Revue de réflexion politique et religieuse.

Lecture : L’Occupation, période compliquée

Article publié le 10 Avr 2010 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Analyse du livre d’Antoine Compagnon, Le cas Bernard Faÿ. Du Collège de France à l’indignité nationale, Gallimard, 2009, 211 p., 21 €.

Si les principales figures intellectuelles de la Collaboration (Drieu, Brasillach, Céline et, dans une moindre mesure, Rebatet) ont suscité une littérature secondaire considérable, si les itinéraires de ministres de Vichy comme Benoist-Méchin, Carcopino et Bonnard ont été revisités avec plus ou moins de bonheur et de rigueur, en revanche les parcours de certains hauts fonctionnaires sous l’Occupation restent bien moins connus, alors même qu’ils furent parfois plus singuliers que ceux des écrivains. Ainsi du parcours de Bernard Faÿ (1893-1978), personnage qui était tombé dans l’oubli et qui a reçu récemment de la part d’Antoine Compagnon un éclairage savant, appuyé sur une documentation irréprochable mais quelque peu terni par des jugements très approximatifs dans l’ordre des catégories politiques.
En l’occurrence, l’auteur, spécialiste de Proust et de Barthes, précise qu’il avait deux raisons personnelles de s’intéresser à Faÿ. En effet celui-ci, avant d’être nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale au début d’août 1940, « avait enseigné à l’université Columbia, à New York, et à Paris, au Collège de France, deux maisons — dit-il — où je l’ai suivi quelques dizaines d’années plus tard et qui me tiennent naturellement à coeur » (7). Son livre a quelque chose du salut reconnaissant — mais jamais amical ni même vraiment bienveillant — d’un mandarin installé à un mandarin qui s’est fourvoyé. En témoignent trois jugements de Compagnon sur le domaine de compétence de Faÿ, jugements d’une grande honnêteté intellectuelle : Faÿ « fut un américaniste français de premier plan » (17) et même un « américaniste virtuose […] brillante exception dans la France de l’entre-deuxguerres, sans parler de la suite » (ibid.), tandis qu’en conclusion l’auteur voit en lui « sûrement le meilleur connaisseur français de l’Amérique entre les deux guerres » (191).
Mais en avertissant d’emblée que son sujet demeure pour lui une sorte de rébus humain, que « l’énigme de son funeste engagement […] reste pour [lui] entière » (12), Compagnon a surtout le mérite, à travers l’étude d’un cas précis, de faire toucher du doigt toute la complexité du régime de Vichy et de l’Occupation, loin de tout manichéisme rétrospectif. Au détour d’un paragraphe sur les relations de Faÿ avec son prédécesseur à la tête de la B.N., il souligne — comme en passant, mais c’est en réalité une des clés de son livre — que « tout a toujours été un peu plus compliqué sous l’Occupation » (101). […]

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