Revue de réflexion politique et religieuse.

Crise des vocations : essai de diagnostic

Article publié le 5 Juil 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A la crise des vocations il n’est donc qu’une solution envisageable : le ressourcement dans l’essentiel, dans le Cœur sacerdotal du Christ passionnément aimé et choisi, par l’inspiration mariale d’une Eglise qui saura maternellement enfanter et former les magnifiques vocations dont, à n’en pas douter, la Trinité nous fera bien vite cadeau si nous osons tout fonder sur le Christ : « Omnia instaurare in Christo ».

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 81, pp. 85-97]

Nous traiterons ici des vocations sacerdotales. La crise des vocations ne se fait pas sentir de la même façon dans les diverses formes de vie consacrée. Notre temps se caractérise certainement par un grand désir de vie spirituelle, désir caché la plupart du temps, fortement minoritaire, mais réel. Et ainsi un certain nombre de monastères ont accueilli des novices sans interruption, tandis que de nouvelles congrégations de vie contemplative connaissent un essor étonnant. Ce fait ne nous fait pas perdre de vue un phénomène de vieillissement qui aboutit à la fermeture de monastères naguère importants. Il est délicat d’émettre des hypothèses explicatives, surtout générales. Disons en gros que les formes de vie contemplative qui présentaient un fort enracinement dans une tradition spirituelle riche et authentique et ont su éviter tout aspect de sclérose et d’inadaptation, c’est-à-dire où la vie d’oraison, le sens fraternel et la beauté liturgique d’une part, un effort de pauvreté évangélique visible d’autre part étaient vigoureusement préservés, bénéficient d’une relève considérable. À cet égard, les grands ordres traditionnels semblent plutôt en perte de vitesse, toute vitesse acquise ne pouvant, par définition, que décroître. Mais la cause profonde est sans doute à chercher avant tout dans une perte de spiritualité, non que les communautés concernées n’aient eu des membres exemplaires vivant dans le secret une immolation dont Dieu aura été souvent le seul témoin, ou exerçant envers et contre tout dans sa fécondité le charisme de leur institut, mais parce que le témoignage communautaire d’une aventure spirituelle attirante a été par trop insuffisant.
Dans les années d’après-Concile, on a beaucoup insisté sur le témoignage de pauvreté, avec une tendance à reprocher à la vie religieuse son apparence de richesse, spécialement immobilière. Mais chaque fois que l’effort de pauvreté a été plus esthétique que mystique, le mouvement s’est soldé par une cascade d’échecs retentissants, l’expérience prenant fin faute d’hommes, au fur et à mesure des retours à l’état laïc. Il ne suffit pas d’avoir une chapelle en austère béton armé (dans les cas moins malheureux où l’on jugeait utile de conserver une chapelle), des vases sacrés en terre glaise et des vêtements liturgiques en toile écrue (dans les cas également où cela ne semblait pas encore une concession inutile au « ritualisme » et au « triomphalisme »), si c’est au sein d’une forme de convivialité qui fait plutôt penser au genre des classes moyennes et où ne font défaut aucune des sécurités matérielles des sociétés riches, aucun des moyens financiers de voyages pour des réunions, des récollections ou des vacances, même si on s’exalte des luttes pour la justice dans les pays d’Amérique latine et si l’on insiste sur une « option préférentielle pour les pauvres », option qui n’est guère convaincante dans la mesure où l’on ne sort guère soi-même d’un milieu social comme d’un train de vie de favorisés. Tout cet aspect de « style pauvre », dont il faut saluer l’intention mais dont il faut aussi relever les côtés idéologiques, a détourné l’attention par rapport à ce qui sera toujours l’essentiel de la vie religieuse, c’est-à-dire la recherche de Dieu et le sacrifice personnel et coûteux de l’individualité égocentrique, laquelle en général sort indemne des cooptations sympathiques en appartements à petits effectifs, des sessions de psychologie ou de dynamique de groupe, quand ce n’est pas d’initiation aux techniques de méditation orientales ou autres.
Au cours de ces décennies, les instituts ont vécu à l’évidence une crise d’identité dont ils ne sont pas sortis facilement, ou dont ils sont encore loin d’être sortis. Il n’est pas sûr que les révisions de constitutions soient une réussite. Un dépoussiérage, une adaptation au goût contemporain ne suffisent pas toujours. L’adaptation du style risque même d’être catastrophique, si elle manque la portée mystique que les formes d’expression modernes sont peut-être bien impuissantes à traduire.
En fait, les instituts qui ont su tenir clairement la finalité que leur avait assignée leur fondateur n’ont certainement pas connu de crise de vocations. Mais où sont ces instituts ? Il ne suffit pas d’un travail archéologique de documentation sur les sources, aussi précieux soit-il au demeurant, si avec cela on se coupe de la tradition vivante, représentée par des personnes, des œuvres concrètes. Si la Compagnie de Jésus oublie son lien avec le Saint-Siège et se désaffectionne en fait de l’œuvre apostolique du Saint-Père au mépris du « quatrième vœu », occupée qu’elle est à ses préférences internes ; si elle ferme les collèges au lieu de les multiplier et de les renouveler, de les ouvrir à d’autres milieux sociaux, d’y impliquer ses intellectuels, d’en retrouver la tradition humaniste et les principes éducatifs ; si elle oublie sa mission de faire connaître les secrets du Cœur de Jésus et de travailler à de profondes transformations sociales et politiques sur la base de cette connaissance au lieu de se mettre à la traîne de l’utopie communiste : elle aura beau éditer toutes sortes de traductions de la correspondance de saint Ignace, un travail si méritoire restera à mi-chemin si l’on n’y puise pas l’inspiration qui a donné un essor merveilleux à ladite Compagnie dès sa fondation. Si les monastères bénédictins acceptent des réformes liturgiques de la main de spécialistes qui ne se nourrissent pas au jour le jour de l’Office divin conventuel et n’ont pas hérité existentiellement d’une tradition liturgique qui est vie, reçue des anciens en une transmission ininterrompue, s’ils attendent de laïcs ou de théologiens que ceux-ci leur dictent une lex orandi aménagée, si avec cela ils tolèrent en leur sein des contestations qui s’attaquent aux racines mêmes de la foi, il ne faut pas s’attendre à ce que des vocations y éclosent. Quant aux instituts actifs, si les religieux enseignants n’enseignent plus, si les religieuses soignantes ne soignent plus, et cela entre autres raisons parce que l’on s’est soumis sans coup férir aux diktats d’une législation qui prend prétexte de tout pour soumettre l’éducation et la santé au monopole de l’Etat, et d’une société mercantile qui organise tout en fonction de la rentabilité immédiate, si tous ces postes sont abandonnés, on ne voit pas pourquoi des jeunes gens généreux désireux de suivre le Christ seraient intéressés à rejoindre ces colonnes en déroute.
Pour en venir aux vocations sacerdotales en tant que telles, une des réponses possibles au pourquoi de la crise est de nature culturelle et sociologique : le recul de la société rurale et la perte du sacré qui en est le corollaire ; la société urbaine et de consommation et la désaffection pour les formes religieuses traditionnelles au profit d’une recherche religieuse plus individuelle et pluraliste. Ce type d’explication situe les causes de la crise en dehors de l’Eglise. Ce serait le monde qui se détourne de l’Eglise et donc ne lui fournit plus de relève sacerdotale, dans la foulée de la perte de fréquentation de l’Eglise. La crise est donc versée au compte de la déchristianisation générale. Un tel type d’explication paraît trop évident pour ne pas être en trompe-l’œil. Car il ne fait que reculer l’examen des causes profondes, ou plus exactement l’élude. D’où vient, justement, la déchristianisation, et surtout la déchristianisation des chrétiens dits sociologiques ? Notre hypothèse est que cette cause profonde est à chercher dans la crise même du sacerdoce en tant que tel, crise dont celle des vocations n’est qu’une conséquence. Le coup étant porté, l’inimitié du monde ou son indifférence ne font que l’envenimer, il n’est pas leur fait.
Toute vie qui s’accomplit selon sa nature et tend fortement à sa fin, en poursuivant des finalités organiquement subordonnées à cette fin, est belle. La beauté de ce qui est pleinement soi, c’est-à-dire qui manifeste et épanouit l’image que le Créateur y a imprimée et, en régime de Rédemption, diffuse l’éclat rayonnant de la grâce, cette beauté attire, suscite amour, don sans retour. Quand il n’y a plus de beauté intrinsèque et essentielle, c’est que les finalités sont perdues. Nous avons besoin de voir le sens de nos efforts. Des théories, des slogans, des systèmes, ne donneront jamais que des cailloux à manger à l’âme qui demande son pain. Ce qui est beau attire. L’amour a besoin d’admirer, de contempler. C’est la beauté du sacerdoce, de cette forme de vie, de consécration, qui a largement cessé d’être perceptible, parce que les finalités du sacerdoce ont été trop souvent en partie perdues. Dans la mesure où l’on a voulu justifier le sacerdoce aux yeux de la mentalité contemporaine, en renouveler l’image, en adapter les fonctions, on en a peu à peu perdu le sens. Mais ces tentatives de justification et d’adaptation n’étaient elles-mêmes que la réponse maladroite à une dérive qui remonte sans doute jusqu’à des siècles, à preuve la nécessité récurrente d’initiatives qui, au reste, ont renouvelé magnifiquement le sacerdoce catholique, comme celle par exemple de l’Ecole française au XVIIe siècle. Ce qui a régulièrement manqué au sacerdoce, c’est une mystique digne de lui. Chaque fois que les prêtres, et d’ailleurs les évêques, n’ont plus qu’une image sociale dépendante des conditions politiques et des préjugés culturels, que ce soit sous l’Ancien Régime, sous le Premier Empire ou de nos jours, c’est la signification du ministère ordonné qui n’est plus reconnue.

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