Revue de réflexion politique et religieuse.

Le théo­lo­gi­co-poli­tique à l’épreuve de la sécu­la­ri­sa­tion

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer imprimer  | Version PDF | Partager :  Partager sur Facebook Partager sur Linkedin Partager sur Google+

L’argument qui sous-tend le texte sui­vant pour­rait se rame­ner à trois pro­po­si­tions (deux constats et une ques­tion) : la sécu­la­ri­sa­tion de la poli­tique et des ins­ti­tu­tions de la socié­té civile tend à détruire le fon­de­ment reli­gieux du pou­voir et à faire de la reli­gion une affaire pri­vée ; tous les efforts entre­pris depuis deux siècles pour sub­sti­tuer à la reli­gion tra­di­tion­nelle un nou­veau « sys­tème sym­bo­lique » capable de légi­ti­mer le pou­voir et de ren­for­cer le lien social, se sont sol­dés par des échecs ; assiste-t-on, à l’époque moderne, à la fin du théo­lo­gi­co-poli­tique ?

La sécu­la­ri­sa­tion et la pri­va­ti­sa­tion de la reli­gion

Pour rendre compte du sta­tut du reli­gieux dans les socié­tés modernes, il est dif­fi­cile d’échapper au concept de sécu­la­ri­sa­tion, même si celui-ci com­porte beau­coup d’ambiguïtés : la dif­fi­cul­té prin­ci­pale vient de ce que ce seul terme pré­tend rendre compte de phé­no­mènes mul­tiples et hété­ro­gènes, ce qui a pous­sé les socio­logues à dis­tin­guer au moins deux aspects, ins­ti­tu­tion­nel et idéo­lo­gi­co-cultu­rel, de la sécu­la­ri­sa­tion ; on pour­ra ain­si par­ler de la sécu­la­ri­sa­tion d’une ins­ti­tu­tion comme l’Etat ou de la sécu­la­ri­sa­tion d’un conte­nu de conscience, d’un dogme ou d’une règle morale. La défi­ni­tion de Peter Ber­ger tente d’unir ces deux aspects : « Nous enten­dons par sécu­la­ri­sa­tion, écrit-il, le pro­ces­sus par lequel des sec­teurs entiers de la socié­té et de la culture sont sous­traits à l’autorité des ins­ti­tu­tions et des sym­boles reli­gieux » ((  Peter Ber­ger, La reli­gion dans la conscience moderne, Cen­tu­rion, 1971, p. ‑174.)) .
Nous ne par­le­rons ici que de la sécu­la­ri­sa­tion de la sphère poli­tique et de ses consé­quences sur la reli­gion : elle a sa source dans la dis­tinc­tion chré­tienne entre le spi­ri­tuel et le tem­po­rel et dans l’évolution des rap­ports entre l’Eglise et les monar­chies euro­péennes. Si l’Eglise exer­çait une contrainte reli­gieuse rela­ti­ve­ment forte, elle per­met­tait aus­si une cer­taine indé­pen­dance du corps poli­tique ((  Pierre Manent, His­toire intel­lec­tuelle du libé­ra­lisme, Cal­mann-Lévy, 1987, pp. 26–28.)) . Il suf­fit de rap­pe­ler le conflit aigu qui oppo­sa au XIVe siècle le pape et le roi de France, Phi­lippe le Bel : les légistes du roi sont, bien avant les « huma­nistes » de la Renais­sance et Machia­vel, les pré­cur­seurs de la laï­ci­sa­tion de l’Etat et de ses admi­nis­tra­tions. Mais plus déci­sive encore dans ce pro­ces­sus fut la « confes­sion­na­li­sa­tion » du chris­tia­nisme au XVIe siècle, sui­vie par les guerres de reli­gion : la « confes­sion d’Augsbourg » a ouvert une brèche dans l’unité poli­ti­co-reli­gieuse de la Chré­tien­té : désor­mais chaque Eglise tend à se consi­dé­rer comme une confes­sion par­mi d’autres et cette situa­tion encou­rage le pou­voir poli­tique à accen­tuer son indé­pen­dance vis-à-vis des auto­ri­tés reli­gieuses : « En poli­tique, on assis­ta à un tour­nant déter­mi­nant dans le pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion, du fait que le pou­voir poli­tique s’émancipa de sa tutelle reli­gieuse, tout en conti­nuant à sou­te­nir évi­dem­ment la confes­sion qui deve­nait la garan­tie de légi­ti­mi­té de son indé­pen­dance » ((  Julien Freund, « La confes­sion­na­li­sa­tion en poli­tique », Respu­bli­ca, n. 3, Revue de l’Institut belge de science poli­tique, 1975, p. 348.)) . Ce fut un chan­ge­ment pro­fond dans la mesure où le pou­voir poli­tique per­dait une grande par­tie de son carac­tère « sacra­men­tel » ou « sacral », tout en accen­tuant son contrôle sur la reli­gion (cujus regio, ejus reli­gio) ; la voie était libre pour une pro­gres­sive sépa­ra­tion des Eglises et des Etats.
La sécu­la­ri­sa­tion de la poli­tique entraî­na pro­gres­si­ve­ment et paral­lè­le­ment celle de toutes les ins­ti­tu­tions et de toutes les sphères de la vie sociale (fami­liale, sco­laire, scien­ti­fique, éthique, esthé­tique, etc.). On peut par­ler aus­si bien d’un rétré­cis­se­ment géné­ral du sacré que d’un effa­ce­ment de la fonc­tion sociale de la reli­gion. Ce qui fera dire à Dur­kheim au début du siècle que « s’il est une véri­té que l’histoire a mise hors de doute, c’est que la reli­gion embrasse une por­tion de plus en plus petite de la vie sociale. A l’origine elle s’étend à tout ; tout ce qui est social est reli­gieux ; les deux mots sont syno­nymes. Puis, peu à peu les fonc­tions poli­tiques, éco­no­miques, scien­ti­fiques s’affranchissent de la fonc­tion reli­gieuse, se consti­tuent à part et prennent un carac­tère tem­po­rel de plus en plus accu­sé » ((  E. Dur­kheim, De la divi­sion du tra­vail social, PUF, 1967, pp. 143–144.)) .
Rap­pe­lons briè­ve­ment la consé­quence la plus évi­dente de cette situa­tion, la pri­va­ti­sa­tion de la reli­gion ; deve­nant une affaire pri­vée, la reli­gion se vit de plus en plus dans le cadre de la vie indi­vi­duelle et fami­liale ; par suite de la dif­fé­ren­cia­tion fonc­tion­nelle des diverses acti­vi­tés humaines, la reli­gion n’est plus vécue comme « ce sys­tème englo­bant de signi­fi­ca­tions qu’elle avait été jusque-là » (Tho­mas Luck­mann) ; elle tend même à deve­nir « invi­sible » : non seule­ment la légi­ti­ma­tion reli­gieuse tra­di­tion­nelle ne va plus de soi, mais nous assis­tons, dit Ber­ger, à « un effon­dre­ment des struc­tures de cré­di­bi­li­té » ; le doute s’installe dans les esprits : ce qui était jusque-là consi­dé­ré comme allant de soi, comme une réa­li­té évi­dente par elle-même, ne peut plus être atteint désor­mais que par un acte déli­bé­ré ; il n’y a plus comme autre­fois de véri­tés immuables ; les « conte­nus reli­gieux sont rela­ti­vi­sés », c’est-à-dire qu’ils n’apparaissent plus comme l’expression d’un « sacré » objec­tif et trans­cen­dant, mais comme de plus en plus liés à des choix sub­jec­tifs et indi­vi­duels.
Par ailleurs, du fait de la situa­tion de plu­ra­lisme reli­gieux, fruit de la divi­sion confes­sion­nelle et de la coexis­tence avec d’autres uni­vers reli­gieux, les reli­gions se trouvent en com­pé­ti­tion les unes avec les autres et l’individu croyant a une conscience plus aiguë de la rela­ti­vi­té sociale et his­to­rique de sa croyance ; la réa­li­té ultime lui paraît avoir sa source dans sa propre conscience plu­tôt que dans les don­nées du monde exté­rieur iden­ti­fié à un « cos­mos sacré ».
La dis­so­lu­tion des com­mu­nau­tés et le triomphe de l’individualisme contri­buent éga­le­ment à lais­ser per­ce­voir la croyance reli­gieuse comme une affaire pri­vée. Et cela d’autant plus que, si l’on en croit des obser­va­teurs atten­tifs de notre moder­ni­té (Daniel Bell, Chris­to­pher Lasch, Gilles Lipo­vets­ky), nous assis­te­rions à une deuxième révo­lu­tion indi­vi­dua­liste, qui concer­ne­rait plus par­ti­cu­liè­re­ment la vie quo­ti­dienne et les mœurs : les valeurs auto­ri­taires et puri­taines céde­raient défi­ni­ti­ve­ment la place aux valeurs d’épanouissement et de réa­li­sa­tion de soi ; à l’ère de l’autonomie d’un sujet conscient de ses res­pon­sa­bi­li­tés suc­cé­de­rait une ère où triom­phe­raient l’hédonisme, le nar­cis­sisme, la pré­oc­cu­pa­tion de soi, de son corps et de son bien-être, alors que la pre­mière révo­lu­tion indi­vi­dua­liste, qui va gros­so modo du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle, lais­sait toute sa place aux idéaux col­lec­tifs ; désor­mais ne comp­te­raient que le bon­heur indi­vi­duel, le moment pré­sent, sans consi­dé­ra­tion des normes du pas­sé et des acquis de la tra­di­tion. Plus que le pre­mier indi­vi­dua­lisme, le second a des effets per­ni­cieux dans le domaine des croyances ; comme disent les socio­logues, on assiste à une « déré­gu­la­tion ins­ti­tu­tion­nelle du croire » : cha­cun choi­sit, dans le stock des croyances qui lui sont pro­po­sées, celles qui lui conviennent le mieux ; cha­cun, pour­rait-on dire, en prend et en laisse, prend ce qui lui paraît béné­fique, laisse ce qui le gêne et le rebute. Même chez les catho­liques, membres d’une Eglise où pour­tant l’affirmation dog­ma­tique et l’autorité magis­té­rielle demeurent encore fortes, on assiste à des dis­tor­sions éton­nantes ; dans les son­dages, une pro­por­tion non négli­geable de catho­liques affirment ne pas croire à la divi­ni­té du Christ, à sa résur­rec­tion ou à ses miracles ; ne par­lons pas de l’enfer et du pur­ga­toire. Dans la situa­tion actuelle, le bien-être psy­chique et spi­ri­tuel du croyant ou l’émotionnel l’emportent sou­vent sur la recherche de la véri­té et la rigueur intel­lec­tuelle ; le « dis­cours de l’authenticité » prend le pas sur l’affirmation des véri­tés à croire ; la pri­va­ti­sa­tion de la reli­gion abou­tit alors à la pri­va­ti­sa­tion des croyances.

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