé pour comprendre l’ensemble du Concile. Plus qu’un ordre du jour, ce discours définissait un esprit, et plutôt que de donner un programme, il donnait une orientation.
Cette orientation a consisté essentiellement dans une ouverture sans précédent et sans esprit critique au monde moderne, dans l’adoption de la mise à jour (l’aggiornamento) comme catégorie, comme critère de base dans la vie de l’Eglise, se traduisant par la renonciation à la condamnation de l’erreur et la réprobation préventive de quiconque oserait être en désaccord avec la Nouvelle Pentecôte. Si l’on considère que le pape évoquait également l’origine mystérieuse de l’idée de convoquer le Concile, tous les ingrédients du mythe se trouvaient donc officiellement présents précisément là où ils étaient nécessaires : dans l’acte inaugural. Ces ingrédients sont : l’origine mystérieuse, le but, les moyens et la langue.

Entre « pastoral » et « médiatique », quel lien faites-vous ?
Lors du concile Vatican II il a été évident que le terme « pastoral » était synonyme d’ouverture au monde, d’entrée en bonne relation avec les instances du monde, au lieu d’enseigner à celui-ci la doctrine et la morale catholiques. Par conséquent, on a utilisé l’instrument qui était le plus apte à rendre l’Eglise semblable au monde, avec l’illusion d’être entendu de lui : la langue du monde, qui était la langue des médias. Ici, nous devons écarter la croyance selon laquelle les médias sont neutres et leur valeur dépend du bon ou mauvais usage qu’on en fait. Parmi ceux qui soutiennent encore ce point de vue naïf, il y a beaucoup de catholiques, qui en restent à la conception erronée des médias contenue dans le décret conciliaire Inter mirifica (1963). Le document va plus loin qu’un simple éloge des réalisations technologiques, il est basé, comme nous l’avons dit, sur la différence entre l’utilisation bonne ou mauvaise de la technologie : « Certes l’Église notre Mère sait que ces instruments, quand ils sont utilisés correctement, rendent de grands services au genre humain : ils contribuent, en effet, d’une manière efficace au délassement et à la culture de l’esprit, ainsi qu’à l’extension et à l’affermissement du règne de Dieu. Mais elle sait aussi que les hommes peuvent les utiliser à l’encontre des desseins du Créateur et les tourner à leur propre perte. »
Marshall McLuhan, l’un des plus grands experts en matière de médias au XXe siècle, catholique et thomiste, avait déclaré, au cours de la même période, dans The Medium is the Message : « L’idée que ce qui importe, c’est la façon dont les moyens de communication sont utilisés est la croyance opaque de l’idiot technologique ». Et encore : « Ceux qui disent que les produits de la science moderne ne sont eux-mêmes ni bons ni mauvais, mais que c’est la façon dont ils sont utilisés qui détermine leur valeur, sont des somnambules ». Et en 1977, dans un entretien reproduit dans The Medium and the Light : Reflections on Religion : « Celui qui voyage sur le rythme des ondes magnétiques est en quelque sorte partout au même moment. L’homme électronique est un super-ange. Quand on téléphone, c’est comme si nous n’avions pas de corps ; tout comme notre voix fonctionne, nous et les gens avec qui nous parlons sommes ici, dans l’instant même. L’homme électronique n’a pas d’essence charnelle, il est littéralement désincarné. Mais un monde désincarné comme celui dans lequel nous vivons est une terrible menace pour l’Eglise incarnée, et les théologiens n’ont pas encore daigné jeter un regard sur un tel problème ».
Et en 1969, dans une lettre à Jacques Maritain, il a été encore plus explicite en montrant l’ampleur du danger et sa cause : « Les mondes de l’information électronique, qui sont complètement éthérés, nourrissent l’illusion du monde comme substance spirituelle. Ceci est une imitation raisonnable du Corps mystique, une assourdissante manifestation de l’Antéchrist. Après tout, le prince de ce monde est un très grand ingénieur électrique ». Nous pensons que cela est suffisamment explicatif.

Le mythe conciliaire est donc de nature médiatique. Vous rappelez que dans le système des médias, et notamment dans la publicité, le style vague et allusif, ou les idées générales poussées jusqu’à la plus grande abstraction constituent une condition indispensable d’efficacité. A ce sujet, vous remarquez que personne ou presque n’a lu les textes mais que tous prétendent savoir ce qu’ils contiennent. La place de ces textes n’est-elle pas alors secondaire en comparaison de l’essentiel qui relèverait ici de l’ordre du signal à l’adresse du monde ? Est-ce cela que vous voulez dire quand vous parlez, à la manière de Bultmann, d’un « concile de l’histoire » et d’un « concile de la foi » (la foi étant ici le mythe) ?
Tout cela nous l’avons défini comme l’invention d’une « marque ». Nous ne le disons pas pour banaliser, mais pour établir l’efficacité d’un travail qui a produit un effet majeur pour toute une époque. Une opération de marketing extraordinaire favorisée par la nature pastorale qui a attribué au Concile Vatican II la tâche de diffuser un message en vue de la persuasion de l’interlocuteur. Pour cette raison, la rencontre avec la technique de la publicité était inévitable, technique qui renforce l’utilisation du mythe médiatique avec une rare intelligence. Dans son discours, la publicité utilise des contradictions qui, grâce à l’utilisation habile de la nuance et de l’ambiguïté, posent une question qui peut transporter l’interlocuteur dans un monde plus beau que le monde réel. La réception du message du consommateur découle non seulement de l’information (explicite, linéaire et déclarée) mais aussi de la valeur ajoutée symbolique, oblique, qu’il est capable d’activer. De cette façon, prévaut une formule de communication basée sur un métalangage qui favorise une proximité étroite avec l’ambigu, l’indéfini et le suggéré. Donc, on ne se soucie pas de ce qui est réel, mais de ce qui est cru. On ne se soucie pas de ce que le Concile a dit, en réalité, mais de ce qu’il est censé contenir : non du Concile de l’histoire, mais du Concile de la foi !

Vous mettez en évidence, dans votre livre, le rôle de l’ambiguïté ou de l’imprécision dans le fonctionnement du mythe médiatique. Ne faut-il pas également parler de son caractère essentiellement éphémère et mutable ?
L’essor du mythe conciliaire a utilisé les caractéristiques mêmes de la langue, comme nous le disions plus tôt. Au cours des années soixante et soixante-dix il y a une similitude frappante entre la société et l’Eglise qui se transformait. C’est ce qui a donné l’illusion de la réussite à ceux qui ont été appelés les nouveaux prêtres. Mais il s’agissait seulement d’un instant fugace, car, pour le monde, le mythe du Concile a été rapidement perçu pour ce qu’il était vraiment, à savoir une construction médiatique à utiliser et à jeter lorsqu’une autre prendrait sa place. Lorsque cela s’est produit, le mythe a cessé de fonctionner pour le monde, mais il est resté opérationnel dans l’Eglise. C’est alors que s’est accompli ce qui avait été pensé par les néomodernistes : éliminer tout ce qui était considéré comme dépassé et préconciliaire.

Certains tentent aujourd’hui un retour décontextualisé au texte, voulant le considérer comme autonome et non subordonné aux phénomènes que nous venons d’évoquer. Mais une telle opération ne serait-elle pas artificielle et sans effet ?
Tout ce que nous avons décrit ne pouvait que produire des textes remplis de passages objectivement problématiques. Nous ne pouvons pas poursuivre dans l’illusion consistant à dire que le Concile a composé des textes excellents mais qui sont mal interprétés. La polysémie sera un obstacle tant que les autorités de l’Eglise n’auront pas décidé une fois pour toutes de donner une rectification traditionnelle aux passages problématiques. Nous sommes obligés d’abandonner progressivement ces textes, et de leur substituer des corrections en forme traditionnelle qui en fassent de véritables textes. Mais pour rendre cela possible, il faudrait d’abord que soit réintroduite une praxis courante entièrement catholique, venant prendre en charge cette opération et la justifier. Ce n’est pas une procédure normale, mais nous, pour l’instant, nous ne voyons aucune autre manière de faire.

L’insignifiance de la déclaration Inter Mirifica, que vous avez signalée, témoigne de la très faible conscience de la majorité des Pères conciliaires en matière de fonctionnement des médias. Cette ignorance, jointe à la recherche de la popularité, suffit-elle à tout expliquer ? Comme vous rappelez par ailleurs le rôle actif d’un certain nombre d’intervenants (Dossetti, la « squadra belga », etc.), la répartition des responsabilités est affaire de proportions : cet auto-emprisonnement dans le système de médias fut-il surtout le résultat d’une inadvertance ou principalement celui de l’action cohérente d’une minorité ?
L’alliance des néomodernistes avec les moyens de communication de masse était stratégique et basée sur un choix précis. Les néomodernistes avaient bel et bien prévu de remplacer le langage métaphysique de la théologie classique par un langage qui permettrait d’introduire dans la manière catholique de penser un nouvel élément : l’ambiguïté soutenue par la normalité de la contradiction. Comme nous l’avons dit, il n’y avait donc rien de mieux que le langage des médias de masse. L’opération a été menée d’une manière très intelligente. Aucune tentative n’a été faite pour renverser ouvertement la langue métaphysique, parce que, de cette manière, l’objectif aurait été trop clair. Il fut fait en sorte que les termes classiques perdent leur vrai sens et puissent être utilisés d’une manière contradictoire. Ainsi les néomodernistes ont été en mesure de faire ce qui n’avait jamais été réussi auparavant, un véritable changement dans la vie de l’Église. Depuis, de nombreux catholiques y ont vu des énoncés catholiques, mais les mêmes énoncés ont pu aussi être compris de manière différente : n’est-ce pas génial ?
Prenons l’exemple du terme « Tradition » : si on lui substitue celui de « Tradition vivante », on obtient un concept exactement contraire tout en ayant l’illusion de dire toujours la même chose. Ou bien encore l’oecuménisme, concept désignant à l’origine le retour des schismatiques à l’Eglise romaine, avant de signifier le terrain commun sur lequel tous puissent se rencontrer en conservant leur identité propre.

La praxis conciliaire s’est caractérisée, et continue largement de se caractériser par des phénomènes de traitement différencié dont vous identifiez l’origine dans le discours d’ouverture, qu’il s’agisse d’exclure (à propos des « prophètes de malheur », etc.) ou d’agréer (cf. le thème du dialogue). Vous évoquez aussi l’autoréférentialité qui prétend résoudre tout doute sur le concile par le concile même. De là ont découlé des pratiques qui ont fini par interdire toute discussion, exigeant seulement la soumission. Est-il possible de considérer ces pratiques récurrentes comme des erreurs de parcours ou des excès de zèle imputables à des esprits bornés, ou bien pensez-vous que cela soit en rapport nécessaire avec la « grammaire » médiatique adoptée ?
Nous pensons que ce que vous appelez à juste titre la grammaire médiatique est réellement la cause des problèmes que nous voyons aujourd’hui. Ce n’est pas un échec en cours de route, mais c’est le résultat direct de l’action des néomodernistes durant les travaux de Vatican II. En effet, ils avaient un projet précis qui, avant même leur action sur les textes, avait créé le climat dans lequel ceux-ci allaient être produits et dans lequel ils étaient appelés à être interprétés. Et c’est une véritable grammaire médiatique qui a effectivement donné la clé de l’écriture et de l’interprétation des textes. Il en résulte que les nombreux points qui ne posent pas de problèmes ont été annulés par ceux qui les contredisent. Ainsi s’explique l’une des caractéristiques de Vatican II considéré dans son ensemble, l’autoréférentialité. Elle a été posée dès le discours inaugural, elle s’est manifestée au cours des travaux et ensuite dans la réception, l’interprétation et l’application des documents. Dès lors, toute contradiction ou tout problème rencontrés dans l’histoire et les documents de Vatican II n’ont pu être examinés qu’à la seule lumière de Vatican II. Ainsi l’unique cause de la crise postconciliaire a été attribuée à la mise en oeuvre incomplète de Vatican II, avec pour unique conséquence d’intimer le respect intégral de son contenu. Tout cela s’est transformé en une spirale impossible à arrêter, à l’origine et à la fin de laquelle se trouve la conviction que le concile Vatican II est une réalité unique dans l’histoire de l’Eglise. Et cela a entraîné dans l’Eglise la nécessité d’une véritable et authentique bureaucratie de type policier mise en place pour contrôler l’application intégrale de Vatican II. Or, on le sait, sous tous les régimes, les bureaucraties tendent toujours à se conserver et sont les dernières à tomber.

  1. . La Bella Addormentata. Perché dopo il Vaticano II la Chiesa è entrata in crisi. Perché si risvegleirà (Pourquoi après Vatican II l’Eglise est entrée en crise. Pourquoi elle se réveillera), Vallecchi, Florence, 2011, 240 p., 12,50 €. Le titre fait allusion à la fable de Perrault, « La Belle au Bois dormant ». []

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