Revue de réflexion politique et religieuse.

Une lecture politique du Tartuffe de Molière

Article publié le 10 Oct 2012 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

« Mais si Molière revendiquait pour la comédie le droit de châtier les vices des humains, privés ou publics, il ne paraît pas inutile de se servir de son oeuvre et de son génie pour démasquer les idoles, les personnages et les situations typiques qui se renouvellent constamment dans des lieux et des époques divers et parfois éloignés dans le temps et l’espace. Et l’hypocrite, aussi ancien que le pouvoir, la loi, la religion qu’il exploite et corrompt, est une des figures qui persistera en même temps que ces réalités.  »

Tartuffe se sert de la loi positive et de la religion à des fins personnelles et privées, l’usage qu’il fait de chacune d’elles étant identique. Le parallélisme et la combinaison de ces deux terrains dans l’esprit humain apparaissent plus encore singuliers. A bien y regarder, la réunion des deux « idéaux » du droit et de la religion, fondés sur la mise en valeur des aspects formalistes et casuistiques, n’est pas sans fondement, au moins au regard de la polémique du milieu du XVIIe siècle entre jansénistes et jésuites, bien entendu connue de Molière, ne serait-ce que par l’énorme résonance des Provinciales de Pascal publiées quelques années seulement avant sa comédie. En les relisant, le parallèle est évident entre un droit et une morale formels pour qui devient superflue voire étrange l’idée d’un abandon convaincu à la volonté et à la loi divines. Il y a en particulier un passage de la comédie qui renvoie à l’oeuvre de Pascal : c’est quand Tartuffe cherche à convaincre Elmire de la licéité morale de l’adultère. Elmire objecte : « Mais comment consentir à ce que vous voulez / Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ? » Tartuffe répond : « Si ce n’est que le Ciel qu’à mes voeux on oppose, / Lever un tel obstacle est à moi peu de chose, / Et cela ne doit pas retenir votre coeur », avant de poursuivre : « Mais on trouve avec lui des accommodements ; / Selon divers besoins, il est une science / D’étendre les liens de notre conscience, / Et de rectifier le mal de l’action / Avec la pureté de notre intention. / De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ; / Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire. / Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi : / Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. »
Dans ces quelques vers sont mises au pilori deux des thèses stigmatisées par Pascal, celle de la « direction d’intention » et celle du probabilisme (dont la conséquence est qu’on ne pèche pas si l’on suit l’opinion d’un « docte » personnage, fût-elle d’évidence erronée)1 . Il y a une autre analogie entre cette scène et une autre non moins fameuse de la Mandragore de Machiavel, au cours de laquelle Timothée convainc Lucrèce de commettre l’adultère à coup de citations et d’interprétations bibliques, appuyées par la doctrine et l’autorité du prêtre. Chez Machiavel aussi, on trouve une dévalorisation d’un formalisme légaliste qui finit par devenir l’instrument d’une atteinte au droit, à la norme et à la morale religieuse. En réalité, Machiavel voyait clairement que, d’un côté, le droit ne se réduit pas à des normes parce qu’il est fait autant de celles-ci que de leurs exceptions, nécessaires pour garantir une situation ordonnée (ce qui n’est pas le cas là où les lois sont des édits à la manière de Manzoni, c’est-à-dire d’application épisodique et/ou sélective) ; et d’un autre côté, c’est le propre du prince (en monarchie) de devoir assurer une organisation sociale en ordre, c’est-à-dire dans laquelle le droit puisse trouver son application2 . Chez Machiavel comme chez Molière, il est clair que la « loi », qu’elle soit entendue comme droit ou comme morale (divine), peut être, et de fait a été, occasion de manipulations, de divisions, voire de désordres et de guerres civiles. Les controverses théologiques qui avaient conduit à la Réforme et à l’éclatement de la res publica christiana et aux guerres de religion au nom des diverses interprétations de la loi divine et de la doctrine chrétienne, ne pouvaient que donner une nouvelle dimension à l’appel solennel à la loi, au nomos basileus, pour un commandement prompt, efficace et résolu, exercé par le souverain temporel, et donc, au moins par fonction et par formation, relativement neutre dans les conflits d’interprétation religieuse. Il ne surprend donc pas que Machiavel comme Molière, au moment de choisir des personnages emblématiques de l’hypocrisie et du formalisme, aient trouvé un religieux corrompu et un faux dévot, figures typiques de la manipulation de la religion et de la loi divine, ou, en ce qui concerne Molière, qu’il ait vu leur adversaire et justicier en la personne du souverain et dans sa décision d’enfreindre la lettre de la loi pour sauver le droit et l’ordre.
Il s’agit toujours de l’opposition entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, avec la réduction progressive du premier au domaine de la conscience, et donc du « privé », et le triomphe du second en tant que puissance décisive, efficace, et d’une certaine manière et tendanciellement limitée par l’impossibilité de s’ingérer dans les questions de conscience. L’unité créée et assurée par décision souveraine est comme la « valeur » qui la rend préférable — du point de vue de l’ordre social — à la loi et au pluralisme d’interprétation inévitable dans une société qui pose que la loi, et donc aussi ses interprètes, se situe au-dessus du roi. Dans le Tartuffe, à côté des deux personnages forts et emblématiques — l’imposteur et le deus ex machina qu’est le Souverain —, il y a l’entourage, et avant tout le bienfaiteur de Tartuffe, Orgon, victime de leurs manigances, escroqué et trompé. Dans les relations entre ces personnages, et dans le caractère d’Orgon, il y a matière à une lecture politique de la pièce. Orgon présente en effet deux traits fondamentaux : il est d’une ingénuité qui touche à la niaiserie et il ne croit même pas l’évidence lorsque celle-ci vient contredire ses convictions (ou ses préjugés). C’est au point qu’Elmire est contrainte de lui réciter, pour le convaincre, la scène de la séduction ; encore Orgon n’est-il convaincu qu’une fois réitérées les railleries sans équivoques de Tartuffe. Ces dispositions en font la proie préférée de l’hypocrite, qui le dépouille à son profit en le transformant admirateur béat. Les hypocrites n’existent, pourrait-on dire, que grâce aux gens crédules, qui sont les parfaits « sujets ». Orgon en est un exemple typique : protégé et sauvé par la clairvoyance du Souverain qui corrige ses erreurs et en annule les effets. Les sujets du genre d’Orgon vivent dans un état où ce sont l’image et la représentation qui ont une influence décisive, et non la substance des choses et leur valeur rationnelle. Ce n’est pas par hasard — et pour cause —que Tartuffe intervertit le rapport entre apparence et réalité : « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, / Et ce n’est pas pécher que pécher en silence ». Orgon en particulier ne se rend pas à l’évidence tant qu’il n’a pas une preuve irréfutable et directe. Mais il est convaincu par des paroles sentimentales, bien en accord avec ses préjugés et aux lieux communs du moment savamment proférées par l’hypocrite. A une époque de rationalisme et aussi d’empirisme triomphants, Orgon est ancré dans les préjugés d’un milieu en partie dépassé, mais qui surtout fait partie d’une subculture désormais marginalisée. De même l’inversion de la figure du souverain, à laquelle on vient de faire allusion, est évidente : du vieillard retombé en enfance qu’était le Demos d’Aristophane, on est passé au monarque omniscient et omnipotent qui « scrute les coeurs », casse les jugements et les lois formelles pour faire triompher le droit. C’est le souverain qui maintient l’ordre, et qui se risque pour sauver les sujets loyaux mais ingénus.
L’intuition de Molière est également pénétrante quand il présente les hypocrites comme un péril pour l’Etat et pour la religion. Son jugement précis rappelle celui d’un homme d’Etat comme Richelieu. Celui-ci, dans son testament politique, consacre un chapitre à mettre en garde le Souverain contre les adulateurs, les médisants et les intrigants, toutes catégories voisines, et largement parties prenantes de l’hypocrisie, au point de lui faire écrire qu’il n’est pas de fléau risquant autant de ruiner un Etat que celui des flatteurs qui n’ont de cesse d’ourdir des complots et des intrigues à la Cour ; la raison en est qu’ils détournent moyens, pouvoirs et fonctions publiques au seul profit de leurs intérêts personnels. Certes, Richelieu avertissait le monarque de devoir les tenir éloignés de la Cour et des emplois publics pour qu’ils nuisent le moins possible. Sous ce rapport, Tartuffe fait figure d’hypocrite privé, puisqu’il se limite à exploiter la crédulité d’un sujet ordinaire comme Orgon, et non d’abuser d’un lieu de pouvoir d’ordre public. A cause de cela, on pourrait trouver exagéré ce que Molière écrit dans sa préface : que l’hypocrite est pour l’Etat le danger le plus redoutable. Tout au contraire dans la pièce, l’opposition entre la loi et le sentiment, entre l’hypocrisie et la loyauté du sujet (pour qui le Roi déroge à la loi afin de punir l’escroquerie de l’hypocrite et soutenir le sujet correct et loyal) confirme la justesse de ce jugement.
Une communauté politique qui se fonde seulement sur le respect de la loi, fût-il loyal et effectif, ne peut subsister, et cela pour une raison obvie : parce qu’il y faut encore, et sinon plus, l’obéissance à un pouvoir humain, irréductible à une norme, pouvoir qui permet de procurer l’unité de l’action collective. On n’a jamais vu une loi s’appliquer et être exécutée toute seule. Ce sont toujours des hommes qui peuvent appliquer et exécuter des ordres, y compris ceux de la loi, en face d’autres hommes. La loyauté envers eux a son importance pour la loi elle-même, et plus encore du fait que se soumettre à la loi ne suffit pas. Faire partie d’une communauté politique et être bon sujet ou bon citoyen exige beaucoup plus que le simple respect de la loi. Peut-être cela suffirait-il si la seule fonction de la communauté était précisément de faire respecter les lois, mais ce n’est pas le cas, même s’il s’agit d’un objectif très important. Le bon citoyen ou le bon sujet n’est pas seulement celui qui s’abstient de violer la loi, mais celui qui paie ses impôts, qui accomplit ses obligations militaires, qui collabore avec les pouvoirs constitués, autrement dit qui exerce ce minimum de fonctions publiques et d’obligations liées à ce que les institutions modernes rangent habituellement dans la catégorie de la citoyenneté3 .
De la même manière, il faut qu’il y ait adhésion, consentement loyal à l’autorité, qui ne s’exprime pas sous la forme d’un simple respect extérieur donné aux procédures formelles, mais dans un sentiment. La formule « idem sentire de re publica » est la base même de la communauté politique. Les lois peuvent changer et peut-être même contribuer à l’affectio des sujets envers la communauté et le souverain, mais elles ne sauraient s’y substituer4 . C’est pour cela, justement, que le Roi-Soleil privilégie son loyal sujet et lui pardonne l’imprudence, même illicite, qu’il a commise par bonté d’âme. Il est clair que le monarque sait qu’il n’aura jamais affaire à des sujets parfaits, et que la perfection (impossible) rendrait inutile l’autorité et le pouvoir civil, comme ailleurs les prêtres et la religion.
La présence du Roi dans la comédie de Molière est indirecte, lorsque l’officier royal prononce son panégyrique au cours de la dernière scène ; mais même s’il n’apparaît ainsi qu’à travers une délégation, il est bien l’autre personnage central et décisif de Tartuffe. Il est le deus ex machina qui dénoue pour le bien le drame provoqué par les ruses de l’hypocrite et par l’ingénuité d’Orgon. Le pouvoir souverain sert ici à ramener la situation concrète dans la voie du droit.
Il est clair que le rex est au-dessus de la lex, en tant qu’il est la source de celle-ci, comme on l’a dit plus haut. Cela fait partie de l’esprit public du XVIIe siècle, préfiguré par les intuitions géniales de Bodin et qui trouve sa systématisation la plus cohérente dans la philosophie politique de Hobbes. Toutefois la pièce en met en relief un aspect particulier. Alors que la supériorité du souverain par rapport à la loi est conçue, dans la pensée politique de la renaissance et de la période subséquente, comme une conséquence de celle de la politique face au droit, selon la théorie de l’état d’exception, de l’extremus necessitatis casus, reprise par la suite par Jhering et Schmitt, l’aspect qui est souligné ici est différent, même s’il est complémentaire. Pour qu’il y ait un droit valide et applicable, il faut une autorité qui possède au minimum le pouvoir de déroger à la loi et donc qui lui soit supérieure. En d’autres termes, que le droit repose autant sur les règles que sur les exceptions, toutes ramenées à l’unité (cohérente et efficace) par le pouvoir supérieur. Et si les premières sont destinées à une application générale, les autres n’en sont pas moins indispensables, même si leur application est épisodique. Donc le droit a besoin d’autorité et de pouvoir autant que de normes. Un droit qui ne se fonderait que sur la loi (au sens procédural) non seulement pourrait se réduire à une manipulation, au même titre que tout autre type de « droit », lequel cependant a au moins l’avantage de ne pas renforcer la tromperie sous la majesté métaphysique de la loi5 , mais surtout n’aurait aucune réalité concrète. Un ordre juridique, comme l’écrivait Santi Romano, repose d’abord sur des rapports humains et des pouvoirs organisés plutôt que sur des normes, même si les deux sont indispensables. Et pour réaliser une unité, ou une institution, il faut un pouvoir décisionnaire qui prévale sur les autres : l’unité est dans l’ordre juridique la même que dans l’ordre politique. Un droit qui ne pourrait pas être ramené à l’unité perdrait le caractère de l’uniformité (prévalente) nécessaire à son application et déboucherait sur une cacophonie imprévisible de décisions prises par une multiplicité de petits pouvoirs incoordonnés et souvent antagonistes. En comparaison, l’exception réservée au seul pouvoir souverain est un exemple de pérennité de l’ordre et d’application prévisible de la norme juridique6 .
L’autre caractère de l’autorité souveraine se manifestant dans la pièce est que celle-ci a non seulement une attitude décisionniste, mais qu’elle est franche et directe et n’a pas besoin de recourir à la ruse ou aux manigances, ni de chercher à paraître plutôt qu’à être. On pourrait tenter d’expliquer la chose par le fait que Molière était le dramaturge officiel de la Cour et qu’il aurait été bien étonnant qu’il représente le Souverain comme faisant usage, même en vue d’un bien, de moyens du même ordre que ceux déployés par Tartuffe pour arriver à ses fins. Mais il y a une autre explication possible, tout à fait dans la ligne de l’époque. Au moment où on représentait Tartuffe, l’Etat absolu, et la monarchie des Bourbons qui l’avait développé, étaient tout près de leur apogée, dans la phase ultime de leur ascension. Or il est bien vrai que si la ruse et la force sont les moyens classiques et fondamentaux de la politique selon Machiavel (le lion et le renard), l’équilibre et la proportion dans l’usage qui en est fait varient, comme l’a soutenu Pareto, selon qu’il s’agit d’élites montantes ou décadentes, dans la jeunesse ou la vieillesse de leur cycle : les premières ont tendance à faire prévaloir la force, les secondes, la ruse.
En réalité, on peut se dire que les premières ont peu besoin de se servir de la force, si ce n’est dans la phase de conquête du pouvoir, et encore moins de la ruse, parce que l’énergie et l’adhésion à la formule politique qu’elles offrent rendent l’une superflue et l’autre inutile. Dans la représentation que Molière donne de la monarchie absolue, le Souverain n’a pas besoin de recourir à ces moyens, sauf au minimum indispensable de force (l’officier), parce qu’il n’a pas besoin de couvrir de justifications, d’exhortations ou de raisons l’exercice d’un commandement dont la légitimité est à la fois efficace et incontestée.
Tout à l’inverse, les ordres de gouvernements mal assurés et/ou décadents sont précédés, et parfois7  encombrés de justifications, d’invocations de valeurs et de nécessités « supérieures ». Il est alors naturel que l’appel à la loi comme source de justification du pouvoir et du droit de décider soit présent dans le commandement des autorités subordonnées, mais beaucoup moins dans les instances qui se trouvent à l’autre bout de la chaîne, lesquelles, en y recourant, donnent la mesure de leur propre insécurité. Il y a en réalité un autre indice d’inversion du rapport entre le Souverain et la loi : dans le premier cas, c’est lui qui est source et gardien de la loi et du droit, en sa qualité d’autorité certaine de sa légitimité et du consentement qui lui est reconnu ; l’autorité est d’abord légitime, secondairement légale. Dans le second cas, c’est la loi qui est utilisée comme support, souvent au prix d’acrobaties d’interprétations, pour un pouvoir chancelant, l’autorité étant plus légale que légitime, ou plus exactement tentant de faire de la légalité le succédané total de la légitimité.
Enfin, dans l’opposition entre la loi et la décision souveraine, et surtout dans le nouveau rapport qu’elles entretiennent, on peut voir la fin de la représentation médiévale du monde en face de l’affirmation définitive, sur le continent européen, de l’Etat moderne absolu. L’ancien monde était lié à la loi comme source et limite du pouvoir : le nouveau s’appuie sur le souverain, en tant que supérieur et correcteur de la loi. C’est un processus parallèle au rapport entre pouvoir spirituel et temporel, qui par l’affirmation de la plenitudo potestatis pontificale, estompe d’abord la potestas indirecta des juristes théologiens des XVIe-XVIIe siècles, pour aboutir, dans les monarchies, à l’affirmation du droit divin du Roi et dans la séparation des deux pouvoirs, affirmée en France de manière officielle peu après la représentation de la comédie de Molière, avec la Cleri gallicani de ecclesiastica potestate declaratio.
En conséquence de quoi le souverain politique n’a nul besoin de fondements (ou approbations) légales ou d’autres formes de reconnaissance (ou de dénégation) de la part de l’autorité spirituelle. Il ne les recherche pas, mais ne les craint pas non plus.
En conclusion, il faudrait se demander ce que l’on a gagné avec l’intervention royale telle qu’elle est représentée dans Tartuffe. Il y a quelque temps, on a donné la pièce en Italie sous la forme d’une expérience de théâtre dans le théâtre, en expliquant sa genèse en partie par les affaires personnelles de Molière, en partie, surtout en ce qui concerne la dernière scène — à cause du panégyrique du Roi — comme la captatio benevolentiae d’un dramaturge de la Cour vis-à-vis de son employeur. Un peu comme ces poètes courtisans italiens qui, comme l’écrivait Voltaire dans Candide, composaient par flatterie pour les pères des sonnets à foison sur les noces de leurs filles, dont pas un n’était décemment un poème.
Mais aucune de ces interprétations ne nous paraît être déterminante, ni celle des motifs privés de l’auteur, ni celle du poète courtisan. Au contraire, Tartuffe est pour son auteur même une pièce politique, et pas seulement en raison de la scène conclusive. Molière l’a d’ailleurs revendiqué quand il souligne dans sa préface le danger que les hypocrites présentent pour l’Etat. Bien entendu il ne s’agit pas d’une oeuvre politicienne de circonstance et vue par le petit bout. Il est difficile qu’une oeuvre d’art digne de ce nom le soit, du moins entièrement. Et la thèse de l’auteur courtisan est exclue par l’autre caractère de Tartuffe, à savoir sa cohérence, dans une mesure surprenante, avec l’esprit de l’époque et la montée au zénith de l’Etat absolu. Dans ce contexte, le fait que Molière ait pu être un auteur officiel est tout à fait secondaire. Le prétendre serait comme si l’on disait que le Léviathan n’aurait été écrit que parce que Hobbes avait bénéficié de la charge de précepteur de l’héritier des Stuart, ou que la République de Bodin était due au soin avec lequel ce dernier flatta la neutralité du pouvoir temporel d’un monarque qui préférait de toute évidence celle-ci aux désordres et aux affrontements des guerres de religion.
Que le juriste, le philosophe ou le dramaturge soient proches du pouvoir a beaucoup moins d’importance que le fait d’exprimer et de donner consistance aux aspirations et à l’esprit d’une époque, et il est indéniable que c’est ce qui se passe avec Tartuffe. Schmitt souligne que le théâtre français du XVIIe siècle, particulièrement celui de Corneille et de Racine, a sa place « dans le cadre rigide de la souveraineté étatique et dans les solides limites de la paix et de la sécurité que l’Etat souverain produisait et assurait publiquement »8 . Avec Tartuffe, il y a quand même plus qu’un « cadre », comme on peut le sentir chez Racine, Corneille et aussi dans d’autres pièces de Molière telles que les Femmes savantes ou Le Bourgeois gentilhomme. On y trouve la perception — et en quelque manière la fine intuition — des traits principaux qui caractérisent l’Etat absolu et la politique en général : le rapport entre le souverain et la loi, l’utilisation instrumentale du droit, la connexion entre les moyens de la politique et la condition des « classes dirigeantes ».
Au premier examen superficiel, on peut certes être surpris de voir que tout cela puisse se trouver dans une oeuvre théâtrale, surtout une comédie, mais à bien y réfléchir, bien des pièces offrent de longues tirades dans ce sens. Aux déjà nommées Schmitt ajoute dans un essai un classique du théâtre mondial, Hamlet. Voilà qui devrait servir à surmonter l’objection de mettre plus de politique dans la pièce de Molière qu’il n’y en a réellement. Et plus encore de s’aventurer sur un terrain qui n’est pas à proprement parler celui du juriste : mais si Molière revendiquait pour la comédie le droit de châtier les vices des humains, privés ou publics, il ne paraît pas inutile de se servir de son oeuvre et de son génie pour démasquer les idoles, les personnages et les situations typiques qui se renouvellent constamment dans des lieux et des époques divers et parfois éloignés dans le temps et l’espace. Et l’hypocrite, aussi ancien que le pouvoir, la loi, la religion qu’il exploite et corrompt, est une des figures qui persistera en même temps que ces réalités. Voilà pourquoi Molière n’a pas seulement rendu un « pas petit service à tous les honnêtes gens » (premier placet) sujets du Roi-Soleil, mais à tous les hommes.

  1. . Aujourd’hui, il s’agirait, dans notre société sécularisée et surtout technicisée, d’un « technicien », d’un « expert » ou quelque autre « spécialiste ». []
  2. . Et cela y compris par le moyen de dérogations, dans des situations d’urgence ou de ruse politique. Voir, dans Le Prince, l’éloge fait de l’ordre assuré par César Borgia en Romagne. []
  3. . On pourrait objecter que ces devoirs sont également imposés par la loi et qu’il serait donc possible de les rapporter au devoir de respecter celle-ci. Mais dans les Etats contemporains, la loi et la procédure législative ont généralement un champ d’application plus étendu que dans ceux du passé, pour des raisons historiques et institutionnelles : « réserve légale », garantie offerte par les institutions parlementaires, etc., jusqu’à en arriver à avoir des lois privées de contenu normatif. Mais ce n’est pas le seul point : il y a des devoirs de bon citoyen irréductibles à la simple observation des lois (ainsi entendue), pas plus qu’à la pure abstention de comportements illicites. Chacun comprendra qu’entre obéir au commandement « tu ne tueras pas » en s’abstenant de l’homicide (c’est-à-dire : ne pas faire) et « tuer » au cours de la guerre en risquant sa propre vie, et avec le devoir de la sacrifier pour défendre la communauté politique et l’existence collective, c’est-à-dire : faire, et faire quelque chose d’opposé, il y a une différence substantielle aussi bien théologique que structurelle. []
  4. . Et même, c’est parfois un devoir pour le sujet de refuser d’obéir à une autorité purement légale, c’est-à-dire investie à la suite d’une procédure formellement correcte mais privée de consentement et d’une réelle légitimité. L’histoire de France du XXe siècle en présente un exemple aussi fameux que décisif. []
  5. . A laquelle a tant contribué J.-J. Rousseau, avec sa comparaison entre loi de nature et loi positive, destinée, au-delà des intentions du philosophe genevois, à être exploitée par toute une suite sans fin de Tartuffes. []
  6. . Etant posé que le droit appliqué repose sur des décisions prises par une multiplicité d’organes et de bureaux, l’unité requiert l’existence d’une décision et d’un pouvoir supérieurs aux multiples pouvoirs constituant l’organisation publique. []
  7. . Comme dans l’Italie de la « deuxième » phase de la République. []
  8. . C. Schmitt, Hamlet oder Hekuba. Der Einbruch der Zeit in das Spiel, trad. italienne (Bologne, 1983), p. 83. []

-->