Revue de réflexion politique et religieuse.

René Cagnat : Du Djihad aux larmes d’Allah. Afghanistan, les sept piliers de la bêtise

Article publié le 14 Fév 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

A propos du livre de René Cagnat, Du Djihad aux larmes d’Allah. Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Editions du Rocher, 2012, 143 p., 15,90 €.

Ancien militaire, fin connaisseur de l’Asie centrale où il vit depuis de longues années (au Kirghizistan, où il a été consul honoraire), René Cagnat a écrit de nombreux articles, largement repris dans le présent ouvrage, dans lesquels il a porté un regard très critique sur l’intervention américaine – moins sur son principe que sur ses moyens et certains de ses motifs discrets. Il explique l’inéluctable échec de la stratégie des Américains d’abord par une incapacité à intégrer les réalités d’un modèle mental et culturel qui n’est pas le leur. Il constate également que cette inaptitude quasi atavique est lourdement renforcée par le contrôle hypercentralisé des opérations, qui limite de la manière la plus absolue les initiatives sur le terrain et engendre l’incapacité des combattants qui s’y trouvent déployés à comprendre le contexte et à s’y adapter.
Parallèlement, il constate que l’américanocentrisme se manifeste dans toute l’Asie centrale : les sectes protestantes réussissent dans les pays en paix leur implantation avec beaucoup de volontarisme, engendrant une fureur « des clergés, musulmans comme orthodoxe ». L’imposition d’un modèle démocratique en Afghanistan, loin d’être une solution simplement pratique, au contraire, traduit un acharnement idéologique contre des réalités auxquelles les agents de l’hyperpuissance restent désespérément imperméables. L’auteur n’est pas tendre avec l’occupant. Parlant des soldats déployés à Kaboul, il note qu’« une impression de puissance obtuse et lourde émanait d’eux. A les voir, on imaginait qu’ils étaient inaccessibles aux remords, aux cas de conscience, réduits à l’état d’hominidés sans âmes ».
Ajoutons à ce sinistre spectacle le constat que les chefs de valeur, tels Stanley Mc-Chrystal et David Petraeus, capables d’infléchir les volontés de leurs chefs civils et les penchants de leurs concitoyens, ont été sur le théâtre de véritables comètes. R. Cagnat compare les temps de leurs mandats aux dix-huit années données à Lyautey pour la pacification du Maroc. Il évoque aussi longuement Abd el-Kader, combattant d’honneur qui fut traité avec magnanimité et en retour se fit dans son exil syrien le défenseur des chrétiens persécutés. Et de s’interroger : comment imaginer l’ombre d’un tel retour dans un pays où la distance à l’occupé est aussi abyssale…
Parmi les sept piliers de la bêtise que développe R. Cagnat, plusieurs relèvent directement de la vision américaine du monde. Les autres ont trait à l’argent : les industries de l’armement et de la drogue sont à la fois des enjeux et des moteurs pour les opérations. « Traditionnellement, le chef militaire américain, sous l’influence de son lobby militaro-industriel, privilégie une stratégie de moyens. Face à une violence il rétorque par une violence technique encore plus grande ». L’auteur note que cette politique n’a pour effet que de multiplier les combattants adverses et de démultiplier leur détermination.
Quant à la drogue, dont il évoque très vaguement la possibilité que certaines agences gouvernementales américaines puissent y puiser quelques intérêts, elle est l’un des effets directs les plus terrifiants de l’intervention occidentale. Entre 2000 et 2002 – date de la fin du bannissement du pavot par le mollah Omar – la récolte s’est multipliée par six… et par quarante jusqu’à maintenant !
Enfin R. Cagnat s’interroge sur l’agressivité des Etats-Unis à l’égard des grandes puissances régionales, particulièrement de la Russie, voyant dans sa stratégie une volonté de les affaiblir par ricochet. Et pourtant, malgré ses sévères critiques, il semble vouloir croire que la mosaïque d’Asie centrale puisse faire l’objet de politiques étrangères pacifiées – d’un « très grand jeu » tout en coopération – notamment sous l’influence d’une indépendance de l’Europe retrouvée et de son rapprochement avec la Russie. On ne peut que louer un tel optimisme, même si pour le partager il faudrait pouvoir croire que l’Europe comme les Etats-Unis sont capables de changements très importants et très rapides.

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