Revue de réflexion politique et religieuse soutenue par le Centre National du Livre (Ministère de la Culture).

Les avatars de la science dans une culture athée. L’exemple du Cercle de Vienne

Article publié le 19 Juin 2015 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Le scientisme matérialiste engendre la réduction du langage humain à une univocité fermée à toute nuance, offrant ainsi des instruments privilégiés à la pratique idéologique.

Considérée d’un point de vue très général, la conception classique de la science en Occident, conception d’origine grecque, est marquée du sceau de la théologie. C’est pourquoi elle revêt un caractère fortement contemplatif, qui informe l’ensemble des disciplines et confère son unité à cet ensemble. La fin d’une telle science est de conduire l’homme à Dieu, quelle que soit la manière dont on conçoit celui-ci. Ainsi, la science platonicienne, partant de la critique de l’expérience et de l’opinion, est une ascension vers la contemplation des idées, et, au-delà, de l’Un, dans la perspective sotériologique ultime qu’est la réintégration dans cet Un originel. Même la politique, si importante chez Platon, est ordonnée à cette fin. D’une manière certes différente, la science aristotélicienne est également une élévation vers Dieu à partir de la connaissance de la nature, et la contemplation de cet être parfait, pur acte sans puissance, constitue le sommet de l’activité humaine, la vie la plus heureuse, selon le dernier livre de l’Ethique à Nicomaque qui préconise de ne pas « écouter ceux qui conseillent à l’homme, parce qu’il est homme, de borner sa pensée aux choses humaines, et, mortel, aux choses mortelles, mais […] dans la mesure du possible, (de) s’immortaliser, et tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui », l’intellect, ce qui est la perfection de la vertu1 . Une telle finalité contemplative de la science fut réaffirmée tant par les philosophes arabes que par les docteurs chrétiens, selon la perspective et la tradition propres à chacun. Ainsi, chez les docteurs de l’Eglise, les sciences profanes furent-elles comprises comme une forme de praeparatio evangelica, tant en ce qui concerne les sciences pratiques (doctrine des vertus morales), que les sciences proprement théoriques, rentrant dans le cursus des arts majeurs. Si la nécessité d’étudier celles-ci a donné lieu à discussion, si l’ensemble des sciences profanes fut intégré dans la distinction augustinienne de l’uti et du frui au titre de sciences utiles2 , ces diverses disciplines restèrent néanmoins insérées dans la logique religieuse et théologique du cheminement vers Dieu, qui leur donne leur unité sans nier leur diversité, et l’apport propre à chacune.
Une telle conception de la science n’a évidemment aucun sens si Dieu est supposé ne pas exister. Dès lors donc que la science s’est mise à ignorer l’existence de Dieu, voire à combattre toute théologie en même temps que la religion qui la porte, la question s’est posée de la finalité de la science : si elle ne conduit plus à Dieu, à quoi conduit-elle, de manière ultime ? Et quelle est donc sa justification ?
Or, les possibilités ne sont pas en nombre indéterminé. A vrai dire, il n’y en a vraiment qu’une : si Dieu n’existe pas, la raison d’être ultime des choses est nécessairement la matière, étant donné qu’il faut bien un terme premier en lequel l’ensemble du réel trouve son origine et son unité3 . Il y a là sans aucun doute la raison la plus forte de la solidarité de la science moderne avec le matérialisme, même si ce n’est pas la seule.
[…]

  1. . Cf. X, 7, 1177a 10 ss. (traduction Tricot, édition Vrin). []
  2. . Cf. De doctrina christiana, Œuvres de saint Augustin n. 11/2, Institut d’Etudes augustiniennes, 1997. []
  3. . Pour une discussion récente et approfondie de la question, cf. Frédéric Guillaud, Dieu existe. Arguments philosophiques, Cerf, 2013. []

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