Revue de réflexion politique et religieuse.

Le théologico-politique à l’épreuve de la sécularisation

Article publié le 4 Avr 2009 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Depuis deux siècles, on a assisté à toutes sortes de tentatives, plus ou moins conscientes, pour substituer à la religion traditionnelle, jugée défaillante, un nouveau « système englobant de significations »

L’argument qui sous-tend le texte suivant pourrait se ramener à trois propositions (deux constats et une question) : la sécularisation de la politique et des institutions de la société civile tend à détruire le fondement religieux du pouvoir et à faire de la religion une affaire privée ; tous les efforts entrepris depuis deux siècles pour substituer à la religion traditionnelle un nouveau « système symbolique » capable de légitimer le pouvoir et de renforcer le lien social, se sont soldés par des échecs ; assiste-t-on, à l’époque moderne, à la fin du théologico-politique ?

La sécularisation et la privatisation de la religion

Pour rendre compte du statut du religieux dans les sociétés modernes, il est difficile d’échapper au concept de sécularisation, même si celui-ci comporte beaucoup d’ambiguïtés : la difficulté principale vient de ce que ce seul terme prétend rendre compte de phénomènes multiples et hétérogènes, ce qui a poussé les sociologues à distinguer au moins deux aspects, institutionnel et idéologico-culturel, de la sécularisation ; on pourra ainsi parler de la sécularisation d’une institution comme l’Etat ou de la sécularisation d’un contenu de conscience, d’un dogme ou d’une règle morale. La définition de Peter Berger tente d’unir ces deux aspects : « Nous entendons par sécularisation, écrit-il, le processus par lequel des secteurs entiers de la société et de la culture sont soustraits à l’autorité des institutions et des symboles religieux »1 .
Nous ne parlerons ici que de la sécularisation de la sphère politique et de ses conséquences sur la religion : elle a sa source dans la distinction chrétienne entre le spirituel et le temporel et dans l’évolution des rapports entre l’Eglise et les monarchies européennes. Si l’Eglise exerçait une contrainte religieuse relativement forte, elle permettait aussi une certaine indépendance du corps politique2 . Il suffit de rappeler le conflit aigu qui opposa au XIVe siècle le pape et le roi de France, Philippe le Bel : les légistes du roi sont, bien avant les « humanistes » de la Renaissance et Machiavel, les précurseurs de la laïcisation de l’Etat et de ses administrations. Mais plus décisive encore dans ce processus fut la « confessionnalisation » du christianisme au XVIe siècle, suivie par les guerres de religion : la « confession d’Augsbourg » a ouvert une brèche dans l’unité politico-religieuse de la Chrétienté : désormais chaque Eglise tend à se considérer comme une confession parmi d’autres et cette situation encourage le pouvoir politique à accentuer son indépendance vis-à-vis des autorités religieuses : « En politique, on assista à un tournant déterminant dans le processus de sécularisation, du fait que le pouvoir politique s’émancipa de sa tutelle religieuse, tout en continuant à soutenir évidemment la confession qui devenait la garantie de légitimité de son indépendance »3 . Ce fut un changement profond dans la mesure où le pouvoir politique perdait une grande partie de son caractère « sacramentel » ou « sacral », tout en accentuant son contrôle sur la religion (cujus regio, ejus religio) ; la voie était libre pour une progressive séparation des Eglises et des Etats.
La sécularisation de la politique entraîna progressivement et parallèlement celle de toutes les institutions et de toutes les sphères de la vie sociale (familiale, scolaire, scientifique, éthique, esthétique, etc.). On peut parler aussi bien d’un rétrécissement général du sacré que d’un effacement de la fonction sociale de la religion. Ce qui fera dire à Durkheim au début du siècle que « s’il est une vérité que l’histoire a mise hors de doute, c’est que la religion embrasse une portion de plus en plus petite de la vie sociale. A l’origine elle s’étend à tout ; tout ce qui est social est religieux ; les deux mots sont synonymes. Puis, peu à peu les fonctions politiques, économiques, scientifiques s’affranchissent de la fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de plus en plus accusé »4 .
Rappelons brièvement la conséquence la plus évidente de cette situation, la privatisation de la religion ; devenant une affaire privée, la religion se vit de plus en plus dans le cadre de la vie individuelle et familiale ; par suite de la différenciation fonctionnelle des diverses activités humaines, la religion n’est plus vécue comme « ce système englobant de significations qu’elle avait été jusque-là » (Thomas Luckmann) ; elle tend même à devenir « invisible » : non seulement la légitimation religieuse traditionnelle ne va plus de soi, mais nous assistons, dit Berger, à « un effondrement des structures de crédibilité » ; le doute s’installe dans les esprits : ce qui était jusque-là considéré comme allant de soi, comme une réalité évidente par elle-même, ne peut plus être atteint désormais que par un acte délibéré ; il n’y a plus comme autrefois de vérités immuables ; les « contenus religieux sont relativisés », c’est-à-dire qu’ils n’apparaissent plus comme l’expression d’un « sacré » objectif et transcendant, mais comme de plus en plus liés à des choix subjectifs et individuels.
Par ailleurs, du fait de la situation de pluralisme religieux, fruit de la division confessionnelle et de la coexistence avec d’autres univers religieux, les religions se trouvent en compétition les unes avec les autres et l’individu croyant a une conscience plus aiguë de la relativité sociale et historique de sa croyance ; la réalité ultime lui paraît avoir sa source dans sa propre conscience plutôt que dans les données du monde extérieur identifié à un « cosmos sacré ».
La dissolution des communautés et le triomphe de l’individualisme contribuent également à laisser percevoir la croyance religieuse comme une affaire privée. Et cela d’autant plus que, si l’on en croit des observateurs attentifs de notre modernité (Daniel Bell, Christopher Lasch, Gilles Lipovetsky), nous assisterions à une deuxième révolution individualiste, qui concernerait plus particulièrement la vie quotidienne et les mœurs : les valeurs autoritaires et puritaines céderaient définitivement la place aux valeurs d’épanouissement et de réalisation de soi ; à l’ère de l’autonomie d’un sujet conscient de ses responsabilités succéderait une ère où triompheraient l’hédonisme, le narcissisme, la préoccupation de soi, de son corps et de son bien-être, alors que la première révolution individualiste, qui va grosso modo du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle, laissait toute sa place aux idéaux collectifs ; désormais ne compteraient que le bonheur individuel, le moment présent, sans considération des normes du passé et des acquis de la tradition. Plus que le premier individualisme, le second a des effets pernicieux dans le domaine des croyances ; comme disent les sociologues, on assiste à une « dérégulation institutionnelle du croire » : chacun choisit, dans le stock des croyances qui lui sont proposées, celles qui lui conviennent le mieux ; chacun, pourrait-on dire, en prend et en laisse, prend ce qui lui paraît bénéfique, laisse ce qui le gêne et le rebute. Même chez les catholiques, membres d’une Eglise où pourtant l’affirmation dogmatique et l’autorité magistérielle demeurent encore fortes, on assiste à des distorsions étonnantes ; dans les sondages, une proportion non négligeable de catholiques affirment ne pas croire à la divinité du Christ, à sa résurrection ou à ses miracles ; ne parlons pas de l’enfer et du purgatoire. Dans la situation actuelle, le bien-être psychique et spirituel du croyant ou l’émotionnel l’emportent souvent sur la recherche de la vérité et la rigueur intellectuelle ; le « discours de l’authenticité » prend le pas sur l’affirmation des vérités à croire ; la privatisation de la religion aboutit alors à la privatisation des croyances.

  1.   Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Centurion, 1971, p. -174. []
  2.   Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Calmann-Lévy, 1987, pp. 26-28. []
  3.   Julien Freund, « La confessionnalisation en politique », Respublica, n. 3, Revue de l’Institut belge de science politique, 1975, p. 348. []
  4.   E. Durkheim, De la division du travail social, PUF, 1967, pp. 143-144. []

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