Revue de réflexion politique et religieuse.

Le lien social défait

Article publié le 13 Déc 2008 | imprimer ce texte imprimer ce texte

De la même manière les Pasteuriens — parmi lesquels je ne compte pas Pasteur lui-même — ont pu dire que le noyau du bonheur de l’humanité se logeait dans le triomphe de la science sur la maladie. De la même manière on a pu penser dans les années soixante qu’on avait enfin trouvé la clé du bonheur au travers de la sexualité

L’une des grandes caractéristiques de la modernité est sa fécondité à produire sans cesse de nouvelles figures qui tour à tour sont censées ouvrir la voie du bonheur à l’humanité…

Jean-Claude MILNER — Adam Smith croyait que le développement du commerce permettrait d’éradiquer totalement toute forme de famine ; il en concluait qu’il était possible de construire un monde où la question de la rareté serait en quelque sorte fluidifiée et traitée. Evidemment, cette figure n’est restée qu’une utopie. Mais de la même manière qu’Adam Smith a dit : « Le noyau du bonheur de l’humanité, c’est qu’elle mange à sa faim et je vous donne pour cela la liberté du commerce », de la même manière les Pasteuriens — parmi lesquels je ne compte pas Pasteur lui-même — ont pu dire que le noyau du bonheur de l’humanité se logeait dans le triomphe de la science sur la maladie. De la même manière on a pu penser dans les années soixante qu’on avait enfin trouvé la clé du bonheur au travers de la sexualité.

Où en est-on aujourd’hui ?

Il y a deux choses importantes qui se sont produites mais dont l’importance est inégale. Il y a d’abord le retour de la guerre et cela dans un extérieur très proche. Le fait que l’Europe soit un lieu pour la guerre est quelque chose qui très récemment encore paraissait anachronique aux Européens. Il y a également le retour de la faim. Le fait que l’on puisse mourir de faim et de froid est une chose que, depuis Adam Smith, on pensait avoir éradiqué pour ne subsister que là où les procédés d’Adam Smith ne s’étaient pas déployés : en Afrique par exemple, à cause de l’absence de commerce, ou dans les pays communistes où le choix anti-smithien avait été sciemment pratiqué. Or on s’aperçoit aujourd’hui que dans l’espace smithien, on peut de nouveau mourir de froid et de faim. Mais au-delà de cette résurgence du problème de la faim, le point qui me paraît le plus important, c’est le fait que la victoire sur la maladie s’est révélée précaire. En tant que maladie invaincue par la science, le développement du sida a constitué une véritable coupure. Cette réapparition d’une maladie victorieuse était complètement imprévisible au moment où j’écrivais Les noms indistincts. Je sais qu’on peut désormais envisager que le sida réintègre le modèle pasteurien d’une maladie traitable à terme. Mais il y a eu un véritable choc et comme ce choc a porté très précisément sur la question des communautés à base de constitution sexuelle, l’ébranlement a été extrêmement fort.

Si les grands modèles qui fédéraient autrefois la nation semblent aujourd’hui disparaître au profit de modèles disparates auxquels correspond une mosaïque de communautés, faut-il en conclure au dépérissement de l’Etat ?

Paradoxalement, je ne pense pas que l’Etat disparaisse. Au contraire, il croît de manière cancéreuse. Etant admis que la structure étatique fédère la structure administrative, les points d’intervention de cette dernière ne cessent de se multiplier. Même s’il s’agit de points localisés ou encore de petites structures administratives, il reste toujours à la fin des fins un grand tissu collecteur qui s’appelle l’Etat. Il n’y a aucune contradiction entre d’un côté un dépérissement du discours de l’Etat comme figure de rationalité et parallèlement une multiplication de son emprise tentaculaire.

Ce qu’on appelle la République en France est la tentative partiellement réussie, au moins pendant une période, de constituer un principe de lien social qui ne soit pas substantiel mais formel. Autrement dit, la propriété commune sur la base de laquelle le lien se constitue n’est pas une propriété de substance, mais de forme et, en l’occurrence, de forme constitutionnelle et juridique. Pour que les membres de la communauté acceptent que la propriété commune qui les lie se déchiffre sur un registre formel sans aucun relais substantiel, il faut un certain degré d’abstraction. C’est pour cela que l’école joue un rôle très important dans le dispositif ; elle véhicule la possibilité d’accepter que seuls des principes formels soient nécessaires mais aussi suffisants pour constituer la base d’une propriété commune qui définisse l’appartenance à la communauté et le maintien de ce lien. Depuis plusieurs années, on assiste à la mise en cause du caractère nécessaire ou suffisant de ces principes formels. Si on pense qu’ils ne sont pas suffisants, cela signifie qu’il faut en quelque sorte les lester de principes substantiels. Si on pense que ce n’est pas nécessaire, cela signifie que seuls les principes substantiels suffisent. Prenons par exemple le pathos qui a entouré les communautés, par opposition aux figures formelles de la République ou de la nation. Les communautés se définissent de manière substantielle : « être juif » ou « être jeune » sont lus comme des propriétés substantielles. On peut dire qu’à partir des années soixante et jusqu’à une date relativement récente, beaucoup de gens ont pensé que seules les propriétés substantielles étaient nécessaires et suffisantes, les propriétés formelles étant considérées comme superfétatoires. On comprend dès lors l’importance du thème du dépérissement de l’Etat dans la mesure où il n’est associé qu’à une figure formelle ou encore celui de l’inutilité de l’école et du savoir. Depuis quelques années, un très grand scepticisme se développe sur la suffisance des principes substantiels, ce qui entraîne aujourd’hui le développement d’un discours mixte où les deux composantes sont considérées comme importantes.

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