Revue de réflexion politique et religieuse.

La gestation moderne de l’homme nouveau

Article publié le 18 Nov 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Tandis que le concile s’efforçait d’avoir un regard positif sur la culture contemporaine, le processus d’aliénation propre à l’humanisme moderne suivait son cours. L’intérêt du moment présent est d’en mettre à nu la véritable finalité : le prétendu homme nouveau de la modernité n’est que le vieil homme décrit par saint Paul.

Benedetto Croce écrivait en 1942, dans un petit essai intitulé Perché non possiamo non dirci « cristiani » [Pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens] : « Le christianisme a été la plus grande révolution jamais accomplie dans l’humanité ; si grande, si étendue et si profonde, si féconde en conséquences, tellement inattendue et irrésistible dans sa réalisation qu’il n’est pas étonnant qu’il ait paru ou puisse encore paraître comme un miracle, une révélation d’en-haut, une intervention directe de Dieu dans les choses humaines, qui ont reçu d’elle des lois et une orientation [indirizzo] entièrement nouvelles. » Si l’on fait le lien entre Croce et René Girard1  pour qui la foi chrétienne a introduit une tension ou une lutte permanente entre le logos naturaliste d’Héraclite, un logos guerrier, et le Logos démystificateur de saint Jean, il ne serait pas faux d’interpréter la Grande Révolution française comme une Grande Contre-révolution dirigée contre la dédivinisation du monde par le christianisme. Intellectuellement, ce serait le résultat de l’ébranlement croissant des fondements de la pensée, selon les termes de Xavier Zubiri, oeuvre du rationalisme qui après la critique de Kant a laissé le champ libre à l’irrationalisme et à l’utopie2 .
La Grande Révolution, réactionnaire donc, a fabriqué bien des mythes, parmi lesquels celui de l’homme nouveau3 , guide de la pensée idéologique et dérive philosophique de la science moderne. Une fois installé ce mode de pensée comme forma mentis au long du XIXe siècle, ce mythe a déterminé comme une idée-mère des croyances collectives toute l’histoire du XXe siècle et continue de donner son impulsion au siècle présent. C’est le Triebfeder, la force motrice du mode de pensée totalitaire qui prédomine depuis la guerre civile européenne de 1914-1918. Max Scheler en a identifié les conséquences dans son essai connu de 1928 La situation de l’homme dans le monde : « A aucune époque de l’histoire l’homme n’a été aussi problématique pour lui-même qu’aujourd’hui ».
Le mythe de l’homme nouveau a des antécédents gnostiques, pélagiens, chrétiens. D’emblée il convient d’écarter une confusion d’origine purement rhétorique concernant l’homme nouveau paulinien. Saint Paul se réfère à la conversion du pécheur – « le vieil homme » – à la foi chrétienne, ce qui n’est pas un mythe et n’a rien à voir avec le mythe de l’homme nouveau comme produit artificiel de la culture moderne, aspirant à transformer radicalement la nature humaine. Au demeurant l’idée d’un homme rénové spirituellement est un concept religieux courant, et pas seulement chrétien. Malgré cela, le christianisme a ajouté à la découverte grecque de la liberté de pensée celui de la liberté de la conscience4 , distinguant l’homme extérieur et l’homme intérieur, responsable de sa conduite. Il ne s’agit pas dès lors de modifier ou altérer la nature humaine, mais de faire en sorte que l’homme se libère du péché, se mesurant sur la parole évangélique : « Je suis la voie, la vérité et la vie ». Le catholique se renouvelle, entre autres, par la confession. L’homme nouveau mythique ne peut pas non plus être confondu avec d’autres modèles, comme celui de la Renaissance, un homme nouveau par contraste avec celui du moyen âge ; ou encore avec d’autres modèles, sociologiques, raciaux, etc. Il s’agit d’une nouveauté radicale rompant avec la vision traditionnelle de la nature humaine, laquelle, si on la considère comme un mystère, se limite à considérer la condition humaine. Tandis que l’homme nouveau produit par la culture commune s’intéresse à la conduite du seul homme extérieur : c’est l’homme du nihilisme.
Historiquement, le mythe de l’homme nouveau est le fruit au long cours de l’absolutisme constructiviste introduit par Hobbes dans la culture européenne. Les Pères de l’Eglise avaient représenté mythiquement l’état de nature déchue postérieur au péché originel sous forme d’une première situation politique de conflit. Hobbes a opposé à cette représentation le mythe de l’Etat comme deus mortalis capable de sauver les hommes de cette situation d’insécurité, d’incertitude, de peur et de terreur devant la mort. Lecteur de saint Augustin, il a imaginé l’Etat comme une civitas Dei purement humaine.
Auguste Comte, puis François Picavet ou Julien Freund ont considéré le grand théologien politique anglais comme le père idéologique de l’artificialisme moderne, dont Peter Sloterdijk prétend cependant qu’il pourrait s’inspirer de la Genèse. Pourtant Hobbes ne se proposait pas de modifier la nature humaine et ne parlait pas de l’homme nouveau : il prétendait seulement rendre possible la vie commune selon la condition humaine. Mais il a conçu la mission du deus mortalis comme une garantie du non moins mythique contrat social (pactum societatis), et cela moyennant un autre mythique pactum subjectionis (contrat politique) et comme imposition légale des règles de comportement permettant d’encadrer l’action humaine de telle manière que l’état de nature demeure supportable.
Les Lumières ont été plus loin ; fascinées par les sciences, elles ont commencé à concevoir la régénération de l’espèce humaine5 . Le calviniste Rousseau a reconnu que l’homme historique était un échec : la vraie nature humaine est bonne, mais elle est obscurcie par le mythe du péché originel, aussi est-ce un devoir de la restaurer par le moyen d’un contrat social anticulturel. La nouvelle société devenant ainsi « les cieux nouveaux et la terre nouvelle » rêvés par le calvinisme puritain6 .
Comme mythe pour l’action, c’est-à-dire comme mythe politique, son objectif consiste à construire une humanité nouvelle formée d’hommes nouveaux, libérés des incertitudes et du mal. En arrière-plan se situe la volonté de libérer l’homme du péché originel par le moyen d’une inversion de la relation entre l’homme intérieur et l’homme extérieur. L’homme nouveau serait un état inédit de l’être humain, la conscience étant soumise aux règles scientifiques définissant correctement la manière dont l’homme doit se conduire, l’homme extérieur dirigeant alors l’homme intérieur. La conscience de l’homme nouveau, c’est la conscience collective. Tel est le type idéal d’humanité conforme à la pensée idéologique qui voit culminer la tradition humaniste en même temps qu’il l’achève. […]

  1. . Sur ce point voir spécialement Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978. []
  2. . Sur la formation du mode de pensée utopique, voir F. E. et F. P. Manuel, El pensamiento utópico en el mundo occidental, 3 vol., Taurus, Madrid 1981. (Ed. originale : Utopian Thought in the Western World, Harvard Univerity Press, Cambridge, Mass., 1979). []
  3. . D. Negro, El mito del hombre nuevo, Encuentro, Madrid 2009. []
  4. . Cf. Lord Acton, Essays in the History of Liberty, Liberty Fund/Liberty Classics, Indianapolis, 1985, pp. 1 et 2. []
  5. . Cf. Xavier Martin, Nature humaine et Révolution française. Du siècle des Lumières au Code Napoléon, et Régénérer l’espèce humaine. Utopie médicale et Lumières (1750-1850), Dominique Martin Morin, Bouère, respectivement 2002 et 2008. []
  6. . Cf. M. Walzer, La révolution des saints. Ethique protestante et radicalisme politique [1965], Belin, 1987. []

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