Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Frédéric Pichon : Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé

Article publié le 18 Nov 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos de Frédéric Pichon, Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Éditions du Rocher, Monaco, avril 2014, 132 p., 13,50 €.

Il ressort de cette très bonne synthèse l’impression que le court cycle de la « fin de l’histoire », c’est-à-dire de la maîtrise absolue du cours des choses par la Superpuissance américaine et de ses vassaux, présente des signes nets de décadence. L’auteur s’intéresse principalement aux erreurs accumulées comme à plaisir par le gouvernement français de la période, avec la cécité de ses services diplomatiques et son mélange de légèreté et de prétention grandiloquente. Mais la portée est plus ample, d’où le sous-titre sur l’Occident. L’affaire syrienne a été montée comme l’avait été celles de la Serbie, de l’Irak et de la Libye, toujours plus par délégation, appuyée sur une massive désinformation médiatique mais limitée à des interventions logistiques indirectes – livraisons d’armes aux « insurgés », c’est-à-dire aux djihadistes. Seulement rien n’est plus comme avant, notamment en raison tant de la désinvolture franco-américaine dans l’affaire libyenne (meurtre de Kadhafi, dépassant sensiblement le permis d’agir donné par le Conseil de sécurité, équivalant à une provocation antirusse), peut-être aussi de l’échec de la guerre psychologique (qui exige un minimum de crédibilité, et sans doute un renouvellement constant d’imagination dans le mensonge, en voie de tarissement). Enfin l’autre obstacle, de taille, est que l’anéantissement aérien de la Syrie s’avère impossible sans coût disproportionné : ce qui a été militairement possible contre la Serbie ou l’Irak et à plus forte raison contre la Libye, est bien plus difficile dès lors que la Syrie dispose d’une défense aérienne lui permettant d’interdire l’accès à son territoire, ou de le faire payer très cher à d’éventuels attaquants. C’est d’ailleurs pourquoi, en Syrie comme plus récemment en Ukraine, l’option retenue n’a pas été directement militaire, mais principalement politique, cherchant à fomenter désordre et anarchie. La dramatisation de la situation, opérée par les médias, a eu pour but principal de justifier les livraisons d’armes aux diverses factions ainsi suscitées ou encouragées. Cependant Frédéric Pichon montre que dans cette affaire, la réalité est plus complexe que la fiction de propagande. Simplisme, paresse, corruption financière et aveuglement idéologique ont longtemps masqué le rôle de l’Arabie séoudite et du Qatar, aidant délibérément les pires extrémistes, tant pour leur donner un abcès de fixation que pour créer un glacis anti-iranien. Même si un journal comme Le Monde continue imperturbablement à répercuter le discours de la chaîne Al-Jazeera, la réalité du terrain commence sérieusement à faire peur, et notamment le fait du recrutement massif de véritables brigades internationales du djihâd. Quant à la puissance russe, elle maintient son appui au régime Assad pour un ensemble de raisons, de principe (refus de plier devant les Etats-Unis, rôle de défense des grecs-orthodoxes syriens) et d’intérêt. Quant aux chrétiens et finalement, semble-t-il, à la majorité des Syriens sensés, il est clair qu’ils préfèrent encore un régime dont la colonne vertébrale est une secte non musulmane (les Alaouites) qu’une guerre interreligieuse entre sunnites et chiites, comme en Irak. Le pronostic de Frédéric Pichon est que le régime Assad ne tombera pas, et jouera sur le nationalisme pour se débarrasser des bandes djihadistes. Il ne restera plus alors à ceux d’entre eux qui se sont implantés en Europe à y faire leur retour, avec les risques que cela comportera. Les Etats-Unis sortiront de l’affaire plus affaiblis. Quant au sort des chrétiens restés sur place et dont la vie, sinon les biens, ont été épargnés, outragés par les médias et jusque par un archevêque français comme suppôts du régime, ils essaieront tant bien que mal de subsister.

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