Revue de réflexion politique et religieuse.

Europe et Russie : fragments pour une compréhension mutuelle

Article publié le 8 Sep 2022 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Le texte qui suit nous a été proposé par Boris Lejeune, qui a plusieurs fois collaboré à notre revue. Rappelons qu’il est artiste peintre, sculpteur et poète, et, point important pour comprendre ce qu’il écrit ici, qu’il est né à Kiev, alors capitale de la République socialiste soviétique d’Ukraine, en 1947. Contraint de quitter l’URSS en 1980, il est depuis installé en France. On peut donc aisément comprendre que le conflit actuel en Ukraine lui soit particulièrement sensible. Sa réflexion est empreinte de tristesse devant la version actuellement officialisée en Europe, qui a brutalement rejeté le monde russe dans les ténèbres orientales.

En 1968 l’article « Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté intellectuelle » écrit par Andreï  Sakharov, trois fois Héros du Travail socialiste, lauréat des prix Staline et Lénine, futur lauréat du Prix Nobel de la paix, circulait en samizdat.Il y affirmait de façon prophétique : « Le manque de proximité de l’humanité la menace de mort. Menace la civilisation : guerre nucléaire généralisée ; une famine catastrophique pour la plus grande partie de l’humanité ; bêtise par l’ivresse de la “culture de masse” et dans le vice du dogmatisme bureaucratisé ; les mythes de masse qui jettent des peuples entiers et des continents aux mains de démagogues cruels et insidieux ; la disparition et la  déchéance dues aux résultats imprévisibles de changements rapides des conditions de vie sur la planète. 

Devant ce danger, n’importe quelle action qui accentuerait la désunion de l’humanité, tout prêche d’incompatibilité des idéologies mondiales et des nations est une folie, un crime… »

Cet article, remarquera plus tard Sakharov, eut un énorme impact à l’étranger: « En plus du contenu de ce texte, le fait que c’était un des premiers ouvrages à caractère politico-social à parvenir en Occident, qui plus est, dont l’auteur, décoré des plus grandes marques d’excellence, était représentant de la spécialité “secrète” et “menaçante” de la physique nucléaire. »

En conséquence, Andreï Sakharov lui-même sera déchu de toutes ses décorations, exclu de son travail de direction et exilé dans une ville de province, sous surveillance permanente. Malgré tout, les informations à son sujet ne cessaient pas de résonner au-delà des frontières du pays. Avec l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, il retrouve la liberté et apporte son soutien aux changements politiques qui ont amené à l’éclatement de l’URSS et au retour à l’économie de marché.

Ces immenses transformations se sont produites sans véritable résistance du régime, sans flots de sang comme cela s’était passé au début du XXe siècle. Il y a deux raisons à cela: l’intelligentsia, et le peuple avec elle, ne croyaient plus à la supériorité sur le système capitaliste de l’organisation socio-économique du système communiste, et la croyance dans la possibilité d’une « convergence », terme employé par Sakharov pour désigner l’union avec les démocraties bourgeoises.

Gorbatchev rêvait d’une « maison commune européenne ». En 1985, lors de son premier voyage à l’étranger, en France, en tant que Premier Secrétaire, il en partagea l’idée avec François Mitterrand. « Nous vivons dans la même maison, déclara-t-il, bien que certains entrent par une porte, et d’autres par une autre. Il nous faut collaborer et améliorer la communication dans cette maison. »

Après cette conversation, le Président français indiqua à ses collaborateurs que Gorbatchev avait des projets exaltants, mais doutait qu’il eût pleinement conscience des conséquences que leur réalisation entraînerait.

Ce rêve d’une Europe unie a été partagé par des millions d’habitants de l’URSS qui s’effondraient et, grâce à cela, ils ont supporté stoïquement le chaos d’une économie en plein changement avec la privatisation sauvage des entreprises d’État des années quatre-vingt-dix.

Des millions d’Ukrainiens ont maintenant ce même rêve, qu’ils ont amené à l’étage supérieur, celui de candidats à l’Union européenne.

Bien sûr, nous n’allons pas regretter le monopole absolu de l’appareil d’État dans toutes les sphères et la pseudo-théorie de l’égalité socialiste qui étouffe toute vie. Mais l’on peut déplorer l’éclatement du grand pays construit au cours des siècles et qui réunissait de nombreux peuples.

Finalement, pour la Russie, la maison commune s’est transformée en piège avec des forces armées hostiles devant chaque porte et chaque fenêtre, où la mortelle désunion de l’humanité d’Andreï Sakharov atteint son paroxysme. Jamais dans l’histoire récente, l’État russe ne fut autant repoussé par ses voisins occidentaux. La célèbre fenêtre ouverte par Pierre le Grand a été impitoyablement bouchée lors de la crise ukrainienne – de l’opération spéciale, selon les termes employés par Moscou. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie postsoviétiques a longtemps mûri, attisé par les cercles qui ont rendu possible la chute de l’Union soviétique, et il s’est transformé en tragédie pour les deux peuples. Sakharov écrivait son article au moment du Printemps de Prague, et autant qu’il nous en souvienne, des sanctions économiques comparables ne furent pas prises contre « l’Empire du Mal » par les administrateurs de « l’Empire du Bien ». De même lors de la guerre en Afghanistan. Les sportifs soviétiques – tout le monde sait que la compétition sportive exige des années de préparation – purent continuer leur carrière sportive. De nos jours, ils sont, comme les chanteurs et les musiciens, sanctionnés comme les hommes politiques, les entreprises, les militaires. Toutes les relations terrestres, aériennes et navales sont annulées entre la Russie et les pays occidentaux. Les médias numériques, écrits, et télévisuels russes sont interdits dans les pays d’Europe occidentale. Les comptes bancaires russes sont bloqués. La liste des sanctions s’allonge, sans oublier les gazoducs. Au détriment des intérêts de la population européenne, l’importation de gaz, de pétrole et de charbon sont interrompus ou limités.

Dans un article publié en avril dans Le Figaro, « La guerre en Ukraine, avatar de la lutte en Russie entre les slavophiles et les occidentalistes », Chantal Delsol ramène à une même explication le conflit armé qui a commencé le 24 février 2022 entre la Russie et l’Ukraine et le phénomène hautement intellectuel dans l’élite culturelle russe au début du XIXe siècle, entre slavophiles et occidentalistes. Ces mouvements intellectuels étaient une recherche d’un chemin proprement russe pour développer la société et donner à la Russie sa place en Europe.

Le conflit actuel est tragique pour la population civile. Il faut chercher son origine dans le jeu géopolitique, la lutte pour conserver ou renforcer telle ou telle position dominante.

Mais, arrêtons-nous sur ce moment important dans l’histoire de la Russie, l’opposition des idées slavophiles et occidentalistes.

Chantal Delsol, dans son article, emploie le terme Occident, alors qu’en Russie à cette époque, c’était le terme Europe qui était utilisé. Il désignait quelques pays se trouvant à l’ouest de la Russie, la France, l’Angleterre, la Prusse. Le concept actuel d’Occident désigne surtout les États-Unis, l’Union européenne, l’Angleterre et le Canada. Nous nous trouvons là devant la difficulté de transposer des notions d’une époque dans une autre partie de l’histoire. Le territoire de la Russie, géographiquement, sera toujours une partie de l’Europe. Ce que l’on ne peut pas dire de l’Amérique.

Par le choix des citations et ses commentaires, Chantal Delsol donne l’impression que la « slavophilie » et ses adeptes sont des ennemis extrêmes de l’Occident, d’opposants arriérés de la raison et de la démocratie.

Nous citons : « L’Occident est vu comme un adversaire dangereux parce que tartuffe. Il fait envie parce que le vice fait envie. “Sortez de cette fascination”, disent les slavophiles, comme on enjoint les siens de se désenvoûter. » « L’Occident est vicieux en raison de sa décadence. Le slavophile Nicolas Danilevski, dans La Russie et l’Europe (1866) décrit l’Europe comme un grand corps mourant dont il faut s’écarter. »

À cela nous voudrions répondre par les mots du grand Dostoïevski. Il écrivait dans son Journal pour l’année 1876 : « Nous – les Russes – avons deux patries : notre Rous et l’Europe… C’est indiscutable. Le plus grand des plus grands rendez- vous déjà reconnus par les Russes dans leur avenir est un rendez-vous universel, il y a une réunion commune à l’humanité – non seulement la Russie, non seulement le slavisme commun, mais l’humanité tout entière. »

Chantal Delsol mentionne Sergueï Ouvarov, qui fut l’un des premiers à formuler les bases des slavophiles. Elle y voit une hostilité: « Se déploie une pensée de la singularité qui fait face à la rationalité occidentale, à ses principes universels. Dès 1832, Ouvarov s’oppose à l’Europe en posant les principes propres à la société russe : “Orthodoxie, autocratie, nation”. »

En réalité, tout n’est pas aussi catégorique et précis.

En 1833, il est Ministre de l’Éducation et adresse à l’Empereur Nicolas Ier une note dans laquelle il indique tout ce qui est indispensable pour la conservation et le développement de l’État russe. Comme un authentique homme politique, Ouvarov ne s’enferme pas dans les murs russes ; sa note commence ainsi : « Au milieu de la chute générale des instances religieuses et laïques en Europe, sans prêter attention aux principes destructeurs qui se répandent partout, la Russie, heureusement, a gardé une foi ardente en certaines fondements religieux, moraux et politiques qui lui appartiennent exclusivement. »

Il pose cette question rhétorique : « Comment instaurer chez nous l’éducation du peuple qui corresponde à notre ordre des choses, et qui ne soit pas étrangère à l’esprit européen ? Selon quelle règle convient-il d’agir par rapport à l’éducation européenne, aux idées européennes dont nous ne pouvons pas nous passer, mais qui nous menacent d’une disparition prochaine? »

Au moment même de la parution de l’article de Chantal Delsol sortait son livre La fin de la chrétienté. L’auteur entend non pas la fin de la religion, mais de la civilisation qu’elle a engendrée. Sergueï Ouvarov, prévoyant des temps difficiles dans sa tentative de renforcer la société russe chrétienne et d’éloigner la menace de sa disparition, avait composé de son côté une  triade : «  L’éducation du peuple doit s’accomplir dans un esprit unissant l’orthodoxie, l’autocratie et la nation  », à l’opposé de la devise française Liberté, Égalité, Fraternité.

Le premier élément de la triade d’Ouvarov signifiait la dénégation du scepticisme voltairien, l’athéisme du XVIIIe siècle. La Foi précède le pouvoir, comme chez Jeanne d’Arc. Le roi authentique est  le Christ, et non pas le monarque qui doit lui obéir. L’orthodoxie suit la tradition grecque. Le deuxième élément, correspondant à l’Égalité, est l’autocratie et ne signifiait pas l’absolutisme. Ouvarov était partisan d’une monarchie constitutionnelle, dont l’exemple pour lui était l’Angleterre, et la France après la Restauration. Le troisième élément, la nation, signifiait l’âme propre à chaque peuple, un principe romantique important en Europe au début du XIXe siècle. En tant que ministre, il permit des recherches sur l’héritage grec et oriental pour que les gens aient conscience de leurs racines historiques et culturelles.

Nous voudrions rendre hommage ici à cette personnalité exceptionnelle que fut le comte Sergueï Ouvarov, qui fut en effet Ministre de l’Éducation pendant seize ans et fit à ce poste un immense travail. Il fonda l’Université de Saint-Pétersbourg, l’Université de Kiev, fut Président de l’Académie des Sciences.

L’occidentaliste Alexandre Herzen disait de lui, dans son livre Passé et pensées : «  Il nous surprenait par sa connaissance de plusieurs langues et la diversité de tout ce qu’il savait, il gardait en mémoire des rudiments de toutes les sciences… »

Ouvarov connaissait effectivement huit langues et écrivait des poèmes  en quatre langues. Ses travaux sur l’ethnos de l’antiquité grecque le firent connaître dans toute l’Europe. Il correspondait avec Goethe, était ami des frères Humboldt, de Germaine de Staël. Il fonda en 1815 la société Arzamas, un cercle de poètes et écrivains russes célèbres, dont Joukovski, Tourgueniev, Pouchkine, Viazemski, Karamzine. Le but de cette société était de faire évoluer la langue russe archaïque pour en faire une langue proche des langues européennes. Ouvarov traduisit en français les vers de Pouchkine « Aux détracteurs de la Russie  » consacrés aux événements du soulèvement polonais de 1830-31. Pouchkine apprécia cette traduction et interprétation.

Nous citons ici un fragment de cette traduction car il y a un certain lien entre les événements passés, la guerre entre la Russie et la Pologne, et la guerre actuelle avec l’Ukraine.

AUX DÉTRACTEURS DE LA RUSSIE

Imitation libre de Pouchkine.

 Tribuns audacieux, orateurs populaires,

Le colosse du nord excite vos fureurs ;

Laissez là, croyez-moi, vos absurdes clameurs,

Les Slaves opposés à des Slaves leurs frères

Ne vous demandent pas d’irriter leurs douleurs ;

Au foyer paternel c’est un débat antique,

Issus de même race, ennemis dès longtemps

Les peuples divisés, tour à tour triomphants,

Combattent par instinct et non par politique.

Jamais sous un drapeau les a-t-on vus s’unir?

Le Sarmate inquiet et le Russe fidèle

Ont à vider entre eux leur sanglante querelle ;

S’il faut que l’un succombe, est-ce à nous de périr?

L’un perdra-t-il son nom, ou l’autre son Empire?

Pour que l’un d’eux triomphe, il faut que l’autre expire

Et le monde ébranlé ne peut les contenir ;

Voilà tout le débat! – gardez donc le silence,

Étrangers à nos mœurs, étrangers à nos lois!

Dans ce drame imposant votre impuissante voix

N’est qu’une insulte à cette lutte immense…

 

Les idées d’Ouvarov se sont développées à la génération suivante, entre autres par Alexeï Khomiakov. Comme il est fréquent chez les conservateurs, il était un homme de grande intelligence : poète, philosophe, inventeur, médecin, officier décoré pour son courage. Nicolas Berdiaev le considérait comme « l’un des hommes les plus aristocratiques que pouvait connaître l’histoire russe de la pensée. »

Alexeï Khomiakov fut l’un des premiers critiques du modernisme européen, dont la raison, d’après lui, était en partie le rationalisme philosophique. Il écrivit en 1846 ces graves lignes, si pénétrantes : « Les temps sont difficiles non seulement parce que les bases de nombreux États sont, à ce qu’il semble, ébranlées (car aux yeux de l’histoire sont tombées un certain nombre de nations puissantes et fameuses, et il en tombera encore) […] non, les temps sont difficiles parce que la réflexion et l’analyse ont rongé les bases sur lesquelles reposent depuis longtemps l’orgueil, l’indifférence et la grossièreté humains. J’ai dit orgueil car la philosophie rationaliste, par le nombre de conclusions rigoureuses (ce dont l’Allemagne peut être fière à juste titre), est arrivée dans l’école de Hegel, sans le vouloir, à la preuve que la seule raison qui connaît les relations des objets mais pas les objets eux-mêmes, conduit à la négation, ou plus exactement, au néant,  lorsqu’elle renonce à la foi, c’est à dire à la connaissance intérieure des objets… »

Hélas, les efforts d’Ouvarov pour élever le niveau en vue de protéger les jeunes générations de ce qu’il appelait « des théories », entendant par-là les tendances socialistes ; ni le développement ultérieur de l’idée de nation dans  la figure de la catholicité de l’Église, la sobornost’ en russe. Le thème principal, dans cette symphonie de la sobornost’, est : « tout le peuple de l’Église  », le chœur prépondérant de la majorité populaire. C’est l’universalité dans laquelle confluent, sans disparaître, des voix individuelles ; la principale direction est verticale ; mais la transformation  du milieu social de la société pensée par Khomiakov et ses compagnons, I. Kirieevski, K. Aksakov, I. Samarine, ne fut pas couronnée de succès.

Au début du XXe siècle, le putsch bolchevik réduisit à néant leurs commencements. En Russie fut instauré de façon brutale  le modernisme occidental qui dura soixante-dix ans.

Mais les recherches pour développer le monde russe, sa place dans le monde européen, ne cessèrent pas.

Portons maintenant notre attention sur un brillant représentant de l’émigration russe du début du XXe siècle, Vladimir Weidlé. (1895-1979). Il était professeur d’histoire de l’art chrétien, écrivain, critique littéraire, poète et publiciste. Pour lui, la vie de la civilisation européenne était inséparable de ses origines chrétiennes. Dans son livre, qui a eu une grande résonance auprès des lecteurs européens, La mort de l’art, il reliait la perte du grand style à l’absence de foi.

Dans l’un de ses derniers livres, La tâche de la Russie, il continua, tout en étant au-delà des frontières de sa patrie, à réfléchir sur le destin de la Russie, ses voies, sa place dans l’histoire et sur le continent. Et grâce à une compréhension plus claire des événements historiques passés, il s’approche du présent, des exigences du temps.

Il considère que ni la géographie, qu’il appelle « lieu-de-développement », ni la composition ethnique n’ont prédéterminé l’histoire russe.

Il affirme que « Dans la plaine eurasienne, une culture tout à fait différente aurait pu se développer, de type authentiquement asiatique, un peuple qui parlait  l’une des langues indo-européennes aurait pu, comme les aryens de l’Inde et de la Perse, tomber dans l’orbite de l’Asie, et non de l’Europe. Si cela s’est passé différemment, ce n’est pas à cause de quelques autres prédéterminations matérielles, mais parce que dès le début de son histoire était posée à la Russie la question qu’elle a essayé, bien ou mal, de résoudre pendant plus de neuf siècles. Cette question découle du baptême de la Russie et de la transmission – par Byzance et dans une forme byzantine – de l’héritage de l’antiquité. La question est de devenir une partie de l’Europe chrétienne, non pas une partie fortuite et passive, bien sûr, mais organique et créatrice : ne pas simplement s’accrocher à elle, mais partager son destin, prendre part à sa vie commune.  »

Pour Weidlé, le destin de la Russie est fixé bien avant les discussions entre slavophiles et occidentalistes. Ainsi, sans accorder la préférence aux uns ou aux autres, il les renvoie dos à dos. Pour lui, l’occidentalisme péchait par son mélange entre la culture occidentale des racines chrétiennes et la civilisation  internationale de l’universalisme. La Russie aurait dû prendre aveuglément l’exemple et l’imiter, comme  la Turquie ou le Japon.

« Étrangement, les représentants de ce courant ne comprenaient pas que “l’individualité”, affirmée par leurs opposants, est justement la condition indispensable à l’entrée de la Russie dans l’unité européenne où, par exemple, la France entre non seulement parce qu’elle a des points communs avec l’Italie… »

Weidlé pensait que les slavophiles comprenaient mieux la problématique  de l’unité russo-européenne à cause de la conscience qu’ils  avaient  du sentiment national ; mais pour eux, l’unité européenne existait déjà dans le passé, il suffisait de la restaurer et il ne fallait pas poursuivre le rapprochement avec l’Occident.

Mais les eurasiens, les représentants du courant qui a remplacé les slavophiles à notre époque, refusent tout rôle de la Russie en Europe, ils affirment que le choix du christianisme par la Russie ne l’oblige en rien. Pour l’un  de leurs représentants actuels, Alexandre Douguine, que Chantal Delsol considère à tort comme le maître à penser de Poutine, la Russie n’a tout simplement pas de place en Europe contemporaine. À sa manière ésotérique guénonienne, il écrit : « Dans notre peuple, scintille encore ce qui l’oblige à s’éloigner de l’abîme, l’Europe contemporaine”, “l’Occident”. Mais l’inertie est trop grande et les efforts indispensables pour une authentique révolution conservatrice, ensoleillée et vraiment européenne sont d’une exigence immense. Il est absolument évident que nous n’arriverons pas à rester à part du cycle final de la titanomachie, où les Titans ont réussi à prendre leur revanche. Mais…  mieux vaut perdre avec Dieu que gagner avec le diable. »

Aux lignes délirantes de Douguine, nous opposons les mots de Weidlé : « Il ne fait pas de doute que l’avenir de la Russie, maintenant et toujours reste inséparable de l’avenir européen. »

Si les nouvelles conceptions idéologiques « libérées » ne privent pas définitivement l’humanité de la mémoire historique par leurs incessantes tentatives, la compréhension de l’Ouest et l’Est du continent européen comme un seul espace chrétien, restera toujours, avec les mêmes racines gnoséologiques d’un arbre dont les fruits se sont répandus partout.

« Si l’Occident et l’Orient de l’Europe veulent se considérer comme des cultures complètement différentes, écrit Weidlé, alors il faut séparer définitivement la Grèce et Rome, malgré leur destin, enlever Virgile, aux autres Homère, aux uns ajouter des philosophes, aux autres des juristes, puis exactement de la même manière diviser le christianisme en deux religions, autrement dit diviser le Christ ; là-dessus , ni à l’ouest ni à l’est, aucun humaniste, ou simplement historien, et moins encore le chrétien ne l’accepteront. »

L’exclusion de la Russie hors de l’Europe, c’est une violence à son histoire et sa vie spirituelle. La chute de la Russie dans le domaine spirituel est dangereuse non seulement pour elle, mais aussi pour l’Europe puisqu’elle en est une partie intégrante.

Weidlé écrit encore : « En se privant de la Russie, l’Europe perd la source de son renouvellement, plus nécessaire que jamais, elle se prive du seul pays qui, par son “arriération” peut la rajeunir, la nourrir de son étrangeté, parce qu’elle n’est pas si étrangère, car ce retard peut lui rappeler sa propre jeunesse. De plus, la Russie, au cours des derniers siècles, était le cœur de toute la tradition de l’Orient chrétien, et slavo-byzantine ; perdre cela signifie pour l’Europe s’enfermer définitivement dans une demi-existence uniquement occidentale, refuser pour toujours la plénitude de sa vie historique, de sa vie spirituelle, et, pour une partie, religieuse, de son christianisme. »

Dans son essai au titre impressionnant – La fin de la chrétienté –, Chantal Delsol fait la démonstration d’un certain balancier historique : un mouvement à droite, et voilà, le paganisme du monde antique se mêle à la religion chrétienne, puis, seize siècles plus tard le mouvement du balancier va vers la gauche, et se produit le retour aux valeurs culturelles précédemment abandonnées.

D’où vient le mouvement du balancier ? L’auteur considère que c’est la perte de la foi. Les païens de l’antiquité ont perdu la foi dans leurs dieux, leurs âmes furent séduites  par l’enseignement chrétien. Ce que l’on peut croire aisément car la compréhension chrétienne du monde et la hauteur incomparable de cet enseignement pouvait séduire les esprits. Alors que le retour actuel dans ce passé relatif, relatif car le paganisme des temps passés portait en lui quelques perles que la religion chrétienne a gardées, et même élevés encore plus haut. Nous voulons parler de l’art ; en prononçant le mot de Beauté viennent tout de suite à l’esprit des œuvres qui ne cessent pas d’attirer des foules de gens. À quoi ressemble maintenant cette sphère de la vie spirituelle et sociale dans la société occidentale ? À une morgue. Dans l’histoire, il n’y a pas de retour aux anciennes formes, Marx l’avait déjà remarqué. Les formes, libérées des principes chrétiens ressemblent à des masques caricaturaux copiés sur les images du monde antique.

La constatation de Chantal Delsol, il s’agit de la civilisation chrétienne et de sa fin, touche seulement les pays occidentaux, comme si au-delà de ses frontières on ne pouvait voir que des cratères lunaires.

La Russie postsoviétique, « cet empire soviétique du knut » (Weidlé) peut montrer un autre exemple dans le tableau apocalyptique proposé par Chantal Delsol. La fin de la civilisation chrétienne au cours des soixante-dix dernières années s’exprimait, dans ce pays où se réalisa la forme extrême des théories sociales nées en Occident, par l’assassinat de centaines de milliers de prêtres, la destruction des églises et des monastères, l’interdiction du culte, l’enseignement de l’athéisme dans les universités, etc.

Personne ne s’attendait à ce que, dans les années quatre-vingt-dix, le balancier vire non pas du côté du paganisme, mais du christianisme orthodoxe. On peut dire qu’il est né de ses cendres. Nous en avons été témoins, et avec nos modestes possibilités, nous avons participé à la restauration d’une église. Restauration n’est pas du tout le mot qui convient car les églises ont retrouvé leur aspect après avoir été transformées en fabriques, dépôts, lieux d’habitation, centres de sport. Dans le clergé, des personnes de différentes professions, des architectes, des savants furent ordonnés prêtres, et il est arrivé que tout un village soit baptisé dans la rivière la plus proche. Il est indispensable de noter que cet élan spirituel est venu d’en bas, dans les profondeurs du peuple, et fut repris par les autorités. Ici, approuvons Chantal Delsol – tout est dans la foi qui peut faire des miracles.

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