Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Héritage, valeurs, identité. Ce qui se cache derrière un changement de nom

Article publié le 10 Déc 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos de la récente modification du sigle de la Jeunesse ouvrière chrétienne belge, la célèbre organisation fondée par Joseph Cardijn en 1925, désormais dénommée « Jeunes organisés et combatifs ».

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement – voilà un message que semble avoir perdu de vue la direction de la Jeunesse ouvrière chrétienne de Belgique en annonçant son changement de nom. Le sigle reste, mais les trois lettres bien connues représentent dorénavant les « Jeunes organisés et combatifs ». Il serait facile d’ironiser sur les risques de confusion qu’occasionne ce changement. En effet, « Jeunes organisés et combatifs » rappelle plutôt un groupe anarchisant de casseurs de bonne famille que les héritiers directs du Cardinal Cardijn. Le communiqué de presse de l’organisation en question n’est en outre pas un modèle de clarté, en insistant d’une part sur la continuité par rapport à la méthodologie de Cardijn (notons-le bien, il s’agit – uniquement – de la méthodologie et des modes d’organisation et d’action) tout en se déclarant d’autre part prêt à réunir « tous ceux/toutes celles qui sont révolté(e)s et veulent combattre toutes les formes d’oppressions causées notamment par le système capitaliste. » L’ambition est vraiment grande, puisqu’aucune forme d’oppression n’est exclue et une alliance large de tous les révoltés est annoncée… En effet, ce serait facile – trop facile. Le changement de nom de la JOC date d’avril de cette année, et est dès lors une des plus récentes dans toute une série de décisions d’adapter le nom d’organisations se situant historiquement dans la mouvance chrétienne. Cette décision n’est nullement la première. Après l’exclusion des partis sociaux-chrétiens du gouvernement en 1999, c’était l’association chrétienne des PME en Flandre, le Nationaal Christelijk Middenstandsverbond (Union nationale des classes moyennes
chrétiennes) qui a franchi le cap la première en adoptant en 2000 le nouveau sigle Unizo (Union des entrepreneurs indépendants). En 2001 son organisation féminine, le Christelijke Beweging voor Vrouwen uit de Middengroepen (Mouvement chrétien des femmes des classes moyennes) suivit cet exemple en adoptant le nom peu significatif de Markant.
L’année suivante, c’était le tour du Parti social chrétien lui-même, l’héritier de l’ancien Parti catholique en Belgique francophone d’annoncer sa transformation en Centre démocrate humaniste et de laisser tomber toute référence à l’héritage chrétien. En 2001, son homologue néerlandophone, le CVP (Parti populaire chrétien) avait, après de longs débats, décidé de changer de nom, tout en conservant la référence à la chrétienté – toutefois de façon indirecte, par le détour de l’idéologie. Le parti s’appelle depuis Christen-Democratisch en Vlaams (Social-chrétien et flamand1 ).
Nous pourrions multiplier les exemples. Limitons-nous aux ouvriers retraités chrétiens de la Kristelijke Beweging voor Gepensioneerden (Mouvement chrétien des retraités), qui depuis 2006 s’appelle OKRA – Open, Kristelijk, Respectvol en Actief (Ouvert, chrétien, respectueux et actif), donc en conservant la référence chrétienne, mais de façon moins voyante. Les femmes ouvrières chrétiennes en Flandre s’appellent depuis 2012 Femma, un nom qui dit tout et rien. La faîtière des associations ouvrières chrétiennes, le Mouvement ouvrier chrétien, a conservé son nom en Belgique francophone, tandis que son homologue néerlandophone a décidé en juin dernier de se présenter dorénavant comme « Beweging.net » (Mouvement.net), tout à la fois une allusion au monde virtuel et une réponse à des accusations de malversations financières.
Ce qui ressort de ce petit historique  est que la décision de la JOC n’est pas un phénomène isolé, bien au contraire. En outre, elle démontre que, contrairement à ce qui est défendu de temps en temps, les changements de nom ne sont ni un monopole de la mouvance syndicaliste ou progressiste au sein du pilier chrétien, ni ne restent limités à telle ou telle partie du pays, dont la dualité culturelle se traduit notamment sur le terrain de la vie associative. Il est de ce point de vue pertinent de noter que la première initiative sur ce plan a émané d’une association flamande d’entrepreneurs chrétiens.
Ce qui distingue effectivement les associations qui se sont séparées de la référence chrétienne c’est le fait qu’il s’agit pour la grande majorité de groupements qui combinent une identité religieuse et une identité sociale. Une exception à cette règle est l’Action Damien, née comme la continuation de l’apostolat du père Damien de Veuster, le saint apôtre des lépreux, mais depuis 2008 résolument pluraliste.
Or, il s’avère que la crise de la vie associative se fait notamment sentir chez ces organisations qui historiquement se situent à l’intérieur de la mouvance chrétienne et se définissent en outre comme les défenseurs d’une couche sociale spécifique – surtout les ouvriers et les classes moyennes, en moindre mesure les agriculteurs. Cette combinaison a été la formule à succès de la pilarisation2  et du catholicisme sociologique en Belgique (et ailleurs) mais a visiblement connu des jours meilleurs.
Les recherches du sociologue bruxellois Marc Elchardus et de son école ont en effet nuancé le dogme de la crise de la vie associative. Contrairement aux analyses intuitives qui se font aussi bien autour du zinc que dans des états généraux du secteur associatif, la participation à la vie associative n’est pas en chute libre, bien au contraire. Aussi bien en termes absolus qu’en termes relatifs cette participation augmente légèrement. Le changement est dès lors plutôt qualitatif que quantitatif : les gens (et notamment ceux qui ont récemment atteint l’âge de la retraite) retrouvent bien le chemin des associations, mais la nature de ces associations a changé. Les havres « naturels » de certains groupes dans une société pilarisée ont perdu leur force d’attraction et voient partir leur arrière-ban naturel vers des activités plus « neutres » comme les associations sportives, ou les comités de quartier.
Les associations qui sont les plus touchées par cette évolution s’avèrent être celles qui trouvent une identité commune dans la combinaison d’une religion ou d’une idéologie d’une part et d’une appartenance sociale ou à une classe d’autre part. Ce sont donc les ouvriers chrétiens, les classes moyennes socialistes ou les retraités libéraux qui ont le plus à craindre de cette évolution dans le paysage associatif.
[…]

  1. . Une petite note lexicographique s’impose ici : tandis qu’en Belgique francophone le mot « démocrate-chrétien » indique une tendance progressiste et syndicaliste au sein de la mouvance politique chrétienne, le mot « christen-democratisch » en néerlandais indique la totalité de cette mouvance, qui en français est désignée généralement par « social chrétien ». []
  2. . Historiquement, la Belgique résulte de l’équilibre de trois « piliers » fondamentaux, social-chrétien, socialiste, maçonnique, chacun disposant pour exercer son influence d’une pyramide d’organisations sociales, de syndicats et de partis. C’est cette situation qu’exprime le terme de « pilarisation ». [ndlr] []

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