Revue de réflexion politique et religieuse.

L’Eglise face au nazisme en Yougoslavie

Article publié le 11 Avr 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Les leçons à tirer de la découverte d’un manuel d’instruction pour officiers de la Wehrmacht, émanant du Reichssicherheitshauptamt de Heydrich, réalisé à la veille de l’invasion de la Yougoslavie, le 6 avril 1941. L’Eglise catholique, représentée par Mgr Stepinac, y est désignée comme l’ennemi principal.

[note : cet article a été publié dans catholica, n. 67, pp. 67-77]

La région de l’ex-Yougoslavie est l’une des plus instables en regard du nombre de peuples, de cultures et d’idéologies. Slovènes, Croates, Musulmans et Serbes, orthodoxie, islam et catholicisme, opposition « est-ouest », tout cela concourt à en faire un mélange typique où il est difficile de se retrouver. La vérité s’y retrouve encore plus difficilement, prisonnière éternelle des préjugés, des mauvaises intentions et autres calomnies.
En fait, le demi-siècle de régime sous la coupe de Tito, un communisme classique, qui a revêtu pour les médias occidentaux l’apparence d’un village à la Potemkine abritant une société de type ouvert, a également légué ses lourdes conséquences à la conception de la « vérité yougoslave ». Tito et le Parti communiste yougoslave se sont essentiellement légitimés par le combat pour la libération de la nation, et ont ainsi pernicieusement masqué la vérité sur leur nature, sur la Yougoslavie, et ont tout dissimulé sur les autres protagonistes de la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1941-1945.
Le communisme titiste a été moins virulent envers le nazisme qu’envers l’Eglise catholique et la démocratie bourgeoise. Cela semble d’autant plus paradoxal que ces rapports ont décidé du destin de tout ce qui s’est irrémédiablement déroulé pendant la Seconde Guerre mondiale et après.
Parce qu’un rideau de fer s’est abattu pendant cinquante ans sur la vérité, celle-ci ne commence à se découvrir que ces derniers temps. Bien qu’elle se révèle avec une vivacité inattendue, il est bon qu’elle se fasse connaître d’un cercle plus large.
La thèse fondamentale sur laquelle reposait la dictature titiste était que l’Eglise catholique avait choisi le camp de l’occupant nazi pendant la guerre, position qu’elle aurait déjà préparée et fondée avant le 6 avril 1941, début de la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie. Le Parti avait besoin de ce fait pour éliminer ses concurrents les plus sérieux, du moins ainsi présentait-il l’Eglise, surtout aux yeux de la population yougoslave. Le parti de Tito ne se contenta pas d’aborder ces questions verbalement, mais il le fit aussi dans les faits. Deux personnages clefs de l’activité de l’Eglise, l’archevêque de Ljubljana Gregor Roman et le cardinal de Zagreb Alojz Stepinac, ont été jugés et condamnés. Roman, menacé d’être lynché par la foule, dut abandonner sa patrie à jamais, Stepinac y est resté. Il est mort prématurément, empoisonné, après des années à croupir dans une cellule communiste.
Quand le KPJ (Parti communiste yougoslave) eut physiquement éliminé la direction de l’Eglise catholique en Yougoslavie, il ne lui fut pas difficile de liquider aussi sa réputation au sein de la société et, en outre, de procéder à la liquidation physique des opposants idéologiques, sur le sol slovène, pendant l’été 1945. Alors, le KPJ et son avant-garde armée, la Jugoslovanska ljudska armada (Armée populaire yougoslave), ont exécuté à peu près cent cinquante mille prisonniers, blessés et civils : hommes, femmes et enfants. Ce qui fut le plus grand carnage d’après-guerre en Europe a été passé sous silence. Il a été évoqué en partie par Le Livre noir du communisme1 , en partie par des individus appartenant à des mouvements civils2 . Le KPJ liquida ainsi avec « efficacité » ses concurrents, le catholicisme se retrouva en Yougoslavie sans direction et sans sa substance vitale. C’est sur cette base que l’agitprop d’après-guerre a pu jeter l’opprobre sur l’Eglise catholique en l’accusant d’avoir collaboré avec les nazis. Le préjugé a été si fort qu’aujourd’hui c’est à peine si l’on peut contester quelques-uns des témoignages des pires adversaires idéologiques de l’Eglise et des nazis.
Dans cet ordre d’idées se situe un document qui vient d’être retrouvé3 , document émanant de l’échelon le plus élevé de la police secrète du Reich, le Reichssicherheitshauptamt, dirigé par Reinhard Heydrich, père de la « solution finale » de la question juive. L’un des aspects les plus importants du document est qu’il est le premier témoignage historique sur la façon dont le sommet du commandement nazi a perçu la situation et les protagonistes en Yougoslavie, juste avant que la guerre n’éclate. Le Reichssicherheitshauptamt, au-dessus de la Gestapo et des organes SS, ne s’occupait pas seulement de la sécurité intérieure, mais aussi des questions de stratégie et de politique extérieures. Avant l’invasion de chaque pays, on y développait la stratégie adéquate, en tenant compte des adversaires ou opposants les plus importants. Ce document était destiné aux officiers qui dirigeaient l’invasion pour les instruire des caractéristiques du pays agressé. Bien entendu, un tel document stratégique qui cite les adversaires essentiels, ne pouvait manquer de citer l’Eglise catholique, c’est-à-dire les archevêques Stepinac et Roman.
Cela se place évidemment dans un contexte historique plus vaste. En arrière-plan se trouve l’encyclique Mit brennender Sorge (1937)4  par laquelle l’Eglise catholique met en garde contre le danger du nazisme. Cette encyclique reflète l’orientation contraire des nazis à la politique officielle du Vatican, politique qui s’est intensifiée sous le pontificat d’Eugenio Pacelli, c’est-à-dire de Pie XII. C’est en tant que « secrétaire d’Etat » qu’il a été l’instigateur de cette encyclique, et qu’il s’est également opposé à l’Anschluss de l’Autriche et de l’Allemagne, approuvant notamment la réaction du clergé autrichien. Il s’est aussi opposé aux accords de Munich qui ont sacrifié la Tchécoslovaquie et ouvert la voie à l’agression d’autres Etats5) . Il s’efforça de conserver à l’Italie sa neutralité et fut attristé de son alliance avec les forces de l’Axe. A la lumière de ce contexte, ce document est le signe que les nazis avaient connaissance des actions que l’Eglise entreprenait pour prévenir l’Holocauste, au sens le plus large du terme. Il faut bien sûr aussi comprendre ce document d’un autre point de vue. Les nazis, tout comme les communistes, désiraient détruire l’Eglise, la séparer du Vatican et des citoyens, en dernière instance l’éradiquer. Cela était le plus perceptible en Allemagne même (et en Autriche), où le nazisme avait pris racine. Ainsi, « la situation de l’Eglise dans le Grand Reich se trouvait conditionnée par deux problèmes : l’état de persécution et la guerre. La persécution durait depuis 1933 et se caractérisait par une action systématique du régime nazi pour éliminer totalement l’influence de la foi catholique sur la vie publique et sur la vie privée des citoyens. Loin de s’atténuer avec la guerre, elle ne fit que croître en intensité »6 .

  1.   Stéphane Courtois (dir.), Le Livre noir du communisme, Robert Lafont, 1997. []
  2. Predvsem Zdrueni ob lipi Sprave [Réunis autour du tilleul de la réconciliation] Nova Slovenska zaveza [La Nouvelle Alliance slovène] : cf. de même la revue mensuelle Zaveza, Druina, Ljubljana. []
  3.   Le document m’a été confié par M. Anton Drobnic, ancien procureur général de la Slovénie. Je profite de cette occasion pour le remercier sincèrement. Le document date de 1941 (fin mars — début avril) et il est encore à trouver dans les archives d’Etat allemandes, à Coblence ou à Berlin. L’exemplaire en question appartenait probablement à un des officiers supérieurs qui l’a laissé en Slovénie lors de la retraite de l’armée allemande en mai 1945. []
  4.   « Son engagement dans l’encyclique antinazie Mit brennender Sorge, les douzaines d’autres notes et memoranda au gouvernement allemand lorsqu’il était secrétaire d’Etat, sa réception fraîche et carrée à Rome du ministre nazi des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop, son reproche amer de la faiblesse du cardinal autrichien Theodor Innitzer face à l’Anschluss germano-autrichien — l’union de l’Autriche et de l’Allemagne — en 1938, et enfin la réaction défavorable de l’Allemagne à son élection à la papauté, tout cela montrait vraiment ce qu’il pensait de la tyrannie allemande », in Encyclopaedia Britannica, Multimedia edition, 1994-1997, BCD/Cache/-12-ArticleRil.htm. []
  5.   « Durant les quelques mois qui séparèrent son élection du déclenchement de la guerre, Pie XII employa ses dons diplomatiques à prévenir la catastrophe, mais pas dans un esprit d’apaisement — le Vatican n’avait pas apprécié les accords de Munich (1938), par lesquels la Tchécoslovaquie avait été sacrifiée par la Grande-Bretagne et la France à la puissance expansionniste allemande. » (ibid. []
  6.   Lettres de Pie XII aux évêques allemands dans Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, tome II, édités par Pierre Blet, Angelo Martini, Burkhart Schneider, Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican, 1967, p. VI. []

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