Revue de réflexion politique et religieuse.

Numéro 115 : Une culture de la culpabilité

Article publié le 6 Mai 2012 | imprimer ce texte imprimer ce texte

La repentance, démarche que recherche la culpabilisation évoquée ici, n’est devenue un phénomène politique significatif, puis envahissant, que de manière récente, liée au départ, semble-t-il, à ce que Norman Finkelstein a appelé l’« industrie de l’Holocauste », apparue à partir des années 1970. D’autres formes de pression sans lien avec de telles requêtes ont emboîté le pas, telles les grandes campagnes antiracistes de la fin des années 1980, ou pendant la même période, l’apparition des mouvements activistes féministes et « gay », ou encore l’anticolonialisme a posteriori des « études postcoloniales » actuellement en pleine expansion

Loin des perspectives de réconciliation entre l’Eglise et le « monde de ce temps » c’est le thème du relativisme et de sa « dictature » qui est aujourd’hui une préoccupation majeure. La société postmoderne n’est guère accueillante, elle va même au-delà de l’indifférence de masse envers la religion, particulièrement dans les pays d’ancienne chrétienté européenne. Elle est même en pleine guerre culturelle, avec pour armes le discours sophistique, la manipulation sémantique, l’intimidation, la corruption morale, l’exclusion, sans cependant omettre la contrainte légale. Dans toute guerre psychologique, la culpabilisation est une arme privilégiée. Elle tend à miner le moral de l’adversaire non seulement en le faisant douter de sa cause mais en insufflant en lui la honte de la défendre, et ainsi obtenir sans effort sa mise hors de combat. L’Art de la guerre de Sun Tzu posait ce principe : « Il faut plutôt subjuguer l’ennemi sans donner bataille : ce sera là le cas où plus vous vous élèverez au-dessus du bon, plus vous approcherez de l’incomparable et de l’excellent ». De là, à toute époque, le rôle des agents d’influence chargés de convaincre de l’inutilité de poursuivre la lutte perdue d’avance alors quecouverture-115 concessions ou reddition négociée permettraient de sauver vies et biens. La nouveauté moderne est d’avoir utilisé le procédé dans une perspective préventive. L’important n’est pas de faire cesser le combat, mais d’anéantir l’idée même de combat au bénéfice de la passivité. L’époque des Lumières avait déjà permis de vérifier à quel point pouvait être efficace la déstabilisation intellectuelle et morale préalable à l’accès au pouvoir d’une nouvelle classe révolutionnaire. La stratégie de Gramsci s’est clairement inspirée de ce précédent. Elle a théorisé la sape des assises morales de la société à abattre en s’en prenant à ses élites, cherchant à délégitimer a priori leurs convictions, à obtenir l’adhésion à la culture subversive avant d’envisager le recours éventuel à la violence physique : une « guerre de positions » préalable à une hypothétique et probablement inutile « guerre de mouvement ». Dans cette entreprise, jeter le soupçon sur les valeurs établies tient une place essentielle. (Elle peut néanmoins se retourner contre ceux qui l’utilisent, comme Augusto Del Noce l’a bien montré à propos de Gramsci, considérant qu’à force de jeter le doute il s’est fait le fossoyeur de l’idée révolutionnaire elle-même. Mais cela est une autre question.)
Une méthode analogue a été employée à grande échelle dans l’Allemagne d’après-guerre, avec la mise en oeuvre de la dénazification (Entnazifizierung), mise au point par des membres de l’Ecole de Francfort réfugiés aux Etats-Unis, en vue de paralyser dans l’oeuf le bellicisme germanique et toute la chaîne de ses causes et conditions supposées. Ce programme s’est traduit par une dépréciation systématique des vertus militaires traditionnelles de l’Allemagne, telles que le courage, l’héroïsme, le patriotisme, mais aussi de la légitimité des structures familiales et des modes de vie traditionnels considérés comme leur foyer naturel. Même freiné par les contrecoups de la Guerre froide, ce projet reste une grande tentative de culpabilisation de masse à vue préventive (cf. Adorno et al., Etudes sur la personnalité autoritaire, Allia, 2007).
D’autres stratégies culturelles, mises en oeuvre sous nos yeux, sont plus complexes du fait qu’elles ne reposent pas sur une organisation centralisée (comme pouvait l’être le parti communiste dans la pensée de Gramsci) ou ne résultent d’aucune mission officielle soutenue par des puissances militaires victorieuses, comme ce fut le cas pour la dénazification ; à l’inverse, elles mettent en jeu des structures encore plus puissantes et diversifiées, et elles interviennent dans un climat de décomposition des démocraties formelles, de bouleversement social et démographique, de pressions supranationales et alors que l’Eglise est encore en pleine crise. C’est pour ces raisons que parler de « dictature du relativisme » est insuffisant, car ce que nous voyons ainsi s’opérer relève d’un processus de très grande ampleur, probablement appelé à voir se prolonger longuement ses effets. Si la culpabilisation n’est pas la seule arme qui s’y trouve mise en jeu, elle en est toutefois un moyen privilégié pour obtenir la neutralisation de toute résistance. Elle est l’instrument par lequel est recherché le consentement de la victime à sa propre élimination, consentement qui doit s’exprimer dans des actes publics et répétés, communément placés sous le vocable emphatique de repentance.
Le fait est que les injonctions à la repentance ont une fonction « déceptive », qui ne vise pas tant à obtenir le regret d’actes mauvais du passé – réels, majorés voire inventés de toutes pièces – de la part de ceux qui les ont commis, qu’à délégitimer, bien au-delà de ces actes, l’ensemble des repères politiques, religieux, moraux, intellectuels, artistiques, etc. qui ont constitué le cadre du passé, autrement dit à considérer ces références comme intrinsèquement mauvaises, et obtenir qu’elles soient effectivement rejetées par ceux-là mêmes qui devraient le plus les honorer, ne serait-ce que par une conduite exemplaire. Le déplacement est donc net, du repentir des intéressés à leur consentement à l’autodestruction.
La culpabilisation profite largement de la culture chrétienne, dont elle récupère et détourne les concepts. D’autre part elle ne réussit son effet, dans l’hypothèse où elle s’appuie sur des crimes imaginaires ou, ce qui est plus subtil, amplifiés, que sur des consciences mal structurées, labiles, sentimentales, scrupuleuses, faciles à ébranler. Ou bien alors sur la duplicité, qui feint d’éprouver des remords pour en tirer quelque avantage ; il est inutile de souligner qu’un vernis de culture chrétienne facilite indirectement ce genre d’hypocrisie. Dans l’un et l’autre cas ceux qui tombent dans le piège de la culpabilité se transforment en alliés – respectivement « objectifs » ou « subjectifs » – de ceux qui le leur tendent. L’ennemi n’a plus besoin de Cheval de Troie, il a déjà ses alliés dans la place.

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La repentance, démarche que recherche la culpabilisation évoquée ici, n’est devenue un phénomène politique significatif, puis envahissant, que de manière récente, liée au départ, semble-t-il, à ce que Norman Finkelstein a appelé l’« industrie de l’Holocauste », apparue à partir des années 1970. D’autres formes de pression sans lien avec de telles requêtes ont emboîté le pas, telles les grandes campagnes antiracistes de la fin des années 1980, ou pendant la même période, l’apparition des mouvements activistes féministes et « gay », ou encore l’anticolonialisme a posteriori des « études postcoloniales » actuellement en pleine expansion. La diversité des acteurs et des thèmes est donc patente, mais tout aussi évidente la grande parenté des méthodes et des résultats. Aujourd’hui il est assez clair que l’utilisation de l’arme de la culpabilisation est principalement employée au profit de l’imposition de la société multiculturelle, nécessaire à la marche en avant des impérialismes économiques planétaires. Cela n’exclut pas pour autant d’autres théâtres d’opérations.
Le manque de sincérité des repentances officielles entre dans la panoplie du machiavélisme ordinaire, le jeu de bascule entre forces activistes « du mouvement » et « parti de l’ordre » permettant d’arriver au résultat escompté par les uns et d’amortir les réactions de rejet qu’ils suscitent grâce aux autres. Parfois il est très clair que la repentance n’est qu’une figure de style à but économique (ce fut le cas du traité de 2008 entre Silvio Berlusconi et Muhammar Kadhafi : repentance contre pétrole).
Concernant l’Eglise, la question présente des traits particuliers, plus subtils et aussi plus lourds de conséquences, tant du point de vue des répercussions internes qu’en raison des effets paralysants sur son rôle traditionnel de defensor civitatis, voire d’inversion de ce rôle pour en faire celui d’un accélérateur du processus de destruction. De nombreux éléments d’Eglise sont entrés dans le jeu de la repentance, sans en retirer, bien au contraire, l’apaisement espéré en retour. Tout s’est passé au contraire comme si le fait de demander pardon pour toutes sortes d’actes du passé, fondés ou infondés, n’avait pour effet principal que de raviver une haine insatiable du christianisme. Il reste à essayer de comprendre non pas la raison de ce manque de gratitude, trop facile à deviner de la part d’adversaires de tous horizons qui n’ont jamais eu l’intention de désarmer, mais plutôt les raisons relativement complexes de l’entrée dans ce jeu pipé et de la tendance persistante à vouloir y participer.

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