Revue de réflexion politique et religieuse.

Mondialisation et déshumanisation

Article publié le 13 Nov 2011 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Ce texte rassemble les principaux extraits d’une communication présentée dans le cadre de l’Université pontificale de Lima (Pérou) en août 1999, par Alberto Wagner de Reyna, philosophe et ancien ambassadeur du Pérou auprès de l’UNESCO. En divers passages et notamment dans sa conclusion, l’auteur fait allusion à la puissance de contestation que représente, face aux prétentions mondialistes, la pauvreté.

Mais il y a quelque chose de plus : la sélection des critères en fonction desquels on procédera à ces quantifications. Depuis quelque temps déjà, certains semblent évidents. Comme les statistiques dérivent en grande partie du recensement, ceux qui font référence aux êtres humains, au sexe, à l’âge, au degré d’instruction semblent évidents et fondamentaux. Désormais à travers eux, il est question de favoriser certains « aspects », dont pas forcément des aspects essentiels, et de parvenir de cette manière à des « profils » qui déforment la réalité et sont dangereux pour elle. Par exemple, comme le national-socialisme a pu le faire en Allemagne, en divisant les populations en aryens et non-aryens, ou ayant des dents en or ou non. Sans parvenir à ces excès, les statistiques — exigées par la mondialisation — s’intéressent maintenant à la capacité économique, aux tendances du marché, qui, sous couvert de référence à l’essence de l’homme, atteignent en réalité des traits accidentels qu’on fait devenir fondamentaux.
On considère qu’avec la quantification on est parvenu à une rigueur plus grande dans la capacité à saisir conceptuellement la réalité. Il en ira ainsi tant qu’on tiendra l’exactitude des mathématiques pour plus rigoureuse que celle de la pensée qu’on maintient en dehors d’elle (est-ce si évident ? Mais ce n’est pas le lieu d’entrer dans ce problème logique). En tout cas, cette supposée rigueur s’obtient en échange d’un appauvrissement conceptuel et d’une déformation de la manière de percevoir la réalité. (Ces quelques mots ne veulent pas mettre en doute l’utilité d’une méthode, mais bien plutôt dénoncer la prétention de ses adeptes à l’excellence scientifique et à leur capacité à saisir la substance de la réalité.)
La quantification réduit ce qui est reflété — dans l’optique de la statistique — à son terme moyen, le transformant en sujet — en substance — des êtres auxquels il fait référence, et sur lequel se construisent les prévisions du futur. De ce moyen terme, construit par l’abstraction et donc au-delà du sensible empirique, mais qu’on manipule comme s’il était à la base même de celui-ci, résulte ainsi une métaréalité. Dans ses développements ultimes, auxquels nous sommes parvenus avec la globalisation, la statistique préconise — et constitue — une nouvelle métaphysique.
Une métaphysique trompeuse, il faut le dire, puisque son sujet est une fiction… qui peut être utile comme hypothèse de travail mais qui est également capable de nous conduire aux plus graves erreurs. Que le moyen terme (point d’appui et clé de l’économie mondialisée) soit fictif et ne puisse pas correspondre à la réalité s’apprécie en un seul exemple. Dans un ensemble d’hommes, la moitié a vingt ans, l’autre moitié quarante. La moyenne est de 30 ans… et dans l’ensemble considéré personne n’a cet âge. Et cet homme hypothétique — cet être de raison — sert de point de départ pour connaître, juger et faire des projections sur la réalité !
La moyenne réside dans la sphère de la médiocrité. Elle déprécie les caractéristiques propres de chacun, ignore les exceptions, efface les excellences et les déficiences sous les composantes du groupe. La statistique transforme l’homme médiocre1  en prince, en paradigme et en idéal. Et avec cela nous arrivons au nivellement, à l’anonymat absolu : l’être humain n’a pas un nom qui  puisse le distinguer des autres ; bien plus il fait partie de la masse qui, dans l’échelle constituée selon un critère arbitraire, généralement économique, se situe plus haut ou plus bas, sans relation la plupart du temps avec les valeurs intrinsèques de la personne humaine.
En définitive tout paraît régi par les lois statistiques, non seulement la société et ses éléments mais jusqu’à la physique et au comportement des atomes. Par leur nature, les statistiques sont le domaine de l’incertitude, puisque la probabilité n’est pas la nécessité. Les projections d’une ligne ascendante peuvent se voir brisées par des impondérables, ou simplement souffrir d’une erreur de perspective. Il semble bien que la futurologie, si en vogue depuis quelques années — s’imposant comme science prodigieuse et indispensable — ait sous-estimé cette composante de son instrument logique. Qui ne s’est pas extasié devant les prévisions du Club de Rome ? Il est aujourd’hui de bon ton chez les intellectuels de se moquer de tant de suffisance, l’expérience ayant montré qu’elles avaient été pour le moins faillibles. La réaction face à ces avatars est variable : elle va de ceux qui affirment en souriant que « la futurologie heureusement se trompe toujours » et que « les statistiques peuvent prouver tout mensonge », à ceux qui croient allègrement qu’on obtiendra en affinant les méthodes — et grâce aux ordinateurs les plus coûteux — des résultats plus rigoureux et plus certains.
Au total, Moloch, le point culminant de cette évolution, nous ampute de notre historicité et nous immerge dans la froide intemporalité des choses inanimées — qui manquent de durée —, des virtualités cathodiques et des abstractions mathématiques, et avec cela nous vole notre parcelle d’éternité.
En contraste total avec la situation dans laquelle nous vivons ainsi, on pourrait faire mention ici de deux visions qui montrent tant d’autres possibilités d’existence et dans lesquelles l’homme s’affirme dans son humanité : l’une est la conception de « la pauvreté comme richesse des peuples », d’Albert Tevoedjré2  ; l’autre, la « révolution de la gratuité » de Carlos Moyano Llerena3 . Elles seraient immédiatement taxées d’irréelles par les experts. Curieuse objection venant pour partie de ceux qui approuvent un système de vie se dirigeant toujours plus vers un monde virtuel où, comme sur le petit écran, tendent à confondre le spectateur et l’image, la fiction avec la vie, l’homme avec l’illusion suggérée par la machine !
Peut-être pourrait-on surtout, dans ce contexte, considérer comme opportune la question de savoir sur quoi débouche tout cela, et où nous allons. Pour y répondre rapidement, il est certain que nous nous trouvons à un carrefour, devant lequel il semble que s’ouvrent deux possibilités irréconciliables et extrêmes : ou se diriger vers la catastrophe sociale, écologique et politique, qui est la réponse pessimiste, et certains futurologues et les nécromanciens ne se gênent pas pour pencher pour cette solution, ou s’embarquer avec enthousiasme dans la « vérité officielle » de la « pensée unique », vaisseau qui nous promet par la voie de la mondialisation croissante un progrès continu et toujours plus grand.
D’autres perspectives d’optimisme plus modéré se présentent. L’une voudrait reconquérir de l’intérieur les fondements d’où tout ce processus s’est échappé, ce qui voudrait dire le retour, conscient, aux valeurs occidentales que le christianisme a inspirées. L’autre considère que la crise s’aggravant, de la situation actuelle naîtra quelque chose de nouveau, que nous ne pouvons pas prévoir mais différent de ce que nous connaissons. Ces deux dernières visions de l’avenir ne sont pas opposées entre elles, et peut-être pourrions-nous trouver dans leur union une réponse d’espérance.

  1. . Cet homme a été excellemment décrit en son temps par l’essayiste argentin des débuts du XXe siècle José Ingenieros, connu dans toute l’Amérique latine pour son ouvrage El hombre mediocre [l’Homme médiocre]. []
  2. . Pour une théologie africaine, coll. théol. CLE, Yaoundé, 1969. []
  3. . Otro estillo de vida, éd. Sudamericana, Buenos Aires, 1982. []

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