Revue de réflexion politique et religieuse.

Le meilleur régime ?

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer imprimer  | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

Réfléchir sur la grande désillusion s’impose à qui veut comprendre correctement les conditions historico-spirituelles du moment présent, surtout en ce qui concerne la vitalité actuelle des principes et des institutions de la démocratie libérale.

Pour ce qui est des principes, l’exigence de faire front face à un ennemi commun comme le communisme, avec son idéologie, a alors conduit beaucoup de gens à taire les particularités des différents courants de pensée. En Europe occidentale, on a vu ainsi coopérer des catholiques intransigeants fidèles au magistère de Pie XII, des protestants, des juifs, des incroyants et des athées ; des conservateurs et des libéraux ; des libéraux et des sociaux-démocrates ; des nationalistes et des internationalistes. Une alliance de ce genre était vouée à rester extérieure et instrumentale, étant conclue pour se défendre de l’ennemi tout en restant dans le cadre des institutions conformes au principe du constitutionnalisme occidental.
Conformément aux volontés de l’administration américaine prévalait alors l’intention de mener la lutte contre le communisme « par le moyen de la société du bien-être »1 , autrement dit par l’expansion croissante de la consommation des biens et services. On a déjà fait remarquer qu’on avait ainsi eu l’intention de combattre une conception matérialiste de la vie par une autre tout aussi matérialiste. Ici, il convient d’attirer l’attention sur un autre aspect de la même question. Il est vrai, comme on le dit, que l’esprit de consommation conduit à des phénomènes d’homogénéisation, avec un nivellement des goûts et des intérêts chez les individus, en les tirant « vers le bas ». Mais il est vrai également que la recherche du bien-être matériel, ne renforce nullement par elle-même l’esprit civique ou la cohésion communautaire. On peut rappeler sur ce point la pensée d’Antonio Rosmini, pour qui « l’intérêt temporel […] non seulement n’unit pas les hommes, mais les divise, car de ces biens temporels on ne peut jouir qu’individuellement »2 . La recherche des biens matériels dépend de motifs subjectifs et engendre des tendances à l’éclatement social.
Comme indice allant dans le sens de ce qu’on vient de faire remarquer, on pourrait relever que dans certains pays le désintérêt pour les questions politiques et gouvernementales est apparu au moment même où disparaissaient les tensions consécutives à la peur du péril communiste. Pour ainsi dire en direction diamétralement opposée à cette baisse d’intérêt des gens, il faut noter l’expansion continue de la technicité et du formalisme des structures juridiques, propres aux pays d’Europe continentale puisant les racines de leur organisation dans les Lumières. On constate en effet dans ces pays une diffusion continue des constitutions écrites dérivées de l’archétype de Weimar (1919), avec contrôle de la constitutionnalité des lois et législation de plus en plus tatillonne et spécialisée. Le droit constitutionnel est un système toujours plus compliqué de décisions, innombrables, minutieuses, de formules et de procédures. La souveraineté populaire elle-même est identifiée à une procédure3 , et d’autre part les dispositions qui concluent des procédures aussi complexes qu’artificielles se voient considérées, par définition légale, comme les équivalents de la volonté du peuple.
Mais c’est aussi du fait de cette propagation de ce qu’on appelle la « démocratie formelle » et « procédurale » que surgissent de nouveaux problèmes. Après les deux grandes guerres mondiales, dans la vie politique des pays du Vieux Continent, des faits radicalement nouveaux sont apparus. La décadence des Etats nationaux avait montré l’incapacité des nations européennes prises individuellement à pourvoir à leurs besoins vitaux même élémentaires en restant dans le cadre de leurs frontières territoriales historiques et de leurs institutions habituelles4 . Le conflit idéologique, étendu au monde entier et à l’intérieur de chaque Etat, a ensuite eu pour effet d’accentuer l’intention de rechercher une protection des principes et des institutions du constitutionnalisme à un plan mondial, avec le regroupement des pays occidentaux au sein de l’Alliance atlantique sous la puissante direction et la protection des Etats-Unis.

  1.   Pour ce qui concerne particulièrement l’Italie, voir par exemple R. Buttiglione et A. Del Noce, I cattolici e la crisi della società italiana, dans la collection Cristiani e società italiana. Contributi per il Movimento popolare, n. 4, Milan, 1977, passim, et spécialement p. 3. []
  2.   A. Rosmini, « La costituzione secondo la giustizia sociale », in Progetti di costituzione. Saggi editi e inediti sullo Stato [Projets de constitution. Essais publiés et inédits sur l’Etat], Milan, 1952, p. 157. []
  3.   Sur ce point, voir J. Habermas, Morale, diritto, politica, trad. italienne, Turin, 1992, pp. 81ss. []
  4.   On se reportera par exemple à H. Holborn, Storia dell’Europa contemporanea, trad. italienne, Bologne, 1970, spécialement pp. 5 ss, 234 ss et passim. []

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