Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Lecture : Le totalitarisme et la modernité

Article publié le 29 Oct 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

L’historien François Furet avait bien raison de dire que la Première Guerre mondiale a joué au XXe siècle le même rôle matriciel que la révolution française pour le XIXe siècle. Après la destruction de l’ordre ancien, « une seule modernité survivait durant la Grande Guerre, une modernité dont la puissance s’amplifia même énormément : la modernité des armes, de l’organisation, de la discipline et du contrôle de l’Etat sur la vie de l’individu ». Analyse des ouvrages d’Emilio Gentile, L’apocalypse de la modernité, Aubier, janvier 2011, 415 p., 26 € ; de Philippe de Lara (dir.), Naissances du totalitarisme, Cerf, mai 2011, 254 p., 20 € ; et Fabrice Bouthillon, Nazisme et révolution – Histoire théologique du national-socialisme, 1789-1989, Fayard, janvier 2011, 329 p, 19,90 €.

Même si l’effondrement du bloc soviétique a libéré la réflexion sur le totalitarisme, sclérosée par des enjeux politiques immédiats rendant difficile le comparatisme nazisme-communisme, l’étude de ce phénomène politique ne se résume pas à ces deux seuls régimes, loin de là. Trois nouveaux ouvrages sont consacrés à la compréhension des grands événements politiques du XXe siècle. Commençons par la traduction en langue française du dernier livre de l’historien italien Emilio Gentile, L’apocalypse de la modernité1 . L’étude ne porte pas sur le totalitarisme en lui-même, mais il va de soi que cet historien du fascisme ne s’éloigne guère du sujet à travers cette nouvelle publication. Car qu’est-ce que le totalitarisme si ce n’est l’apocalypse de la modernité ? Le cadre chronologique est limité aux décennies qui ont précédé la Première Guerre mondiale, tandis qu’un autre ouvrage annoncé poursuivra la réflexion sur l’autre grande catastrophe du XXe siècle. Ernst Nolte fait école, il s’agit bien d’une guerre civile européenne s’étendant sur plusieurs décennies.
La particularité de l’ouvrage tient à ses sources. La pensée politique y est secondaire, l’auteur accordant la place d’honneur à la production artistique et littéraire de l’époque. L’ensemble du monde de la culture et de la connaissance est appelé à la barre pour témoigner de l’esprit du temps. Et le résultat est probant. Une vive anxiété taraude les esprits d’une époque connue pour sa confiance dans le progrès, sa croyance en la capacité de l’homme à transformer la nature, sa fascination pour les nouvelles découvertes et les possibilités illimitées de la technique. Après avoir volontairement quitté les rives du monde chrétien, l’homme moderne fonce à la vitesse du cheval à vapeur vers un monde nouveau, mais en même temps il s’inquiète, il se demande si derrière la lumière artificielle produite par l’électricité, mise en valeur lors de l’exposition universelle de Paris, ne se profile pas quelque sombre orage d’acier. Le surhomme de Nietzsche ébauche sa propre ruine. Dès  les premiers mois de la Grande Guerre, combien de poètes et de romanciers ont vu la catastrophe vers laquelle courait la civilisation européenne ! Déjà, à l’aube du XXe siècle, « le cauchemar de la dégénérescence de la civilisation européenne, engendré par la modernité elle-même » (p. 81), était répandu par des hommes de tous horizons.
La pensée philosophique et scientifique n’est pas absente de l’ouvrage. Le darwinisme social proclamait « que la lutte pour la vie et le triomphe du plus fort étaient les lois nécessaires de l’histoire et du progrès. La guerre, tout aussi nécessaire à la sélection du plus fort qu’à l’avancée de la civilisation, faisait partie intégrante de cette lutte » (p. 69). Héritier du darwinisme et répandu dans tous les milieux, l’eugénisme faisait également son apparition, avec les médecins anglais Francis Galton et Karl Pearson. Tous les ingrédients des drames à venir, jusqu’à nos jours, étaient bien présents. […]

  1. . Emilio Gentile, L’apocalypse de la modernité, Aubier, janvier 2011, 415 p., 26 €. []

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