Revue de réflexion politique et religieuse.

Le non-art fait main basse sur les églises

Article publié le 28 Sep 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« L’unanimité dans les institutions qui ont présidé à la substitution du non-art à l’art, est révélatrice d’un mal qui atteint la légitimation de l’ordre établi. La démocratie et le pluralisme ont déserté une société où l’on n’entend qu’un seul son de cloche. La faille ainsi apparue dans l’hégémonie idéologique des dominants est, certes, presque imperceptible pour la plupart des observateurs qui se soucient fort peu du destin de l’art et de la civilisation. L’oligarchie ferait bien pourtant de la surveiller car on ne peut en prédire l’évolution. »

Dans son dernier livre, Sacré Art contemporain, Aude de Kerros traite d’un épisode de la guerre contre l’art, contre notre civilisation et donc finalement contre nous-mêmes1 . Elle montre comment le non-art et la logomachie pseudo-théorique qui l’accompagne ont squatté les églises et détourné leur fonction religieuse. On puisera dans ce livre une masse d’informations peu connues et néanmoins indispensables pour comprendre notre époque et des analyses précises de cette l’histoire. Je lui reprocherai, cependant, de prendre trop au sérieux le discours apologétique susmentionné tout en ne le réfutant pas assez. Elle cite par exemple Arthur Danto tentant de légitimer les boîtes Brillo de Warhol en décrétant : « Est de l’art ce que le milieu de l’art considère comme tel ». Or cette définition est circulaire : elle présuppose ce qui est à prouver, à savoir que les boîtes Brillo sont de l’art, sans quoi la galerie qui les expose et les critiques qui les portent aux nues appartiennent au monde du non-art. Dans ce milieu, tout peut-être de l’art parce que le jugement en la matière est considéré comme purement arbitraire. « C’est le regardeur qui fait le tableau », disent-ils, en citant Duchamp. Ils ajoutent qu’« est beau ce que celui qui regarde trouve beau ». Or l’expérience esthétique ne peut être réduite à sa dimension psychologique car elle a une cause objective : l’oeuvre d’art qui nous la procure. Le psychologisme n’est pas plus fondé en esthétique qu’il ne l’est en mathématique.
Le raisonnement et l’intuition dans ce dernier domaine sont aussi des processus qui se déroulent dans la conscience mais cela n’autorise pas le relativisme subjectiviste comme l’a montré Husserl. C’est pourquoi il y a une différence entre ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas et aussi une différence (d’un autre ordre) entre ce qui est beau, c’est-à-dire source d’émotion esthétique, et ce qui, ne l’étant pas, nous laisse indifférent. Selon l’expert new-yorkais, Gilbert Brownstone, cité par Aude de Kerros, « dans un univers en proie aux contradictions, une esthétique prônant la
beauté et l’harmonie serait hypocrite » (pp. 23 et 85). Par les temps qui courent, il règne dans les esprits une telle confusion qu’Aude de Kerros n’aurait pas dû, là encore, compter sur le lecteur pour riposter au sophiste américain en lui posant la question ironique : « Se pourrait-il que le monde de la Renaissance ou de l’Antiquité n’ait pas été en proie aux conflits et aux contradictions ? »
La brillante essayiste que je critique s’obstine à se servir de l’acronyme AC dans lequel il est impossible de lire autre chose qu’art contemporain et qu’il faudrait bannir pour cette raison. Celui qui, en entier ou sous forme abrégée, emploie ce syntagme inventé par nos adversaires leur a, d’avance, tout concédé. La preuve en est qu’ils usent eux-mêmes de ce sigle loin d’en être gênés.
[…]

  1. . Aude de Kerros, Sacré art contemporain. Evêques, Inspecteurs et Commissaires, Jean-Cyrille Godefroy, mai 2012, 18,50 €. []

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