Revue de réflexion politique et religieuse.

Objection de conscience ou révolte politique ? Retour sur la Rose Blanche

Article publié le 13 Juin 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Après avoir lu son acte d’accusation, Sophie Scholl avait confié à sa compagne de cellule : « Quel beau jour, quel soleil magnifique, et moi, je dois mourir. Mais combien de jeunes gens, de garçons pleins d’espoir, sont tués sur les champs de bataille […] Qu’importe ma mort si, grâce à nous, des milliers d’hommes ont les yeux ouverts… »

Certains héros de la résistance allemande à Hitler ont été célébrés au cinéma ces dernières années : Opération Walkyrie, à la mémoire de Claus von Stauffenberg, et Sophie Scholl les derniers jours, qui retrace la courte activité du groupe de la Rose Blanche. Le deuxième film, qui est d’une valeur humaine supérieure au précédent, présente l’héroïne principale et ses compagnons plus comme des « martyrs de la conscience » que comme des insurgés contre un système injuste. on exalte l’engagement sincère et subjectif, pacifiste de surcroît, mais la justesse de la cause et son caractère politique passent au deuxième plan. Pourtant dans le cas de la Rose Blanche, il s’agissait de la révolte motivée par le sens de la justice et de l’honneur patriotique. Et cette poignée d’individus, s’ils en avaient eu le temps, tendait à s’achever en mouvement collectif. Il est important de le souligner dans notre contexte relativiste où le point culminant de l’action se réduit à l’objection de conscience.
Sophie Scholl est la figure la plus emblématique de cette période1 .
Elle était la quatrième d’une famille luthérienne de cinq enfants : Inge (née en 1917), Hans (en 1918), Elisabeth (1920), Sophie (1921) et Werner (1922). Ils habitaient à Ulm. A l’automne 1933, les enfants intègrent la Hitlerjugend, ils en sont très contents mais leur père ne leur cache pas son hostilité au nouveau pouvoir. Peu à peu, leur enthousiasme décroît et naît en eux « le sentiment de vivre à l’intérieur d’une maison propre et belle où, dans la cave, derrière les portes verrouillées, des choses terribles se passaient » (Inge Scholl). Ils quittent alors le mouvement et adhèrent avec des amis d’Ulm à la Bündische Jugend (Jeunesse Confédérée, bientôt interdite). Leur appartenance à un mouvement non légal vaut à Hans deux mois de prison, Inge et Werner une semaine, Sophie étant seulement interrogée. Après avoir accompli sa période de travail obligatoire et son service militaire, Hans commence en avril 1939 ses études de médecine à l’université de Munich. Depuis qu’il a quitté la maison familiale, il entretient avec ses parents, son frère, ses sœurs et ses amis une correspondance intense. En lisant le recueil des carnets et lettres de Hans et de Sophie Scholl, on est frappé par la hauteur de vue et la spontanéité du ton. « Ma chère mère, ta ferveur tranquille, ta chaleur indéfectible sont sans doute ce que l’on peut trouver de mieux dans la vie. Je suis encore jeune, mais au-delà de la flamme vacillante de mon âme juvénile, je perçois parfois le souffle éternel de quelque chose d’infiniment grand et serein. Dieu. Destin. Très affectueusement. Ton Hans » (22 janvier 1938). « Ma chère Inge, c’est seulement quand on est obligé de se demander si la patrie signifie encore autant que par le passé – seulement quand on a perdu la foi dans les étendards et les discours parce que les idées qui ont cours sont devenues banales et sans valeur – que s’affirme le véritable idéal » (21 octobre 1938). De mai à septembre 1940, Hans écrit de France, où il a été envoyé : « Mes chers parents, nous sommes actuellement à Saint-Quentin. Nous avons réquisitionné les meilleures maisons. Personnellement, je suis plus à l’aise dans la paille. Suis-je un voleur ou un être humain digne de ce nom? on pille tout ici. […] J’ai acheté un livre pour Werner, le Journal d’un curé de campagne. » (3 juin 1940)
Entre-temps, Sophie a obtenu son Abitur. Elle pense pouvoir éviter le travail obligatoire en s’inscrivant à des cours de puériculture. Un an plus tard, elle passe l’examen et commence à travailler dans un jardin d’enfants, puis dans un sanatorium pour enfants. Elle écrit : « Parfois la guerre m’épouvante et je suis à deux doigts de perdre toute espérance. Je déteste y penser, mais la politique est presque la seule chose qui existe, et tant que prévalent cette confusion et cette méchanceté, il est lâche de lui tourner le dos. » (9 avril 1940) « Mon cher Fritz, Nous avons vraiment un temps magnifique en ce début d’été. Je suis parfois tentée de considérer l’humanité comme une maladie de peau de la Terre. Mais seulement quand je suis très lasse, et que des hommes qui sont pires que des bêtes occupent tout mon esprit. Mais tout ce qui importe, au fond, c’est de savoir si nous allons nous en sortir, si nous parvenons à rester nous-mêmes au milieu de la masse. De tout cœur. » (29 mai 1940)
Contrairement à ce qu’elle espérait en s’occupant des enfants, Sophie est envoyée au camp de Krauchenwies, en Haute Bavière, d’avril à octobre pour accomplir son travail obligatoire. « Voici quatre jours que je suis arrivée avec dix autres filles […] La nuit, je lis saint Augustin » (Journal. Krauchenwies, 10 avril 1941). Inge se souvient que ce livre était pour sa sœur « une bouée de sauvetage ». « Il contenait une phrase qui lui semblait écrite pour elle seule : «Tu nous as créés pour que nous allions à Toi, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi». »
A la fin de l’été, Hans peut reprendre ses études à Munich et se lie avec Alexandre Schmorell. Il est né en Russie en 1917. Son père, luthérien, médecin réputé de Munich, était d’une famille allemande installée en Russie au XIXe siècle. Sa mère était russe, fille d’un prêtre orthodoxe. Alexandre avait deux ans lorsqu’elle mourut du typhus, pendant la guerre civile russe. Deux ans après, son père fuit la Russie bolchevique avec sa deuxième femme, une catholique, Alexandre et une nourrice russe qui éleva le petit garçon dans la religion orthodoxe. Ils s’installèrent à Munich. Au lycée, Alexandre se lie d’amitié avec Christoph Probst. A la faculté de médecine il rencontre Willi Graf, un catholique convaincu qui avait aussi fait de la prison pour appartenance à un mouvement de jeunes illégal.
A l’automne 1941, son ami d’Ulm, otto Aicher, présente Hans Scholl à Carl Muth, directeur du mensuel catholique Hochland, fondé en 1903, interdit depuis peu. Cette revue s’élève contre le nihilisme et le primitivisme du national-socialisme, et insiste sur la relation étroite entre religion et art, le déclin de l’une causant le déclin de l’autre. En 1939, Hochland tirait à 12 000 exemplaires. Parmi les collaborateurs réguliers, Theodor Haecker et Max Scheler. C’est une rencontre importante pour Hans car il a l’occasion d’avoir avec Carl Muth et son entourage des discussions de fond. En plein doute, il se trouve conforté dans sa foi chrétienne. Il lit beaucoup la Bible, la philosophie grecque, Pascal, Berdiaev, Dostoïevski, et partage ses lectures avec ses proches.
« Chère Rose, je me trouve en pleine crise spirituelle, la plus importante de ma vie […] Cette guerre, comme toutes les guerres importantes, est de nature intrinsèquement spirituelle. […] Je ne peux rester à distance car il n’y a pour moi aucun bonheur à le faire – et cette guerre est au fond une guerre à propos de la vérité. » (28 octobre 1941) « Cher otl, le professeur Muth a demandé plusieurs fois de tes nouvelles […] L’action contre les juifs en Allemagne et dans les territoires occupés le met dans tous ses états. » (23 novembre 1941) « Très cher Monsieur le Professeur ! ça m’emplit de joie de pouvoir, pour la première fois de ma vie, célébrer Noël véritablement et en chrétien clairement convaincu. […].Je prie. Je me sens en terrain plus solide et j’y vois plus clair. Cette année, le Christ est né de nouveau en moi. » (22 décembre 1941)

  1. . Cf. Hans et Sophie Scholl, Lettres et carnets, Tallandier, coll. Le Livre de Poche, 2010, 478 p. , 7,60 €. Les citations rapportées dans cet article proviennent de cet ouvrage, qui rassemble environ sept-cents lettres. Les citations d’Inge Scholl sont tirées de son livre, La Rose blanche, éd. de Minuit, 2008. Du point de vue historique, lire J.-M. García Pelegrín, La Rose Blanche, F.-X. de Guibert, 2009. []

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