Revue de réflexion politique et religieuse.

Mesure de l’art contemporain

Article publié le 10 Juil 2011 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« Le chant subtil des castrats du XVe siècle prédisait la fin de l’époque des cours raffinées des monarchies européennes. De même, le grincement mécanique, le craquement muet du verre cassé, les battements de cœur fantomatiques des haut-parleurs, la vulgarité du cloaque de l’art contemporain annoncent la fin de la production bureaucratique et financière. »

La perplexité se lit sur le visage des visiteurs qui entrent dans la salle d’exposition du monastère médiéval des Bernardins récemment restauré à Paris. Beaucoup ne peuvent s’empêcher de s’écrier : « Que s’est-il passé ? C’est du vandalisme. » Ils voient des rangées verticales de verre, brisées, grandes comme des vitrines de magasins. Sur les murs des traces de fumée, de suie, laissées par des rayonnages de livres brûlés. Un guide se fait apaisant : l’exposition figure les dommages qu’a subis le couvent au cours de son histoire. Cette exposition, à l’automne 2008, constituait l’ouverture du Centre culturel catholique – après son inauguration par le Pape Benoît XVI qui prononça un remarquable discours sur le rôle du monachisme dans la culture européenne.

Il est difficile de dire si la réaction houleuse des visiteurs venait plutôt de la réflexion ou si elle était inconsciente, si elle relevait du réflexe ou si c’est ce que l’on appelle dans l’art contemporain le « retour des émotions », termes proposés par le commissaire de l’exposition Catherine Grenier dans son livre La revanche des émotions. Il est effectivement difficile de rester indifférent, de garder sa sérénité d’âme devant la « création » de ce concepteur italien. Le terme de concepteur convient mieux, me semble-t-il, que le terme d’artiste étant donné le remplacement complet des moyens traditionnels de représentation, de la peinture, du bronze, du marbre, etc., par tout ce qui tombe sous la main, par exemple un veau mort coiffé d’une couronne dorée dans un aquarium rempli de formol. Il ne reste plus qu’à remplacer le nom de Mausolée de Lénine sur la place Rouge par Galerie d’art contemporain avec exposition permanente du même objet… pour faire émotion. Emotion devant le « maître » russe qui court tout nu à quatre pattes en faisant le chien et en mordant les mollets des visiteurs, devant le concepteur chinois du groupe Cadavre qui mange des fœtus humains. Note d’élégance, de coquetterie contemporaine, un concepteur, représentant du beau sexe, change sans arrêt d’apparence en faisant des opérations ; le résultat de la dernière opération est qu’elle a maintenant deux monticules sur le front. Ce que nous décrivons aurait sa place dans les tabloïds, ou dans un diagnostic psychiatrique, si cela ne s’exposait pas dans des lieux privilégiés : musées, galeries, salles d’exposition, comme celle du couvent parisien nouvellement restauré. L’appellation « art contemporain » est-elle l’une des nombreuses expressions du genre « art gastronomique », « art de vivre », dans lesquelles est signifié un certain état d’excellence, d’accomplissement ? Ou bien a-t-elle sa place dans la famille historique de l’art des Grecs, des Egyptiens, des maîtres médiévaux ?
Car, ici, il n’y a pas de doute quant au terme « art » dans l’esprit d’un homme de bon sens. Prêtons justement l’oreille à cette voix du bon sens. La réaction spontanée des visiteurs au collège des Bernardins en est la manifestation. Ainsi que le sentiment de nausée devant ce que nous avons décrit plus haut. Nous vivons dans un monde où, sans exagération, il est possible de dire : appeler les choses par leur nom, dire que le noir est noir et le blanc est blanc, devient de plus en plus difficile. Devant la laideur, il faut impérativement incliner la tête ; et passer sans le voir devant ce qui est beau. Prendre l’inexistant pour l’être. Néanmoins, dans ce monde d’illusions et de chimères, le bon sens, comme un navire conduit par une main ferme, trouve un vrai chemin. Il se fonde sur l’essence des choses et des êtres et tend vers la lumière sans laquelle la vie est impossible. Le bon sens est déposé dans la profondeur de la nature humaine, comme un instinct. Il est le résultat d’une longue histoire et de l’expérience de nombreuses générations : ce centre imaginaire de l’équilibre auquel la conscience rapporte tous les mouvements de l’âme. Le bon sens a le sentiment de l’harmonie, de l’accord organique qui permet à l’homme, comme un funambule avec sa perche, de passer au-dessus de l’abîme du
mensonge. Il a une sensibilité particulière grâce à laquelle il fait la différence entre la vérité et le mensonge, la beauté et la monstruosité.
Ses ennemis déclarés sont toutes les idéologies : par essence elles sont des créations artificielles, alors que le bon sens est organique. Il voit le monde non pas comme un chaos mais construit sur la base de substances immuables. […]

-->