Revue de réflexion politique et religieuse.

Une singulière commémoration de la théologie de la libération

Article publié le 9 Déc 2014 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Sur l’édition récente en italien d’un ouvrage célébrant la théologie de la libération, par le cardinal Müller (préfet de la Congrégation de la Foi) et le P. Gustavo Gutiérrez.

L’élection d’un évêque argentin au Siège de Pierre ainsi que les marques pastorales par lui choisies font remonter à la surface un débat datant des lendemains du concile de Vatican II et dont l’Amérique latine fut un théâtre privilégié. Aujourd’hui paraissent en italien et en français, dix ans après l’original allemand, sept communications convergentes rassemblées sous les signatures alternées de Gustavo Gutiérrez et de Gerhard Ludwig Müller1 . Ce dernier, évêque de Ratisbonne jusqu’en 2012, se trouve être désormais archevêque et surtout préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, ce qui n’est pas rien. Quel est le but de cette publication ? Apparemment, d’abord de justifier le passé, ensuite de défendre l’actualité d’un courant qui suscita des tensions extrêmes. Le passé ? C’était l’époque des révolutions d’obédience marxiste, d’une instabilité géopolitique provoquée par la guerre froide entre les deux blocs, communiste et « capitaliste ». Même si la Chine avait rompu avec l’URSS, le communisme défiait massivement les pays se réclamant de la démocratie libérale. La crise de Cuba était encore brûlante, la révolution culturelle de Mao allait bientôt ravager pour longtemps la société chinoise, le Viêt-Nam du Sud allait être envahi, puis viendraient les horreurs du Cambodge, tandis que les goulags soviétiques faisaient toujours le plein. Malgré des faits aussi considérables, le mirage marxiste fascinait étrangement une partie du clergé européen rêvant d’une société nouvelle, d’une évangélisation désembourgeoisée ou plutôt débourgeoisée. Les figures de Fidel Castro et du Che Guevara charmaient bien des âmes catholiques, en particulier sacerdotales, rêvant de combats dont ils n’avaient d’autre idée que, pour certains au moins, les jets de pavés de mai soixante-huit contre lesquels il ne fut pas tiré un seul coup de feu de la part des forces de police. Le chant des sirènes marxistes semblait irrésistible à nombre de théologiens. C’est ainsi que, entre autres en Belgique, s’élabora une doctrine de la libération, doctrine qu’introduisit au Pérou Gustavo Gutiérrez lors de la conférence qu’il tint en 1968 (date significative) sous le titre de « théologie de la libération » substitué par lui à celui de « théologie du développement » qu’il avait d’abord à traiter. Dans un contexte de luttes sociopolitiques animées par l’idée marxiste de révolution, le concept proposé ne pouvait que plaire à certains et en alarmer d’autres.
La probité historique demanderait que l’on essaie d’évaluer les dégâts que provoqua dans l’Eglise une confusion entretenue, chez nous comme là-bas, entre théologie et idéologie et que l’on mentionne ces prêtres, devenus propagateurs du marxisme, qui en vinrent à perdre la foi en leur vocation ou la foi tout court au nom d’une intention de justice terrestre conçue comme la condition d’une prédication authentique du Royaume.

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Certes, si l’on veut, il n’existe pas de théologie qui ne soit de la libération, notion non seulement enracinée dans l’Ancien puis le Nouveau Testament, mais occupant une place centrale dans l’Histoire du Salut et la Révélation, n’étant rien de moins, bibliquement, qu’un synonyme de rédemption depuis l’Exode jusqu’aux évangiles, en particulier celui de saint Jean, et à saint Paul, en passant par les prophètes. Encore faut-il s’entendre sur les termes, et ne pas s’autoriser du langage biblique ou évangélique pour des extrapolations spécieuses.
Mais, s’il y a eu et s’il y a peut-être encore des confusions, si des catholiques et des hommes d’Eglise ont pu mettre en péril non seulement la religion mais la liberté dans le monde en collaborant de plus ou moins bonne foi à une œuvre totalitaire sans précédent, c’est qu’effectivement, face au péril d’une idéologie « intrinsèquement perverse » construite sur l’apparence du bien, il existe également une injustice massive scandaleuse qui à terme met en péril l’humanité, celle d’un impérialisme marchand qui s’appuie sur la démocratie mais par ailleurs n’hésite pas à susciter des dictatures pour étouffer toute rébellion contre son ordre inique.
La publication que nous avons entre les mains, tout en reconnaissant qu’il a existé de multiples théologies de la libération, s’attache à défendre une conception orthodoxe de celle-ci et à rappeler que, telle quelle, elle a reçu l’aval de la hiérarchie. Les réunions des conférences épiscopales de Medellín puis de Puebla et enfin de Saint-Domingue, les voyages de Jean-Paul II confirmèrent une doctrine qui concerne non seulement le sous-continent de l’Amérique du Sud et les Caraïbes mais encore l’ensemble du Tiers-Monde, de ces populations qui tendent à un milliard des habitants de la planète, vivant dans un état de pauvreté insupportable sans espoir d’issue vu les causes structurelles de cette situation, doctrine qui se présente comme réponse apostolique et pastorale inspirée des constitutions conciliaires Lumen gentium et Gaudium et spes, au scandale de la faim, de la pauvreté inhumaine dont souffre une part toujours croissante de l’humanité tandis que le progrès industriel et la production de richesses ne cessent d’augmenter par ailleurs.
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  1. . Aux côtés des pauvres. L’Eglise et la théologie de la libération, Bayard, avril 2014, 223 p., 19,90 €. Titre original : An der Seite der Armen. Theologie der Befreiung (Sankt Ulrich Verlag, Augsburg, 2004). []

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