Revue de réflexion politique et religieuse.

L’espace liturgique retourné

Article publié le 29 Juin 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Privilégier l’espace intérieur des églises, c’est donc prendre le parti de s’attacher d’abord à la dimension intime des représentations et du culte mais ce n’est pas un repli, un renoncement à constater la sécularisation généralisée de l’ancienne catholicité, visible dans le refus, imposé ou voulu, de la visibilité extérieure du lieu sacré chrétien. Entretien avec Marc Levatois

La multiplication des autels cubiques a sans doute aussi  partie liée avec le développement de la concélébration eucharistique, puisque l’autel cubique permet une disposition des prêtres concélébrants en arc de cercle, pour souligner leur unité. Il limite aussi l’effet paradoxal de barrière de l’autel face au peuple qui, alors qu’il est censé rapprocher le célébrant des fidèles, les sépare de fait, réduisant le célébrant à un homme-tronc. Plus que la forme de l’autel, il faut sans doute insister sur la disposition spatiale de la célébration qu’elle implique. Historiquement, les deux ne coïncident pas toujours. Il y a, en effet, des autels anciens aux lignes curieuses, surtout à l’époque baroque, correspondant à une forme très classique de célébration. On peut, dans cet ordre d’idées, évoquer le maître autel semi-circulaire de la cathédrale de Noyon, construit à la croisée du transept au XVIIIe siècle, sans instauration d’une particularité locale dans la célébration.

L’aménagement de l’espace intérieur ne concerne pas que la disposition de l’autel. Il comporte bien d’autres transformations depuis la fin du Concile : entre autres, la disparition de la chaire remplacée par l’ambon, celle très fréquente des agenouilloirs, de la table de communion, un usage distinct des « degrés » de l’autel, abandonnés mais assez souvent remplacés par les gradins d’une estrade. Les confessionnaux ont souvent disparu (ou sont utilisés comme placards), de même souvent que les « stations » du chemin de croix. Sont apparus, en revanche, les grands panneaux revêtus de mots d’ordre, éventuellement les affiches représentant certains personnages offerts en modèles (comme un temps Martin Luther King, Ozanam, l’abbé Pierre… à Notre-Dame de Paris). Quelle signification accorder à ce genre de modifications ?

L’orientation n’est pas le seul trait distinctif de sacralité d’un bâtiment. Tout aussi nette, peut-être plus, est la distance sacrée. Le sacré est, en effet, séparation ; l’espace sacré est par essence distinct de l’espace profane. Il s’agit ici de la séparation de l’église d’avec le monde environnant, lisible dans le rituel de la dédicace, mais aussi, par gradation, de la clôture interne à l’église, qui délimite l’espace propre de l’action liturgique, le sanctuaire. Il faudrait accorder également une place particulière à la clôture monastique dans les édifices des ordres religieux. De la même façon, le silence du canon a pu être assimilé à une mise à distance de l’action eucharistique, équivalent occidental de la clôture matérielle de l’iconostase en Orient1 . Si la signification des témoignages archéologiques sur l’orientation de la célébration aux premiers siècles chrétiens a pu donner naissance, ces dernières décennies, à des débats houleux, il y a au moins un accord sur l’idée d’un mouvement vers la généralisation de l’orientation commune du célébrant et des fidèles, nette en Occident avec l’époque carolingienne, sans doute beaucoup plus précoce et systématique en Orient. Il y a aussi accord plus certain pour admettre l’existence, très tôt, d’une délimitation interne du sanctuaire dans les églises, quelle que soit la forme de cette clôture, qu’il s’agisse d’un portique, comme celui de l’ancienne basilique romaine de Saint-Pierre, connu par des représentations picturales, ou de la claustra qui entoure l’autel de l’église de Tyr et dont Eusèbe de Césarée décrit la réalisation au début du IVe siècle :  « Ensuite, il disposa au milieu le saint autel des saints mystères ; et, pour qu’il demeurât inaccessible à la multitude, il l’entoura de barrières en bois réticulé qui, jusqu’au sommet, étaient travaillées avec un art délicat […] »2 . A l’époque classique, une volonté d’ouverture du chœur a succédé à la période d’élévation de la clôture qui avait marqué l’érection de jubés monumentaux, à la fin du Moyen Age, parallèle à la montée de l’iconostase en Orient. Toutefois, l’idée d’une clôture du chœur n’était pas alors abandonnée, ne serait-ce que par la classique grille de communion, omniprésente jusqu’au début des années soixante.  Une ouverture totale du chœur a résulté de la disparition de cette dernière dans la très grande majorité des églises, en lien avec la distribution de la communion debout – autre modification de la position corporelle des fidèles – mais aussi avec les mouvements devenus fréquents des laïcs entre la nef et le sanctuaire, pour leur participation à l’action liturgique. La volonté d’une communication directe et totalement ouverte entre l’autel et l’assemblée n’est pas seulement issue d’un souci pratique et le statut du podium d’aujourd’hui n’est plus celui du sanctuaire d’autrefois. La liberté de son accès est telle que, en dehors des cérémonies, dans les grandes églises fréquentées par les touristes, on y dépose la plupart du temps une pancarte pour indiquer que ce n’est pas un lieu autorisé à la visite. Cette ouverture, qui atténue sans doute le caractère sacré du lieu de la célébration est aussi éminemment moderne, dans la mesure où la libre communication de l’espace est un caractère notable en ce sens. Il est possible de faire référence ici à cette critique filmée de la modernité du milieu du XXe siècle qu’est Mon oncle, de Jacques Tati, tourné à la fin des années cinquante. L’archétype de la modernité technicienne et fonctionnelle est représenté, dans le film, par la villa de la famille Arpel. Quand Madame Arpel fait visiter sa villa, elle prononce immanquablement la phrase rituelle : « C’est moderne ; tout communique ».
Cette homogénéité, devenue manifeste, de l’espace intérieur des églises se traduit également dans un caractère de plus en plus homogène avec le monde profane environnant. L’église a sans doute été longtemps, surtout en campagne, un espace quasi-domestique où se projetait l’assemblée des fidèles, d’autant plus qu’elle était très habituellement fréquentée. Le goût du XIXe siècle pour les représentations un peu doucereuses de l’artisanat sulpicien a pu être associé à cette attitude, à ce mode d’investissement de l’espace de l’église par le quotidien des fidèles. Sans doute aurait-il été au moins aussi fort à l’ère des confréries et corporations. Les ex-voto sont aussi traditionnellement une présence du monde extérieur dans l’église mais, quelle que puisse être la part de vanité de certains, l’intention et l’idée qu’ils apportent dans l’église ne sont pas d’essence profane.  Aujourd’hui, la relation avec l’espace de la vie quotidienne est d’un autre ordre, issue d’un mouvement de nature opposée : il s’agit d’une présence – plus ou moins évidente – du  monde profane en tant que profane dans l’église. Sans doute faudrait-il évoquer la difficulté de nombre de nos contemporains à dépasser leur propre « vécu », notamment lors des célébrations de mariages ou d’obsèques, d’autant plus que la cérémonie est parfois centrée sur ce vécu. De la même façon, l’introduction de la « prière universelle » tous les dimanches, dans les années soixante, a vu souvent la  multiplication des intentions reliées à l’actualité la plus immédiate. Il n’est pas alors étonnant, d’autant que la montée de l’Action catholique renforçait les engagements dans le monde, que les images de ce monde, avec ses joies et ses peines mais aussi ses mots d’ordre, aient pénétré de plus en plus dans l’église. Parallèlement, ce qui donnait sons sens sacré à l’espace intérieur des églises, en dehors du chœur, a été plus ou moins évacué depuis le « nettoyage » (terme parfois alors revendiqué ) des années soixante : autels secondaires, confessionnaux (démontés ou transformés), moins souvent statues et stations du chemin de croix.
Le cas de la chaire est plus délicat, dans la mesure où sa disparition  (au moins sa relégation) est aussi liée à la sonorisation, contemporaine du retournement, qui renforce l’homogénéité nouvelle de l’église par une diffusion totalement égale des paroles et des chants, quel que soit leur lieu d’origine. Toutefois le maintien fréquent actuel de la chaire chez les réformés, y compris dans le calvinisme, tend à montrer que l’explication technique n’est pas suffisante. La chaire n’a pas été vaincue par le micro mais sans doute par le désir d’un rapport différent à l’enseignement, en rupture avec une conception hiérarchisée dont la domination spatiale du prédicateur pouvait apparaître symbolique. Le passage du sermon d’autrefois au style plus libre de l’homélie, la disparition des prières du prône dominical ont sans doute tenu un rôle mais le refus d’une situation spatialement dominante, liée à la distance verticale, a été sans doute l’élément déterminant. Il est vrai que l’implantation acoustique de la chaire dans les grandes églises supposait que la moitié de l’assemblée ait le prédicateur derrière soi. Certes, mais les chaires disposées à l’entrée du chœur, voire les ambons monumentaux des reconstitutions paléochrétiennes du début  du XXe siècle ont aussi été abandonnés. C’est bien le refus de la domination spatiale de l’enseignant qui a surtout joué, à une époque où des évolutions analogues, accentuées avec Mai 1968, transformaient l’école et l’université, de l’abolition des estrades professorales à une conception plus conviviale des cours.

Le « retournement » postconciliaire est intervenu alors qu’on n’était pas encore entré dans la transvaluation des valeurs caractérisant la postmodernité. Aujourd’hui que c’est le cas, comment estimez-vous les effets de ce changement : est-il désormais usé sous l’effet d’un décalage d’époque, ou bien au contraire pourrait-il être considéré, après-coup, comme ayant été en avance sur cette décomposition du « grand récit » chrétien ?

Le retournement des autels est un mouvement complexe, engagé dans une Eglise qui n’est déjà plus la nôtre, marquée alors par un clergé encore puissant et nombreux. C’est d’une mise en œuvre cléricale qu’il s’agit, même si elle a été largement suivie par les mouvements d’action catholique de la jeunesse d’alors, eux-mêmes très encadrés par le clergé. Il y a ici un principe d’autorité, l’affirmation d’une règle, d’autant plus sûre d’elle qu’elle ne repose sur aucune obligation écrite émanant de Rome et nullement sur la constitution conciliaire sur la liturgie, malgré l’invocation continue des décisions conciliaires à son sujet. A mon sens, le retournement des années soixante est plus moderne que postmoderne, même s’il aboutit plus, au bilan, à déconstruire qu’à construire, surtout au moment des installations initiales, souvent bricolées. On peut sans doute évoquer la postmodernité pour une période plus récente, avec de nouvelles habitudes de piété, dans le cadre notamment des communautés nouvelles. La réforme des années soixante est beaucoup plus tournée vers la transformation du monde et le « christianisme adulte » au nom duquel ont été rejetées des attitudes corporelles jugées infantilisantes, comme l’agenouillement. La réforme est aussi à visées rationalisantes, ce qui transparaît même, d’une certaine façon, dans le texte de la constitution conciliaire, avec l’intention répétée de supprimer tout ce qui, fêtes ou rites, est redondant et fait double emploi. C’est aussi à la part de rationalité liée à l’intelligibilité que l’on peut rattacher le recours – partiel au départ – à la langue courante, explicite et compréhensible par tous. Moderne aussi est spécifiquement la réforme de l’espace liturgique dans son souci de fonctionnalité. D’une certaine façon, la multiplication des pôles de la célébration est issue de l’attribution à différents lieux des diverses fonctions (présidence, rite eucharistique, lectures…), ce qui peut la rapprocher – toutes proportions gardées – de la dissociation spatiale des différentes fonctions urbaines dans le projet de ville moderne défini par la Charte d’Athènes, publiée en 1943 et mise en œuvre après guerre, notamment dans les grands ensembles.

  1. . I. -H. Dalmais, P. Dourthe, P.-M. Gy, J.-Y. Hameline, « Comment la liturgie est elle célébrée dans son espace, Table ronde de liturgistes », La Maison-Dieu, n° 193, 1993, p. 114-116. []
  2. . Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Livres VIII-X, texte grec, traductions et notes par Gustave Bardy, Cerf, coll. Sources chrétiennes n. 55, 1958, p. 96. []

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