Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

La technocratie, destin de la démocratie ?

Article publié le 10 Juin 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Technocratie et démocratie sont des concepts antithétiques. Pourtant en pratique il s’opère une collusion entre le politicien, adorateur affiché de la souveraineté populaire, et les  technocrates, détenteurs d’une science réputée supérieure.

Une certaine connaissance des choses et des hommes a toujours passé pour constituer un titre à gouverner, jusqu’au jour où est advenue la démocratie. Alors toute science du gouvernement a été déclarée si superflue ou, ce qui revient au même, si uniformément partagée qu’il ne pouvait exister de gouvernement légitime que celui de tous par tous. Pourtant, l’idée traditionnelle semble avoir retrouvé du service : désavouée ou encensée, l’idée technocratique hante le monde moderne, les uns jugeant que le savoir de certains hommes leur donne un droit à commander à leurs semblables, cependant que le grand nombre, pour qui le seul souverain légitime est le peuple, ne laisse pas d’être impressionné par tout ce qui se présente comme scientifique. Mais quel est le savoir des technocrates ? Je voudrais suggérer trois choses. D’abord que le savoir jadis invoqué comme titre à gouverner n’a rien à voir avec la science dont se prévaut aujourd’hui le technocrate. Ensuite que la science de ce dernier ne lui donne aucune compétence particulière pour gouverner. Enfin qu’au lieu de la contradiction qui devrait logiquement régner entre technocratie et démocratie, il y a en réalité collusion.

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Platon voulait que le gouvernement de la cité fût une science et un art. Pourquoi ? Parce qu’il voyait dans une cité non un être artificiel que les hommes peuvent façonner à leur guise, mais un être naturel qui, comme tous les êtres naturels, obéit aux lois de sa nature.  Toutes les choses sensibles étant l’image mobile et déformée de leur propre essence intelligible, et n’ayant donc de substance qu’autant qu’elles participent de leur essence, la cité des hommes, quelque imparfaite qu’elle fût, paraissait en tout état de cause devoir être d’autant plus viable qu’elle était plus proche de son modèle, de l’essence éternelle de toute cité.
Gouverner la cité, pour autant que le gouvernement souhaitait être bon, supposait donc d’une part de connaître cette essence, de l’autre de tenter d’en façonner l’image la plus fidèle possible dans le monde sublunaire. La politique était une science, celle de la nature des choses, mais aussi un art, celui de faire que les hommes, ces créatures sans cesse rebelles, s’y conforment, singulièrement en les éduquant à faire ce qu’ils étaient le mieux faits pour faire, et en mettant chacun à sa place. C’était dire que seuls les philosophes pouvaient être rois. Quelque déçu qu’il ait pu être par les politiciens qui n’avaient cure de ses conseils, quelque utopique qu’ait pu être son espoir, ce qui demeure des conceptions de Platon est cette idée essentielle que tout gouvernement qui ne cherche pas à se laisser guider par des normes objectives et éternelles tirées de la nature des choses est un gouvernement condamné aux deux désordres qui affectent toute cité qui s’en moque, l’anarchie et le despotisme.
Il n’est pas, me semble-t-il, difficile de comprendre que, sous ce rapport, les philosophes chrétiens n’ont rien dit d’autre, bien que dans les termes qui leur sont propres. Car pour le dire d’un mot, si tant est que toute politique proprement chrétienne ait eu pour principe de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, elle consistait à faire que le pouvoir de César demeure subordonné à celui de Dieu : le prince régnait mais les plus fondamentales des lois qu’il avait pour charge de faire respecter n’étaient pas censées venir de lui. De ce point de vue, la seule vraie différence entre le roi chrétien et le roi philosophe est que ce dernier croyait pouvoir accéder par lui-même à la nature des choses, tandis que le premier la savait accessible seulement grâce à la médiation d’hommes qui en étaient plus proches parce qu’ils étaient les hommes de Dieu.
Gouverner pour un chrétien comme pour les païens était affaire de science et de paternité mais dans le monde chrétien celle-ci était préservée et transmise par des hommes qui avaient pour mission de l’enseigner aux Princes.  Dans l’un et l’autre cas gouverner, c’était savoir non seulement où aller, mais encore où on devait aller.

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Qu’est-ce qu’un technocrate ? Le terme est assez flou mais on voit bien ce qu’il entend désigner : un homme qui exerce un pouvoir d’ordre politique au nom d’une compétence technique, ou plus largement scientifique. Un technocrate est un homme qui prétend posséder ou à qui on attribue une science particulière du gouvernement des hommes, un homme réputé qualifié pour pouvoir gouverner « scientifiquement » la cité. Le terme est devenu populaire dans le monde contemporain parce que c’est un monde dominé par le culte de la science, mais encore faut-il comprendre ce qui passe aujourd’hui pour être scientifique.
Or pour celle-ci, la connaissance de la nature des choses, qui est ce que jadis on appelait science, n’est rien sinon métaphysique oiseuse, savoir illusoire et quasiment charlatanerie. La réalité authentique est un ensemble de rapports entre phénomènes observables, rapports qui, dans des conditions données, se révèlent constants : expliquer un phénomène c’est sans doute le rapporter à une cause, mais cette cause n’est rien qu’un autre phénomène dont l’observation révèle que, toutes choses égales d’ailleurs, il précède constamment le phénomène considéré. Pourquoi cette constance ? La question est métaphysique c’est-à-dire non scientifique : seul est scientifique le constat de cette constance. Ce qui signifie que pour la science moderne le monde est littéralement dépourvu de sens : dire que la nature a des fins est une idée qui peut être quelquefois commode sous un rapport heuristique, mais qui n’est pas scientifiquement fondée, une idée régulatrice aurait dit Kant. S’il y a une idée qui est étrangère à la science moderne c’est bien l’idée de cause finale : cette science est tout ce que l’on voudra sauf une science des fins naturelles, car elle ne peut se vouloir science de ce qui pour elle n’existe pas.
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