Revue de réflexion politique et religieuse.

Fermer l’oeil, ouvrir l’esprit

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

L’homme l’âge de la télévision : à l’antique autel des lares s’est substitué dans les foyers un véritable autel des images, une sorte de cénacle domestique dont la pièce maîtresse prend même l’aspect, dans les demeures des classes aisées, d’un meuble de style s’ouvrant comme un triptyque.

[Note : ce texte a été publié dans Catholica n.71]

Quelle originalité peut-il y avoir à parler encore de et sur la télévision ? Aucune a priori. La cause en est le déferlement de productions en tous genres, débats, ouvrages, émissions, mêlant tout autant des (fausses) révélations que des « confessions », descriptions ou analyses qui dans l’ensemble départagent une majorité d’enthousiastes et de critiques simulés, et une fraction d’irréductibles hyper-critiques.
Pourtant, certains travaux n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces catégories. C’est le cas de L’homme à l’âge de la télévision, de Jean-Jacques Wunenburger1 . Attentif aux questions complexes de l’image et de l’imaginaire et plus généralement aux médiations qu’établissent les hommes entre eux et le monde, questions intrinsèquement liées à d’autres interrogations concernant le sens et la réalité, J.-J. Wunenburger enquête sur la fonction effective de la télévision, instrument puissant mais plus difficile à saisir qu’il n’y paraît. Est-il exact que la télévision puisse prétendre montrer la réalité, ou produit-elle l’atonie intellectuelle ? Et jusqu’à quel point contribue-t-elle à modifier en profondeur les modalités de la connaissance de l’homme contemporain ?
Avant de s’attacher à la nature même de l’image télévisuelle, c’est la configuration de son lieu d’apparition qui est présentée. Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à une analyse géographique de cet espace télévisuel, de sa topographie même et des formes de pratiques qu’elle introduit, de l’ordre des rites du quotidien. A l’antique autel des lares s’est substitué dans les foyers un véritable autel des images, une sorte de cénacle domestique dont la pièce maîtresse prend même l’aspect, dans les demeures des classes aisées, d’un meuble de style s’ouvrant comme un triptyque. Mais cette configuration de l’image télévisuelle ne serait encore que peu de chose s’il n’y avait la « véritable cérémonie » qui lui est associée : « Lumière tamisée, […] hiérarchie des sièges, […] silence ambiant », s’il ne s’agissait véritablement d’un « arrêt de la vie au profit d’un rite oculaire ». J.-J. Wunenburger n’emploie pas ce mot par inadvertance, et il pousse le plus loin possible la métaphore religieuse. L’image arrive du ciel, elle apparaît : en ayant les attributs de l’absence qu’elle médiatise, elle arrive à en faire oublier cette absence jusqu’au point de la transformer en idole. L’image télévisuelle est unidirectionnelle, elle empêche donc l’échange et « s’apparente au processus d’envoûtement et de possession ». Ce rite exige que soient ployés les corps, qui se pétrifient devant elle.
De la configuration, J.-J. Wunenburger passe ensuite au processus de figuration. Il parle ici de « sidération oculaire, […] illumination et captation de l’œil par la phosphorescence », une excitation de la recherche des sensations. Théoriquement, l’image télévisuelle pourrait être contemplée pour ce qu’elle offre — permettre le divertissement, l’accès à l’information, la réflexion, etc. — mais pratiquement l’observation du spectacle télévisuel ne peut pas se dérouler de cette manière, et ce pour deux raisons, l’une externe et l’autre interne : la décontextualisation et la discontinuité. Quand un lecteur averti découvre une œuvre nouvelle, il possède tout un cadre de référence lui permettant de tirer parti de ce qu’il lit ; mais le consommateur d’images télévisées est mis en présence d’un tel flot d’images brutes qu’il lui est beaucoup plus difficile de mettre en œuvre des repères du même genre, le flot d’images « détachant les significations de leurs contextes culturels intrinsèques », ce qu’accentue le zapping. L’intrusion de la publicité brise de surcroît leur structure et leur logique interne par le hachage qu’elle en fait. La rupture des références ouvre in fine une voie royale à la production de stéréotypes, donc à la non-pensée, à la banalisation, à la confusion des valeurs — « quelle différence a priori y a-t-il entre un policier et un cadavre ? »
Enfin, à la différence du musée, de la récitation mythique, du théâtre, le spectacle télévisuel est « contrefait », puisque tout y est agencé, minuté, lissé, en un mot, parfait : « La fête mimée devient supérieure à la fête vécue ». La seule parenthèse concernerait la diffusion brute de films, dans le cas du moins où ils ne sont pas interrompus par des séquences publicitaires.
Que devient dans tout cela la réalité qui est censée être médiatisée ? C’est la vieille crainte épistémologique que l’observation modifie son objet. On sait à quel point l’attirail technique peut causer de gêne ou d’euphorie. Cela n’empêche que l’usage de l’objectif se généralise dans tous types de relations sociales (et tout dernièrement en France jusque dans les auditions de prévenus mineurs par la police). L’idée de ce dispositif intrus permet de rappeler au passage que non seulement l’image télévisuelle ne peut atteindre l’objectif prométhéen d’une restitution complète de la réalité, encore moins de se présenter comme la réalité, même si elle arrive à le faire croire ; mais de surcroît qu’elle ne permet que rarement d’y accéder dans des conditions qui ne modifient pas la réalité elle-même : mis à part la caméra invisible, déontologiquement très délicate à utiliser, ou la scène de guerre prise à grande distance, les personnes placées devant l’objectif perdent aisément leur naturel, y compris celles qui sont habituées à ce jeu, les hommes politiques en particulier. Le tour de magie réside bien là : « La télévision repose sur la croyance qu’elle est le médium total entre nous et le monde, le réel », alors qu’elle représente tout un processus politique, économique. C’est donc une illusion organisée, de surcroît comme sorte de drogue générale.
Mais pourquoi, au fait, en est-on arrivé là ? Pour sa part, J.-J. Wunenburger y voit une énigme parce que l’image libère l’esprit en l’ouvrant et en lui donnant la capacité de s’exercer, alors que l’image télévisuelle propose du déjà-pensé, suscite le non-pensé et produit en définitive le doux esclavage du conformisme. Au moment de conclure, J.-J Wunenburger note qu’un certain nombre de réactions s’observent actuellement sur les méfaits de l’image, et se demande comment il faudrait faire pour échapper à ceux qu’il a décrits. Il retient deux conditions pour que le système télévisuel puisse se redresser : qu’il laisse place à l’équivocité du sens, et qu’il donne le temps de réfléchir à ce qu’on voit. Sous ces apparences peu revendicatrices, il ne propose pas moins qu’une révolution, inimaginable dans les conditions structurelles en vigueur, surtout sous le deuxième aspect.

Comme pour insister sur cette impossibilité, et à partir de considérations moins théoriques, il faut lire l’ouvrage d’un chercheur italien travaillant en France, Andrea Semprini, CNN et la mondialisation de l’imaginaire2 , qui fait apparaître la pente sur laquelle glisse l’ensemble du système télévisuel depuis le début de la mise en œuvre de la globalisation.
Quoique marxiste, cet auteur est marqué par les approches linguistiques en vogue. Il commence par reconstituer le récit de la mondialisation de l’information, puis à en étudier les effets, autrement dit à en mesurer l’efficacité. Il s’interroge ici sur le rôle de l’information dans la mise en place d’une « nouvelle narration, l’équivalent post-moderne des idéologies », en posant l’hypothèse du rôle crucial en la matière, mais non exclusif, de la chaîne CNN. Ce qui est doublement intéressant, c’est que tout en refusant d’« attribuer à CNN une quelconque démarche volontariste » et préférant parler d’effet CNN, il considère que la chaîne d’Atlanta a la « prétention non pas de produire une information mondialisée mais de généraliser un point de vue particulier ». C’est cet effet de sélection qui peut se traduire par un pouvoir effectif, dont il s’agit de saisir non pas tant les rouages ou les mécanismes que la capacité. A. Semprini vérifie, en quelque sorte, un objet particulier par rapport à celui qu’examine Jean-Jacques Wunenburger, en l’occurrence les effets de l’information en continu, qui mêle étroitement dit, écrit et image, sur le spectateur-consommateur.
Consommateur, en effet, et non spectateur : car ce que distribuent CNN et les autres médias à sa suite — LCI et France-Info notamment —, ce n’est pas de l’information au sens strict d’une accession à une donnée du réel, mais un produit, une information sur l’information, la représentation de l’information qui se fait prendre pour l’information. On retrouve la même capacité de faire oublier le travail en amont, la chaîne de montage d’un spectacle permanent et sans cesse renouvelé à partir d’un stock considérable de données et non pas d’un accès immédiat à la réalité. Comment l’information, via la chaîne CNN, parvient-elle à faire croire que la réalité représentée est la réalité ? Tout simplement par un autre tour de force, qui est celui du direct, plus précisément du « direct de flux » et son corollaire, la « compression temporelle ». Le spectateur est plongé à tout instant dans la nouveauté haletante et retire du spectacle l’impression de vivre la réalité, alors qu’il se trouve seulement en présence d’un énoncé (imagé et condensé) d’une toute petite partie de celle-ci. Il faut dire que le raccourci est facilité par l’imprégnation latente des esprits par les grands canons de l’empirisme anglo-saxon, postulant que seul est vrai ce qui vient à mes sens, donc à mes yeux. Ainsi, la vérité de l’image et de l’information tient beaucoup plus du fait de se montrer que de la crédibilité de son explication : elle se montre, donc elle est « vraie ». C’est une conception très animale qui ne laisse aucune place au fonctionnement de la raison.
L’information mondialisée s’appuie sur un second effet, celui d’homogénéisation, externe (« Faire voir à tous la même chose au même moment ») et interne : l’émergence de chaînes consacrées exclusivement aux informations permet de rendre celles-ci homogènes alors qu’il s’agit d’une matière hétérogène par excellence. Et cet effet n’est pas neutre : l’information en continu répond à l’impératif de la « description pure », neutre, assurant la démission totale, voulue et recherchée, de la réflexion. Andrea Semprini ajoute que ces répétitions ont un effet hypnotique. Il prend appui sur la Gestaltpsychologie pour affirmer que la surexposition à des images mobiles homogènes entraîne un risque identique à celui d’une vie en continu dans le rêve. Il faut sans doute se garder des systématisations et des conceptions mécanistes de la perception qui tendent à oublier que l’homme reste un être doté de raison et de volonté. Cependant, dans la mesure où il démissionne de l’usage de ses facultés et s’expose au kaléidoscope permanent, il se pourrait qu’il vérifie l’hypothèse de l’hypnose.
La fabrication d’un événement « réel » répond à quelques conditions : il convient que ces événements soient « sans précédent », qu’ils tendent vers une fin que l’on peut plus ou moins connaître d’avance et que l’on va suivre comme un roman d’aventures ou un film (prise d’otages…), qu’ils soient une action plutôt qu’une situation ou une relation, et enfin qu’ils soient rapides, immédiats. Bref, qu’ils stimulent l’excitation émotionnelle et l’attrait sensoriel.
Le premier effet pervers de cette procédure, c’est la « réduction du réel à l’actualité », avec la transformation de l’information mondiale en une information épurée, décontextualisée pour éviter les glissements de sens et l’ancrage dans le réel. Si A. Semprini s’attache ensuite au contenu de cette information mondialisée avec des techniques de description textuelle (« la sémiologie narrative ») qui ne peuvent que dérouter le non-initié, il met cependant en exergue les archétypes qu’elle diffuse. Ce sont ceux de « l’individu », de « l’émotion », de « l’authenticité », du « progrès (vers la bonté des hommes) », ceux du « politiquement correct », et enfin celui de « la communauté mondiale ». « Le support idéologique de l’imposition d’un nouvel ordre mondial », ce sont « les nouvelles narrations unanimistes et mondialisées : lutte contre le sida, lutte pour l’environnement, l’humanitaire » (p. 137).
L’analyse d’Andrea Semprini, fréquemment exprimée dans un langage structuraliste sans attrait, exagérément systématique, se conclut en affirmant que « de façon générale, la mise en flux de l’information semble donc entraîner une transformation importante du statut de la réalité ». Pour être plus juste, il conviendrait peut-être de dire qu’elle aggrave encore ce statut, dans la mesure où cela fait bien longtemps, depuis l’aube de la modernité, que la réalité n’est considérée que comme un chaos phénoménal auquel la raison humaine octroierait sens. Mais la raison semble ne plus être en beaucoup de cas aujourd’hui que celle d’une vaste machine.

  1.   PUF, octobre 2000, 127 F. []
  2.   CNRS éditions, septembre 2000, 130 F. []

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