Revue de réflexion politique et religieuse.

Le populisme pour tous !

Article publié le 28 Juin 2013 | imprimer ce texte imprimer ce texte

Il est de bon ton de dénoncer le populisme avec un dédain affiché, mais comme l’oligarchie a besoin du peuple pour se légitimer, elle est la première à y recourir, toutes tendances confondues.

Il y avait autrefois, il y a si peu de temps en fait, des « populismes établis ». Des populismes répertoriés de manière quasiment officielle, véhémentement condamnés par les républicains de tous poils, et soutenus seulement par leurs très nombreux électeurs n’osant s’avouer tels, intimidés qu’ils étaient par la réprobation implacable des « honnêtes citoyens » qui, au mieux, tenaient leur déviance politique en mépris apitoyé. Il s’agissait du Front National en France, des adeptes vétérans du Parti du progrès norvégien, de leurs homologues danois du Parti du peuple, des singuliers libéraux autrichiens mis en orbite par Jörg Haider, des fidèles de Silvio Berlusconi ou de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. Plus récemment, il fut également de plus en plus question d’un populisme néerlandais fortement modernisé lancé par son premier martyr Pim Fortuyn1 , puis propulsé à présent par le séduisant Geert Wilders et son Parti pour la Liberté, ou encore de sa version séparatiste de la Flandre belge, conduite de main de maître par Bart de Wever et la Nouvelle alliance flamande, devenue le parti le plus représenté à la Chambre des représentants à Bruxelles. Toutes formations renforcées en outre par le Parti des vrais Finlandais, par les populistes grecs de droite de l’Aube dorée, ceux de gauche de Syrisa, sans oublier les populistes tardifs et peu attendus du Parti des démocrates suédois.
Ces courants politiques demeurent divers. Ils manifestent certes sans exception une hostilité déclarée à l’immigration extra-européenne spécialement musulmane, ainsi qu’à l’Islam en général. Mais certains sont  anciens, nés en tant que partis « antifiscaux » comme en Norvège ou au Danemark, d’autres surgis parfois presque d’un coup à des dates assez proches. La plupart s’affirment nationalistes au sens habituel.
Quelques-uns, beaucoup plus rares, sont cependant séparatistes à l’instar des partis dits jadis « flamingants » de Belgique, ou de la Ligue du Nord dont l’objectif consiste à rassembler dans une « Padanie » à vocation d’indépendance la Lombardie, le Piémont, la Vénétie et le Trentin. Ces populistes en quelque sorte patentés se révèlent les plus souvent hostiles à l’Union européenne, mais il y en eut de proeuropéens aux Pays-Bas ou en Italie du Nord en particulier. Certains furent ou restent même favorables à l’Etat d’Israël, tandis que la plupart recèlent plutôt un antisémitisme sous-jacent, au vrai remis en cause par Marine Le Pen. Il en est également de « néolibéraux » déclarés, face à des « protectionnistes » acquis à une intervention importante de l’Etat en matière économique et au maintien d’un vaste secteur public et social. Enfin, lors même que la droite y compris étatiste domine largement chez eux, le clivage droite-gauche n’épargne pas les populistes classés comme tels. Ainsi en Grèce, notamment, où les transfuges socialistes du Pasok ont créé le très radical parti Syrisa.
Quelles que soient leurs différences, il s’agit pourtant dans tous ces cas de formations populistes refoulées de longue date dans un espace politique séparé, encerclé par un « cordon sanitaire ». Cet espace est étranger à celui des professionnels de l’élection éduqués au sein d’un parti de type parlementaire où ils ont effectué une carrière de longue haleine dont ils entendent conserver le bénéfice. Il l’est tout autant à la logique de rassemblement spontané des foules protestataires du genre de celles hostiles ou favorables au « mariage pour tous » en France, des indignados espagnols ou autres, voire des adeptes du Tea Party aux Etats-Unis. Bien qu’ils se soient convertis depuis des lustres à la démocratie pluraliste et qu’ils aient cessé de dissimuler des desseins autoritaires, les cadres populistes apparaissent en somme comme des tricheurs. Non conformistes, ils se sont dispensés de gravir avec patience les degrés d’un parcours partisan normal afin de monter en grade dans le respect des convenances de leur métier. Ils n’ont pas « payé leur ticket »… En ce qui les concerne, ils font litière des codes de la camaraderie trans-partisane – l’entre-collègues – régissant les rapports réciproques relativement réglés entretenus par les politiciens habituels. Ces derniers professent une aversion au risque de ne pas être élus ou de perdre leur siège, ce qui est moins net chez les populistes, beaucoup plus aventureux. Les populistes prétendent avec cela incarner le peuple des sans voix tout en se révélant aussi distincts de celui-ci en tant que catégorie de spécialistes de l’agitation politique que le personnel des partis parlementaires en tant que professionnels de la représentation. Ce sont des solitaires, réconfortés néanmoins par les acclamations de leurs admirateurs. Avec cela, les populistes présentent cette particularité éminente de servir de repoussoir à tous ceux qui les désignent comme le comble de l’abomination politique afin de magnifier par contraste leur propre « vertu républicaine » et, par la même occasion, spécialement en France, d’expulser les électeurs populistes hors les murs du jeu politique concret se traduisant en sièges et en accès aux responsabilités de tous niveaux2. Ce qui revient dans les circonstances courantes à offrir une rente de situation à la gauche.
Il serait pourtant erroné d’estimer que tout a changé pour que rien ne change. On vient à peine de s’apercevoir en réalité que tout change pour de bon dans l’univers du populisme européen. En France, la grande transformation a débuté avec celle personnelle de Jean-Luc Mélenchon, lorsqu’il abandonna le Parti socialiste pour fonder le Parti de gauche en 2008. Il connut alors une seconde naissance. D’homme politique en passe d’être blanchi sous le harnois, conseiller général en 1985, sénateur en 1986, député européen, ministre de Lionel Jospin de 2000 à 2002, il renaît alors comme leader d’un parti extrême et surtout comme populiste à l’immense talent. Ce n’était toutefois rien par comparaison avec ce qui va suivre en Italie en 2013. […]

  1. . Wilhelmus Simon Petrus Fortuyn, assassiné en 2002. Il fut suivi par le réalisateur de cinéma critique de l’Islam Theo van Gogh, assassiné en 2004. []

-->