Vatican II et son époque
Un certain nombre de pages identifient et analysent diverses techniques d’exclusion des déviants, en l’occurrence tous ceux qui, à des degrés divers, ne furent pas portés à accepter séance tenante les transformations imposées par le goût du jour et ses zélateurs. Ces procédés ne sont ni nouveaux ni inconnus mais leur description fine est utile à remettre en perspective, car ils sont les auxiliaires de passage à la pratique de l’herméneutique de rupture en usage depuis un demi-siècle, et sont loin de ne concerner que les plus radicaux des « progressistes ».
Au terme de cette lecture, on pourrait se demander pourquoi le clergé et l’épiscopat des années conciliaires ont pu se montrer inconscients des enjeux réels de leur temps, voire, pour l’aile la plus active, complices des ennemis du Christ et acteurs de cette « autodestruction de l’Eglise » qui effraya même Paul VI (11 septembre 1974), lequel leur avait pourtant largement ouvert la voie. L’hypothèse culturelle – l’imprégnation de la culture dominante des années 1960 sur les cadres de l’Eglise – est sans doute très réductrice dès lors qu’elle est exclusive, car bien d’autres facteurs sont à considérer, comme par exemple une formation cléricale durablement ignorante des réalités politiques (dont les communistes sauront finalement tirer parti à partir du Front populaire), une propension générale à chercher des solutions d’accommodement à court terme, une suite de mauvais choix dont bénéficièrent les mouvements de pensée déviants, etc. Malgré ces restrictions, la question de l’imprégnation mentale des protagonistes les plus actifs de la « révolution copernicienne » conciliaire est posée.
Une réponse partielle est fournie par un gros ouvrage collectif, intitulé A la gauche du Christ, publié dernièrement sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel ((. D. Pelletier, J.-L. Schlegel, A la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, septembre 2012, 620 p., 27 €.)) . Cette somme, à laquelle ont contribué quinze auteurs, en majorité historiens, a l’avantage de couvrir très largement la période pré- et postconciliaire, dans une tonalité généralement neutralisée, sauf les deux chapitres de conclusion signés de J.-L. Schlegel, celui-ci ne masquant pas un fort sentiment de déconvenue. L’objet en est directement limité au seul cas français, mais on conviendra que les analogies sont nombreuses avec les situations d’autres pays, tant du point de vue des mentalités que des options pratiques ((. Il est intéressant de se reporter, pour une vue d’ensemble, mais limitée à la première période du progressisme, antérieure à Mai 68, à Gerd-Rainer Horn, Emmanuel Gerard (dir.), Left Catholicism 1943/1955. Catholics and Society in Western Europe at the point of Liberation, Leuven University Press/ Kadoc-Studies 25, Leuven, 2001, 320 p.)) .
Le dernier chapitre (J.-L. Schlegel), parfois approximatif ((. J.-L. Schlegel y écrit, par exemple, qu’en 1989 « l’infaillibilité pontificale est élargie aux questions de foi et de morale » (p. 557). Il évoque également « les faveurs accordées aux mouvances traditionalistes (permission de célébrer la messe en latin, nominations à l’épiscopat et à des postes élevés de la Curie romaine) » (p. 556, note 2). Propos étonnants de la part d’un intellectuel longuement formé par les jésuites.)) , fait état de la décomposition quasi totale d’un mouvement progressiste qui a dû son élan à l’existence du communisme soviétique et aux luttes idéologiques de la guerre entre les Blocs. Il n’en reste que de petits cénacles d’anciens combattants embourgeoisés, orphelins de personnalités représentatives disparues au fil des ans, cultivant un vague eschatologisme, et traduisant leur rancœur sous la forme principale du dénigrement par voie de presse. Par comparaison, il faudrait indiquer qu’en Amérique latine notamment, l’indigénisme a permis d’utiles reconversions – que l’on pense à Leonardo Boff, devenu dévot de la Pachamama, la déesse de la Terre-Mère, après avoir été l’un des principaux théologiens de la libération (marxiste).
Cette situation de déréliction conclut un lent processus de dégradation : le progressisme a été le moteur des changements les plus radicaux dans le sein de l’Eglise, et l’allié le plus actif des forces politico-idéologiques d’hypermodernisation de la société. Les chapitres qui couvrent toute la période antérieure au concile, puis les trois années qui ont précédé Mai 68 le montrent très clairement. Ainsi Frank Georgi (« Le syndicalisme ouvrier chrétien de la CFTC à la CFDT ») montre bien comment le syndicat chrétien, avec sa minorité interne de gauche (Reconstruction), a bénéficié de la guerre civile en Algérie puis du régime gaullien pour changer l’orientation du mouvement et le transformer en force d’appoint politique social-démocrate entièrement laïcisée, les mouvements d’action catholique ouvrière (ACO et JOC) servant d’appui moral dans ce sens. Il apparaît d’ailleurs que l’opération d’intégration à la gauche modernisatrice, fer de lance de la sécularisation, a commencé, comme en Italie, par une phase de « distinction des plans » (selon le concept de Maritain), visant à se soustraire à une certaine discipline de pensée conforme aux encycliques sociales, et revendiquant à l’inverse le pluralisme des options. Rappelons que l’opération interne à la CFTC avait commencé en 1957.
Le chapitre de Frédéric Gugelot (« Intellectuels chrétiens entre marxisme et Evangile ») dresse le tableau des différentes tendances, très distinctes mais concourant au même résultat – le passage à la dissidence au sein de l’Eglise de l’immédiat avant-concile –, entre d’un côté le progressisme stricto sensu, c’est-à-dire la subordination d’intellectuels catholiques au parti communiste, et de l’autre, le rôle de ceux que F. Gugelot appelle les « chrétiens réformistes », autour des divers promoteurs de la « nouvelle théologie ». Une partie de ces intellectuels et surtout ceux qui les écouteront se lanceront dans l’aide au FLN, qui durera jusqu’en 1962 et laissera des traces profondes : il est très évident que la guerre en Algérie a ainsi constitué un laboratoire de formation politique et de déformation morale – l’aide au FLN signifiant l’acceptation du terrorisme et la légitimation du principe selon lequel la fin justifie les moyens quels qu’ils soient ((. Valentine Gauchotte, dans Les catholiques en Lorraine et la guerre d’Algérie (L’Harmattan/ Le Forum IRTS de Lorraine, 1999), p. 82, conclut sa recherche en estimant que la guerre en Algérie fut « le catalyseur de toutes les aspirations à voir évoluer l’Eglise vers une nécessaire ouverture à son temps ». De son côté, Etienne Fouilloux, qu’elle cite, parlait d’un « redoutable effet destructeur sur la relève des générations croyantes ».)) .
Dans un chapitre central (« Changer l’Eglise en changeant la politique »), J.-L. Schlegel donne les éléments de réponse à la question posée par le livre Eglise conciliaire et années soixante. On pourrait résumer ainsi : ce n’est pas le concile qui a engendré le mouvement de 1968, ce sont les « catholiques de gauche » – que Schlegel appelle, non sans raison, les catholiques conciliaires. Ceux-ci ont trouvé dans le concile une merveilleuse occasion pour se débarrasser des contraintes de l’appartenance à l’Eglise ou tout au moins les ont sérieusement allégées, tant en matière doctrinale que pratique, religieuse, morale et politique. Ils sont alors entrés de plain-pied dans la révolution culturelle qu’appelait l’apparition de l’ère de l’opulence, mettant leur zèle à son service. La conclusion se trouve aisément (et paradoxalement, puisqu’il s’agit de l’introduction du livre) dans le propos de Denis Pelletier : « Les chrétiens de gauche […] n’ont pas été seulement une force d’appoint dans la recomposition de la gauche française. Engagés sur de multiples terrains […] ils ont été des acteurs importants de l’histoire culturelle de la France durant quatre décennies. […] En se fondant à gauche jusqu’à y devenir quasi invisibles au cours des dernières décennies, ils participent de l’effacement du religieux à l’horizon de la société française, tout en disséminant l’héritage, comme autant de traces que le désenchantement du monde ne parviendrait pas à réduire » (pp. 12, 13–14).
Le rêve intégraliste, bercé à l’origine par Marc Sangnier et le Sillon, plus tard par Emmanuel Mounier et sa revue Esprit, ou encore et à sa manière déjà plus intégrée, par le Maritain d’Humanisme intégral, aura finalement bien coïncidé avec la notion de « modernisme social » lancée dans le premier quart du XXe siècle, pour en faire ressortir la secrète aspiration : celle non pas d’appliquer « intégralement » l’esprit chrétien à l’intérieur du monde de ce temps, mais bien plutôt d’assurer l’intégration des catholiques à la société issue des Lumières.


