Revue de réflexion politique et religieuse.

Numé­ro 161 : Crise finale du libé­ra­lisme ?

Article publié le 23 Fév 2026 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

On pré­sente cou­ram­ment la longue période qui suc­cède aux Trente Glo­rieuses comme celle de la post­mo­der­ni­té, dont les inter­pré­ta­tions, après le « lan­ce­ment » de la notion par Jean-Fran­çois Lyo­tard[1], n’ont ces­sé de varier. À l’orée des années 1990, Fran­cis Fukuya­ma avait tiré cer­taines des consé­quences logiques de la carac­té­ris­tique prin­ci­pale de cette période « nou­velle » – la fin des méta­ré­cits, pour reprendre les termes de Lyo­tard, c’est-à-dire de la croyance aux idéo­lo­gies et en leur carac­tère struc­tu­rant pour la socié­té –, en annon­çant la fin de l’histoire, par le triomphe défi­ni­tif de la moder­ni­té libé­rale, deve­nue désor­mais la civi­li­sa­tion uni­ver­selle. Trente ans plus tard, bien que consta­tant que « le fait que le libé­ra­lisme ait gagné ou non est beau­coup plus incer­tain », il main­te­nait ne pas voir de « forme supé­rieure de civi­li­sa­tion qui ne soit pas fon­dée sur la démo­cra­tie libé­rale », ni de stade d’évolution supé­rieure vers laquelle nous nous diri­ge­rions[2]. Si le dis­cours de l’achèvement de la moder­ni­té pour­suit sur sa lan­cée, notam­ment dans sa ver­sion trans­hu­ma­niste, c’est pour­tant bien le sen­ti­ment de crise qui domine très lar­ge­ment aujourd’hui, quelles que soient les attaches de ceux qui en constatent les effets.

 

Fatigue du mul­ti­cul­tu­ra­lisme

 

Dans le contexte poli­tique par­ti­cu­lier que connaissent les États-Unis depuis une dizaine d’années, la des­crip­tion de l’état avan­cé du libé­ra­lisme est deve­nue un enjeu poli­tique, à l’intérieur des deux grands par­tis « de gou­ver­ne­ment ».

Du côté libe­ral, le toc­sin démo­cra­tique est son­né depuis presque dix ans[3], et de façon plus alar­miste encore après les évé­ne­ments de jan­vier 2021, puis la nou­velle élec­tion de Donald Trump. L’évolution est inté­res­sante, en ce qu’elle pointe désor­mais les risques de l’éclatement de la socié­té libé­rale tar­dive en mino­ri­tés jux­ta­po­sées, dans la mesure d’abord où une mino­ri­té très active, au sein du par­ti répu­bli­cain, a réus­si à s’imposer, élec­to­ra­le­ment et cultu­rel­le­ment, retour­nant en quelque sorte le mul­ti­cul­tu­ra­lisme contre lui-même. Cette nou­velle « tyran­nie de la mino­ri­té » amène, un peu tard sans doute, à la défense d’une « véri­table » démo­cra­tie, contre le détour­ne­ment « anti­dé­mo­cra­tique » des ins­ti­tu­tions par la nou­velle mino­ri­té active[4], selon des moda­li­tés qui laissent pas­sa­ble­ment dubi­ta­tif : il s’agit en effet de « démo­cra­ti­ser la démo­cra­tie », en déman­te­lant « les sphères de pro­tec­tion exces­sive des mino­ri­tés pour don­ner plus de pou­voir aux majo­ri­tés, à tous les niveaux du gou­ver­ne­ment » (This means dis­mant­ling spheres of undue mino­ri­ty pro­tec­tion and empo­we­ring majo­ri­ties at all levels of govern­ment) ; on com­prend l’objectif, dans le contexte amé­ri­cain – empê­cher, notam­ment par une réforme du sys­tème élec­to­ral, qu’un pré­sident puisse être élu sans dis­po­ser de la majo­ri­té des votes au niveau natio­nal –, mais il faut avoir le goût du para­doxe pour vou­loir réduire à néant le pou­voir des mino­ri­tés (poli­tiques) en pro­mou­vant simul­ta­né­ment la jux­ta­po­si­tion des mino­ri­tés (eth­niques et « de genre ») dans une démo­cra­tie mul­ti­ra­ciale. C’est pré­ci­sé­ment ce para­doxe qu’un autre repré­sen­tant du camp libe­ral prend en compte, poin­tant les limites du « piège iden­ti­taire » après avoir pour­fen­du, dans plu­sieurs ouvrages pré­cé­dents, le popu­lisme comme risque mor­tel pour la démo­cra­tie[5]. La « syn­thèse iden­ti­taire », c’est-à-dire le sépa­ra­tisme pro­gres­siste qui incite chaque indi­vi­du à se défi­nir à par­tir de sa propre appar­te­nance raciale et de genre auto-affir­mée et à se dési­gner comme vic­time des groupes pré­sen­tés comme majo­ri­taires ou domi­nants, y est désor­mais dénon­cée comme la nou­velle norme sociale par­ta­gée dans les socié­tés occi­den­tales, qu’il fau­drait com­battre comme un autre illi­bé­ra­lisme, puisqu’elle assigne les indi­vi­dus aux carac­té­ris­tiques des groupes aux­quels ils sont som­més de s’identifier. S’il faut sans doute lire ces contri­bu­tions au prisme des dis­sen­sions internes au par­ti démo­crate amé­ri­cain, elles montrent tou­te­fois une cer­taine prise de conscience que les évo­lu­tions récentes du libé­ra­lisme pour­raient entraî­ner sa propre dis­pa­ri­tion.

Du côté conser­va­teur, cette faillite du libé­ra­lisme est désor­mais consta­tée, et a don­né lieu à l’émergence d’un nou­veau groupe de pen­seurs reven­di­qués du camp répu­bli­cain, s’éloignant assez sen­si­ble­ment du néo-conser­va­tisme des années Rea­gan et Bush. L’intérêt du moment pré­sent tient tou­te­fois à ce que, contrai­re­ment au camp libe­ral, la frange actuel­le­ment en vue du conser­va­tisme amé­ri­cain ne déplore pas vrai­ment la crise du libé­ra­lisme, mais y voit l’occasion de dépas­ser la moder­ni­té finis­sante et de faire adve­nir une ère post­li­bé­rale. Même si ses repré­sen­tants n’ont en ce domaine pas tous la même approche, le sens géné­ral du cou­rant post­li­bé­ral n’est plus seule­ment de reje­ter les dérives com­mu­nau­ta­ristes du libé­ra­lisme amé­ri­cain, mais de les relier aux consé­quences du libé­ra­lisme éco­no­mique et aux ins­ti­tu­tions poli­tiques qui en ont été le sup­port[6]. Se réfé­rant à des auteurs tel qu’Augusto Del Noce, dif­fu­sé tar­di­ve­ment aux États-Unis, et lui emprun­tant en par­ti­cu­lier sa vision de la socié­té libé­rale comme accom­plis­se­ment para­doxal du mar­xisme, ils entendent mettre en cause la dis­pa­ri­tion des appar­te­nances com­munes qu’a entraî­née l’absolutisme de l’individualisme, par­ta­geant de ce fait le constat du camp libe­ral quant à l’atomisation des socié­tés libé­rales avan­cées.

Une cri­tique limi­tée

Au-delà de leurs oppo­si­tions fron­tales, les deux cou­rants se rejoignent donc dans une forme nou­velle de cri­tique, sinon de rejet, du libé­ra­lisme, qui est répu­té avoir accom­pa­gné tout le récit tra­di­tion­nel de la moder­ni­té, consis­tant à défendre et pro­mou­voir les droits indi­vi­duels au détri­ment des appar­te­nances col­lec­tives. Pour impor­tant et utile que soit ce constat par­ta­gé, qui, comme tou­jours, met un peu de temps à tra­ver­ser l’Atlantique, il n’en reste pas moins limi­té. Même si une pré­sen­ta­tion aus­si suc­cincte est for­cé­ment très réduc­trice, les remèdes pro­po­sés se bornent à un renou­vel­le­ment for­mel des ins­ti­tu­tions dites démo­cra­tiques. Du côté libe­ral, il s’agit de revi­ta­li­ser la démo­cra­tie, en la fai­sant échap­per aux pres­sions des mino­ri­tés, la recette de l’éducation du citoyen étant réac­ti­vée sous la forme un peu moder­ni­sée de l’épistocratie[7] : il fau­drait retrou­ver le lien entre par­ti­ci­pa­tion poli­tique et savoir, sans for­cé­ment aller jusqu’à prô­ner stric­te­ment le gou­ver­ne­ment des experts, mais en met­tant en place des garde-fous per­met­tant d’éviter tant le popu­lisme actuel que la frag­men­ta­tion des mino­ri­tés iden­ti­taires. Du côté post­li­be­ral, on constate une fas­ci­na­tion un peu étrange pour les « démo­cra­ties illi­bé­rales[8] », en par­ti­cu­lier pour la Hon­grie de Vik­tor Orbán, sans que soit per­çue la faible dis­so­nance de ces expé­riences « auto­ri­taires » avec les moda­li­tés ordi­naires d’exercice du pou­voir dans les socié­tés poli­tiques occi­den­tales, en par­ti­cu­lier dans le cadre de l’Union euro­péenne, mêlant mépris pour les pro­cé­dures démo­cra­tiques et pra­tiques de cor­rup­tion. La pro­mo­tion d’un droit consti­tu­tion­nel du bien com­mun (A. Ver­meule) en est une bonne illus­tra­tion, mêlant un réel inté­rêt renou­ve­lé pour la pen­sée poli­tique clas­sique, et sa ten­ta­tive de recon­nexion (ou confron­ta­tion) aux ins­ti­tu­tions publiques contem­po­raines, et, plus pro­saï­que­ment, la jus­ti­fi­ca­tion de com­por­te­ments erra­tiques d’acteurs poli­tiques répu­tés conser­va­teurs[9].

Ces cri­tiques de la moder­ni­té tar­dive res­tent tou­te­fois pri­son­niers d’une vision his­to­ri­ciste de la moder­ni­té, dont il fau­drait soit inter­rompre les dérives néfastes (et mor­telles, du moins pour elle), soit cor­ri­ger et com­pen­ser les évo­lu­tions les plus contra­dic­toires. Ils entre­tiennent en ce sens une rela­tion ambi­guë avec le libé­ra­lisme et la moder­ni­té elle-même : même dans le cadre du mou­ve­ment post­li­bé­ral, il s’agit de reve­nir à une ver­sion ori­gi­nelle du libé­ra­lisme, dont l’évolution n’a ces­sé de le cor­rompre, jusqu’à ce qu’il par­vienne à une situa­tion de crise qui lui est (poten­tiel­le­ment) fatale. Ils pensent ain­si la moder­ni­té tar­dive sous forme de crise, voire de crise ter­mi­nale, dont il fau­drait rete­nir la sur­ve­nance, ou pen­ser le dépas­se­ment (ou le déclas­se­ment).

Or carac­té­ri­ser la situa­tion contem­po­raine de crise manque, au moins en par­tie, sa cible. Un pre­mier indice peut être trou­vé en confron­tant la situa­tion de la post­mo­der­ni­té tar­dive aux cri­tères rete­nus com­mu­né­ment, depuis Michel Dobry, pour carac­té­ri­ser une crise, à savoir une « désec­to­ri­sa­tion conjonc­tu­relle de l’espace social[10] », ce qu’en termes moins jar­gon­neux on pour­rait qua­li­fier de dilu­tion ou dis­pa­ri­tion des appar­te­nances sociales, entraî­nant une flui­di­fi­ca­tion des rap­ports sociaux (et, poli­ti­que­ment, une mobi­li­té des rat­ta­che­ments). Or c’est exac­te­ment le phé­no­mène inverse que nous consta­tons : celui d’une frag­men­ta­tion sociale accé­lé­rée, où les appar­te­nances par­ti­cu­lières deviennent seules légi­times et struc­tu­rantes pour des indi­vi­dus tou­jours plus iso­lés mais se rac­cro­chant à de micro-groupes qu’on qua­li­fie par anti­phrase de sociaux. Sui­vant les cri­tères de la socio­lo­gie poli­tique, il ne s’agit donc pas d’une situa­tion de crise, dans le sens où la frag­men­ta­tion extrême qui la carac­té­rise empêche toute recon­fi­gu­ra­tion poli­tique et sociale d’ensemble – même si elle met en cause les appar­te­nances col­lec­tives.

Crise ou réa­li­sa­tion de la moder­ni­té ?

Dans un très riche ouvrage paru en 2018, Aldo Haes­ler, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’université de Caen décé­dé en ce début d’année 2025, refu­sait éga­le­ment de consi­dé­rer, pour d’autres rai­sons, la période contem­po­raine comme une situa­tion de crise[11]. Revi­si­tant la notion même de moder­ni­té, il y affir­mait, de façon sans doute un peu pro­vo­ca­trice, que la moder­ni­té n’est réel­le­ment réa­li­sée qu’en ce début de XXIe siècle, après avoir fran­chi, à l’orée des années 1970, un seuil lui per­met­tant de s’installer défi­ni­ti­ve­ment, c’est-à-dire comme un mode de civi­li­sa­tion irré­ver­sible, en par­ti­cu­lier grâce à la déma­té­ria­li­sa­tion des échanges, et sin­gu­liè­re­ment des échanges moné­taires. Il faut par­fois pas­ser outre cer­tains effets de lan­gage propres aux écoles socio­lo­giques, mais le pro­pos mérite qu’on s’y arrête un peu lon­gue­ment, quoique de façon trop réduc­trice.

Le point de départ his­to­rique de la moder­ni­té est d’ordre reli­gieux : la remise en cause de la toute-puis­sance divine, conco­mi­tante aux décou­vertes astro­no­miques, entraî­nant, dit Haes­ler, non le début de l’ère du soup­çon, mais la recherche de cer­ti­tudes aux­quelles se rat­ta­cher, à défaut de pou­voir (ou plu­tôt de vou­loir) se fon­der sur la trans­cen­dance. La moder­ni­té est donc intrin­sè­que­ment l’âge de l’angoisse et de la recherche impos­sible de cer­ti­tudes per­met­tant à l’individu de s’auto-affirmer, un temps où tout est pos­sible parce qu’il n’y a plus de force qui oriente le des­tin, de réfé­rence trans­cen­dante qui ordonne les êtres et les choses. Pen­dant toute la phase que l’auteur qua­li­fie de pro­to-moderne, on cher­che­ra donc à se rac­cro­cher à des réa­li­tés concrètes, ter­restres et maté­rielles – la tech­nique, l’industrie, l’or, la race, etc. –, sur les­quelles fon­der une assu­rance volon­tai­re­ment dis­pa­rue. La moder­ni­té est donc impar­faite, en rai­son des attaches qui per­durent avec une réa­li­té qui contraint for­cé­ment l’individu.

Les évé­ne­ments des années 1970 peuvent alors être vus comme « un ren­for­ce­ment ou même une puri­fi­ca­tion des traits inhé­rents de la moder­ni­té », la période où elle « est entrée dans sa phase dure, dans celle où elle dévoile sa véri­table logique ». Le dis­cours de crise qui pré­vaut depuis cette césure (qui suit immé­dia­te­ment mai 1968) est ain­si erro­né, pour une rai­son au fond très pro­saïque : alors que la moder­ni­té s’est vou­lue la libé­ra­tion d’un indi­vi­du seul auteur et res­pon­sable de ses actes, elle l’a lais­sé enser­ré dans des formes d’appartenance col­lec­tive dont elle ne l’a affran­chi que pro­gres­si­ve­ment. Ce qui per­met de rap­pe­ler que « si la moder­ni­té est des­truc­trice de forme sociale, cela cor­res­pond à son pro­jet his­to­rique, qui est de libé­rer l’individu de toutes les entraves sociales et cultu­relles qui limitent ses capa­ci­tés d’action ». L’horizon moderne est celui de la « liqui­da­tion » des formes sociales, qui n’intervient véri­ta­ble­ment que dans le cadre de ce qu’on qua­li­fie ordi­nai­re­ment de post­mo­der­ni­té, en par­ti­cu­lier lorsque les « rela­tions sociales » ne passent plus que par des inter­mé­diaires obli­ga­toires (ce que Haes­ler appelle les « modes d’emploi » : règles juri­diques ou écrans, appli­ca­tions, etc.). Cette arti­fi­cia­li­sa­tion géné­ra­li­sée des rela­tions humaines a pour sym­bole et vec­teur l’argent, qui a accom­pa­gné la moder­ni­té dans son ins­tal­la­tion, et désor­mais, par sa vir­tua­li­sa­tion, dans son ins­tal­la­tion défi­ni­tive.

L’abstraction de l’argent, dans ses usages les plus quo­ti­diens, a impo­sé à tout – les choses, les per­sonnes, la pen­sée elle-même – ses règles, ren­dant pra­ti­que­ment impos­sible de pen­ser cette trans­for­ma­tion. La vir­tua­li­sa­tion se trans­met ain­si à toute rela­tion humaine, qui soit est direc­te­ment moné­ta­ri­sée, soit obéit aux mêmes règles d’échange vir­tuel. Ain­si, « n’est plus réel ce qui résiste et per­siste dans son être, mais ce qui recueille le plus d’écho pos­sible, à for­tio­ri, ce qui repose sur la sup­po­si­tion d’un tel écho (de décla­ra­tion de réa­li­té). L’épreuve de réa­li­té ne sera plus de se heur­ter aux faits, mais d’obtenir le plus grand écho par rap­port à d’autres sup­po­si­tions de décla­ra­tion de réa­li­té. […] L’attention n’est pas seule­ment une devise par abus de sens, mais un médium moné­ta­ri­sé, un médium ayant acquis les mêmes prin­cipes et les mêmes “lois” que l’argent lui-même. La post-véri­té, dont on se regorge aujourd’hui, ne peut être consi­dé­rée que comme un arte­fact for­mé par la forme-argent qui fait fonc­tion de média­teur mou dans un contexte de plus en plus hard » (p. 163).

La « socié­té » ain­si décrite devrait logi­que­ment avoir dis­pa­ru, tant elle est contraire à toute vie sociale – et à toute huma­ni­té. Haes­ler pose ain­si un constat fon­da­men­tal : ce qui semble incom­pré­hen­sible, ce n’est pas la pré­ten­due situa­tion de crise per­ma­nente de la post­mo­der­ni­té, c’est qu’une « socié­té » qui repose sur la néga­tion de toute com­mu­nau­té réelle puisse per­du­rer ; cette ultra-sta­bi­li­té de la moder­ni­té capi­ta­liste est la véri­table crise à inter­pré­ter. L’hypothèse qu’il for­mule est que ce sys­tème est désor­mais capable de pro­duire des crises en vue de per­pé­tuer son régime, sur le mode du stress test auquel les éta­blis­se­ments ban­caires ont été sou­mis à par­tir de la « crise » finan­cière de 2008. Plus exac­te­ment, la moder­ni­té capi­ta­liste ins­tal­lée sup­pose, d’une part, qu’aucune appar­te­nance col­lec­tive ne puisse dura­ble­ment s’imposer – il faut que les indi­vi­dus soient tous aptes à être mobiles, à tout ins­tant. Et, d’autre part, que la résis­tance d’ensemble du sys­tème soit assu­rée, par l’impossibilité de recons­ti­tu­tion de points de contra­dic­tion qui pour­raient être de nou­veaux élé­ments de recons­truc­tion sociale. Il y a donc bien des « crises », mais celles-ci doivent se pro­duire « comme un poi­son visant à raf­fer­mir un sys­tème social dont le prin­cipe évo­lu­tif est la mul­ti­pli­ca­tion des insta­bi­li­tés. C’est d’un prin­cipe très sub­til qu’il s’agit ici. La ques­tion consiste à éprou­ver les lieux les plus vul­né­rables du sys­tème en leur ino­cu­lant des doses variables de poi­son, pour à la fois appro­cher les points de rup­ture, mais sur­tout créer un effet d’accoutumance à la crise per­ma­nente dont la topique va se répandre dans l’intégralité du sys­tème » (p. 61). Ces « poi­sons » que consti­tuent les « crises » ont pour effet (et pour objet) de ren­for­cer le sen­ti­ment deve­nu com­mun qu’il n’y a pas d’alternative, sen­ti­ment qui devient réa­li­té parce que nous sommes désor­mais accou­tu­més à ce que la socié­té tout entière fonc­tionne selon la matrice du capi­ta­lisme libé­ral (et finan­cier), c’est-à-dire l’escompte et la dette : le pré­sent n’a pour ain­si dire plus d’existence, « il se recon­fi­gure comme simple traite tirée sur l’avenir ».

L’état ain­si dres­sé est sombre, et semble lais­ser bien peu d’espoir. Haes­ler don­nait pour­tant une réponse, très simple, en clô­ture de son pano­ra­ma : « espé­rer de pou­voir com­prendre ». L’activisme, sous quelque forme que ce soit, est ce qu’attend un tel sys­tème pour tes­ter sa propre résis­tance et ne sert ain­si stric­te­ment à rien, sinon à le ren­for­cer. Alors que la machine semble avan­cer inexo­ra­ble­ment, et nous réduire à n’en être que les rouages, « il n’y a rien à faire et encore tout à pen­ser[12] ».

[1].       Jean-Fran­çois Lyo­tard, La condi­tion post­mo­derne. Rap­port sur le savoir, Edi­tions de Minuit, Coll. « Cri­tique », 1979, 128 p.

[2].       Fran­cis Fukuya­ma, Pierre Bour­gois, « Entre­tien sur “la fin de l’histoire”, trente ans après », Com­men­taire, n. 179, 2022/3, p. 507.

[3].       Ste­ven Levits­ky, Daniel Ziblatt, How demo­cra­cies die, 2017, trad. fr. La mort des démo­cra­ties, Cal­man Lévy, 2019, 350 p.

[4].       Ste­ven Levits­ky, Daniel Ziblatt, Tyran­ny of the mino­ri­ty : why ame­ri­can demo­cra­cy rea­ched the brea­king point, Crown, 2023, 384 p. L’ouvrage, paru dans la pers­pec­tive des élec­tions de 2024, montre sur­tout l’aveuglement des intel­lec­tuels libé­raux quant à l’évolution de la socié­té amé­ri­caine.

[5].       Yasha Mounk, The iden­ti­ty trap : a sto­ry of ideas and power in our time, Pen­guin Press, 2023, 416 p. Du même auteur, The great expe­riment : why diverse demo­cra­cies fall apart and how they can endure, Pen­guin Press, 2022, 368 p.

[6].       L’un des repré­sen­tants les plus visibles de ce mou­ve­ment est Patrick J. Deneen, proche du pre­mier cercle de l’actuel pré­sident amé­ri­cain. Voir Patrick J. Deneen, Regime change : toward a post­li­be­ral future, Sen­ti­nel, 2023, 288 p. Du même auteur, why libe­ra­lism fai­led, Yale Uni­ver­si­ty Press, 2018, 248 p., trad. fr. Pour­quoi le libé­ra­lisme a échoué, L’Artisan, 2020, 288 p. Pour une pré­sen­ta­tion d’ensemble de ce cou­rant, voir Blan­dine Che­li­ni-Pont, « Le post­li­bé­ra­lisme catho­lique aux États-Unis », Etudes, oct. 2023, pp. 69–82.

[7].       Alexandre Via­la, Faut-il aban­don­ner le pou­voir aux savants ? La ten­ta­tion de l’épistocratie, Dal­loz, coll. « Les sens du droit », 2024, 218 p. ; Alexandre Via­la (dir.), Demain, l’épistocratie ?, Mare & Mar­tin, coll. « Le sens de la science », 2022, 224 p.

[8].       Cf. Jean-Fabien Spitz, « Un moment post-libé­ral ? », Rai­sons poli­tiques, n. 80, 2020/4, p. 29.

[9].       Adrian Ver­meule, Com­mon good consti­tu­tio­na­lism, Poli­ty Press, 2022, 270 p.

[10].     Michel Dobry, Socio­lo­gie des crises poli­tiques, Presses de Sciences Po, 3e éd. 2009, 432 p.

[11].     Hard Moder­ni­ty. La per­fec­tion du capi­ta­lisme et ses limites, Edi­tions Maté­rio­lo­giques, coll. « Eco­no­miques », 2018, 588 p. L’auteur avait mis l’ouvrage en libre accès : https://www.researchgate.net/profile/Haesler-Aldo

[12].     Aldo Hes­ler, Hard Moder­ni­ty. op. cit. p. 539.

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