Revue de réflexion politique et religieuse.

La sécularisation de l’Eglise

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La sécularisation de l’Eglise a profondément modifié sa réalité. Cette sécularisation est le fruit de l’idéologie conciliaire qui a provoqué une fracture avec le langage mystérique et mystique que le Concile lui-même se proposait pourtant d’introduire. Le principe du primat du social sur le personnel, du « gros animal politique » sur la fragilité de la personne, comme une grande tache, recouvre insensiblement toute l’Eglise.

Le texte qui suit constitue le chapitre 11 du livre Il futuro del cattolicesimo — La Chiesa dopo papa Wojtyla (L’avenir du catholicisme — L’Eglise après le pape Wojtyla, éd. Piemme, 1997), traduit par nos soins avec l’aimable autorisation de l’éditeur. Le P. Gianni Baget Bozzo est un personnage inclassable du catholicisme italien, qui après avoir été collaborateur du cardinal Siri comme directeur de la revue Renovatio, est entré en politique et a été élu député européen sous étiquette socialiste. Il collabore notamment aujourd’hui au quotidien Avvenire, organe de l’épiscopat italien.

Après le concile Vatican II, comme cela était déjà arrivé aux grandes confessions protestantes, l’Eglise catholique a soudain été envahie par la sécularisation.
Tel est en vérité le mystère du Concile, qui renvoie aux origines mêmes de son interprétation. Le Concile est le fruit de la rénovation de l’Eglise qui s’est produite tout au long du vingtième siècle, alors que pesaient sur elle la guerre et les totalitarismes : ce qui a placé l’Eglise et le monde dans une nouvelle situation et a rendu possible le dialogue avec la modernité. Le temps des monarchies de droit divin et du nationalisme bourgeois était fini, cependant que le fait catholique survivait. Mais il avait lui aussi changé : il avait accompli un effort pour retrouver la dimension du mystère et de la mystique, ce qui, dans le domaine théologique, lui avait permis de commencer à récupérer son langage propre et de s’évader de la prison des manuels. Pie XII a été la figure emblématique de cette rénovation. Or le Concile a été vu comme la négation de Pie XII et a été interprété comme une rupture.
L’ambiguïté remonte à la façon dont il a été lancé : Jean XXIII s’est explicitement posé comme une figure différente de Pie XII, la question clef étant alors la question du communisme. L’Eglise pouvait-elle établir, sur un plan humain et séculier, un accord avec le communisme malgré l’opposition que celui-ci continuait de manifester au catholicisme dans son propre domaine au sujet de la solution ultime des problèmes de l’humanité ? Y avait-il un terrain sur lequel catholicisme et communisme pouvaient montrer un visage commun ? L’usage de la distinction, en soi exacte, entre l’erreur et celui qui la professe, a permis de considérer que l’Eglise cessait désormais de s’opposer au communisme, sans pour autant que ce dernier cessât de s’opposer à elle. Tel est le thème d’une encyclique de Jean XXIII, Pacem in terris, qui dépeint l’existence humaine sur la terre comme menacée par le développement technologique et l’aventure nucléaire, surtout celle du nucléaire militaire. On ne doit certes pas en forcer l’interprétation, mais elle donnait bien l’impression qu’il fallait dépasser cette attitude de nette opposition à l’égard du totalitarisme communiste, caractéristique du pontificat de Pie XII. A cause de cela, et bien que le développement du Concile ait été un fruit de la renaissance catholique apparue avec le premier après-guerre et qui avait atteint son sommet dans les années cinquante sous le pontificat du pape Pacelli, Vatican II a été compris comme la négation de Pie XII. Ce qu’il n’a pas été, sauf justement sur la question communiste telle que Jean XXIII l’avait abordée.
Cela eut une conséquence immédiate sur la politique italienne, en amenant à une coopération réelle avec les communistes, sous la forme d’une participation au gouvernement aux côtés des socialistes. L’accord conclu avec ceux-ci incluait la place concédée aux communistes dans les administrations, les syndicats et les coopératives : de telle sorte que l’ouverture à gauche des catholiques a signifié pour eux la fin de l’anticommunisme en Italie. Et ce qui se produit en Italie est répercuté sur l’ensemble de l’Eglise.
La question communiste n’a pas fait l’objet du Concile, mais elle a contribué à en définir le climat politique, celui de la fin des condamnations et des antagonismes. A l’époque, lorsqu’on évoquait ceux-ci, on pensait au conflit frontal ouvert avec le communisme, dont l’Eglise préconciliaire avait parfaitement compris le caractère de religion totale, totalitaire et visant à la destruction du catholicisme. Cela a eu deux conséquences au regard de ce que l’on appelle l’idéologie conciliaire, qui ne concerne pas le contenu des documents ni même la formation ou l’intention de leurs auteurs, mais le cadre global d’interprétation dans lequel le Concile a été situé et qui a agi comme un conditionnement intérieur, une grille de lecture des faits et des documents.
Le premier thème de l’idéologie conciliaire était : le Concile ne condamne pas. Ce qui, dans le contexte historique, voulait dire objectivement que le Concile ne condamnait pas le communisme. En fait, le Concile n’a même pas parlé du communisme : ce qui représentait en soi un événement considérable, étant donné la tradition de l’Eglise et l’importance du communisme à l’époque. Ce seul fait indiquait en lui-même que la position vis-à-vis du communisme avait changé et cette nouvelle position, compte tenu du caractère religieux intégral du communisme, rendait possible un changement de la compréhension que l’Eglise avait d’elle-même.
Le second thème de l’idéologie conciliaire était celui d’une Eglise en rupture avec le passé et projetée vers un avenir conçu comme une mutation radicale dans l’histoire. L’idéologie conciliaire voyait dans l’Eglise une créatrice de projets et d’événements ayant pour objet la conciliation universelle. L’Eglise devenait sujet d’utopie.

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