Revue de réflexion politique et religieuse.

L’égalité démocratique. Mythe et réalités

Article publié le 18 Nov 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

« C’est à l’instant même où l’on croit avoir assuré l’égalité universelle qu’on a instauré en réalité le droit du plus fort, c’est-à-dire l’inégalité la plus brutale. »

On ne peut, semble-t-il, douter que l’idée d’égalité soit consubstantielle à l’idée de démocratie : la démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple, le pouvoir n’y est dévolu par nature à personne en particulier, tous les citoyens sont réputés capables de l’exercer, tous sont réputés être des souverains égaux dans et par leur souveraineté. Par là même, tous les citoyens sont encore réputés capables de s’élever chacun au-dessus de sa condition particulière, de ses intérêts particuliers, à la fois pour choisir ceux qui vont gouverner et pour exercer le pouvoir confié par ses concitoyens. Il est bien clair que cela lui sera d’autant plus facile que ses intérêts particuliers seront plus proches de ceux des autres : la démocratie politique, c’est-à-dire l’égalité des citoyens considérés comme hommes publics, ne va pas sans une certaine démocratie sociale, une certaine égalité des individus privés. Les bourgeois qui firent la révolution française voulaient l’égalité politique avec la noblesse, mais non l’égalisation générale des conditions (ni même d’ailleurs tout simplement l’égalité politique de tous les citoyens, le suffrage universel) : il n’a pas fallu un demi-siècle pour que l’idée démocratique continue sa course artificiellement interrompue, et exige l’achèvement de la révolution, c’est-à-dire d’abord le suffrage universel, ensuite le socialisme, c’est-à-dire, au moins en théorie l’égalisation radicale des conditions matérielles.
Il y a entre les hommes des inégalités naturelles de tous ordres, depuis la couleur des yeux jusqu’aux aptitudes intellectuelles, mais le degré auquel les hommes en souffrent est éminemment variable, parce que selon les lieux et les époques, ils n’y prêtent pas uniformément la même attention. Ainsi, dans des sociétés matérialistes, les inégalités matérielles sont évidemment les plus douloureuses. Mais, dans des sociétés non seulement matérialistes, mais démocratiques comme sont les sociétés occidentales contemporaines, il est manifeste que les inégalités dans la manière dont les individus y sont considérés ne laissent pas d’être très vivement ressenties. Ce qui caractérise la démocratie, c’est que l’égalité y est par nature comme un tout indivisible, et que la soif d’égalité, dont il va être montré qu’elle y est par nature insatiable, en tout état de cause ne peut être satisfaite que par une égalité de tous en tout. C’est pourquoi, dans ce qui suit, je ne m’attacherai pas à une sorte d’égalité plutôt qu’à une autre, mais à ce désir d’égalité en lui-même. Cela étant, à considérer sans passion le développement de la démocratie et de l’égalité dans les sociétés occidentales, je crois qu’il y a de bonnes raisons de se demander quel en a été le mobile profond.

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Pour le plus grand nombre, la question est sans objet : quoi de plus naturel, juge-t-on usuellement, que l’égalité entre les hommes ? Nul homme n’est né pour obéir à un autre, puisqu’ils sont l’un et l’autre des hommes, et l’état naturel de l’homme est un état d’égalité avec ses semblables. Les hommes naissent libres et égaux, égaux parce qu’ils naissent libres, et libres parce qu’ils naissent égaux : le principe n’a pas besoin de démonstration, il a la force de l’évidence, c’est l’axiome fondamental des sociétés qui savent respecter la nature de l’homme.
Pourtant, il devient dès lors inévitable d’expliquer pourquoi un principe si naturel a pu être, en tout cas dans les sociétés occidentales, si peu appliqué qu’il ait fallu une révolution pour qu’il s’impose enfin comme principe premier de toute société légitime. A nouveau, l’explication paraît généralement couler de source : si l’égalité, qui est naturelle, ne prévaut pas naturellement dans les sociétés humaines, c’est qu’il y a eu des hommes pervers qui ont fait fi de la nature et qui, par force ou par ruse, usant de sophismes ou de faux-semblants, ont fait passer pour naturelles des institutions artificielles, et ont réussi à convaincre leurs semblables que l’égalité était contre la nature des sociétés humaines. L’inégalité a régné parmi les hommes parce qu’il y avait parmi eux des méchants. Une fois ces ennemis du genre humain mis hors d’état de nuire, l’égalité, au lieu de descendre parmi les hommes comme un torrent dont le cours est sauvage parce qu’il est semé d’obstacles, devient comme un long fleuve tranquille que tous descendent paisiblement de concert. Ainsi le développement des activités économiques ouvertes à tous, leur prévalence sur les activités guerrières, la croissance naturelle d’un pouvoir politique tutélaire (sous l’effet moins de la soif de pouvoir des princes que du besoin ressenti par les acteurs économiques d’une protection du marché), passent couramment pour avoir fait qu’insensiblement mais irrésistiblement, les conditions s’uniformisent comme d’elles-mêmes, comme si la nature – ou la Providence – voulait que les hommes devinssent spontanément de plus en plus égaux. Seule la résistance de ceux à qui cette évolution faisait perdre rang et privilèges, et qui tentaient de s’opposer au cours naturel des choses, est censée avoir été cause que la violence et le tumulte règnent momentanément avant que l’égalité ne reprenne sa marche paisible. Si paisible en réalité, pensait Tocqueville, que les sociétés démocratiques finissent par risquer surtout d’être de mornes plaines ou paissent des moutons, dont les agitations mesquines n’ôtent pas grand chose à leur calme massif. […]

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